A l’Opéra de Lyon “L’amour des 3 oranges”: un prince dans son jus.

Délicieux spectacle que cet “Amour des 3 oranges” de Prokofiev monté par Laurent Pelly à l’opéra de Lyon! La preuve: le metteur en scène lui-même était revenu pour cette dernière, preuve qu’il savait qu’il serait accueilli par des bravos. Musique vive, inventive, histoire pittoresque, et ce diable de Pelly encore une fois inspiré, autant comme metteur en scène que comme costumier.

Le prince (Linard Vrielink) ne reconnaît pas sa princesse (Céleste Pinel en Sméraldine) © Paul Bourdrel

Laurent Pelly, dans le programme, a beau jeu de souligner le caractère étonnamment mondialiste (lui dit “cosmopolite”) de l’oeuvre. Un compositeur russe de trente ans (ou désormais soviétique) reçoit commande d’un opéra américain (celui de Chicago) qu’il adaptera d’un conte italien en écrivant le livret en français. Au passage cela nous arrange bien, cette facilité que nous avons à comprendre un texte pétillant servi par des voix claires, même de la part de chanteurs qui sont étrangers, on sent que Pelly a veillé aussi à cette lisibilité du texte.

Il revient vingt ans après à cet opéra finalement pas si donné (la création en Union Soviétique aura lieu en 1926, cinq ans après celle de Chicago) dans une lecture qui marque le meilleur de ses qualités: ne pas chercher forcément de message métaphysique, laisser le spectateur libre d’en décider par des qualités purement scéniques (et son imagination est grande), de rythme, d’inventions poétiques, de cocasserie quand cela s’y prête et d’une légèreté de touche car, comme l’écrivait à peu près Verlaine, “sans rien qui pèse ou qui pose”

Pantalon (Marc Mauillon), le roi '(Piotr Micinski), Léandre (Damien Pass), Clarice (Lucie Roche) et les courtisans entourant le prince (Linard Vrielink) © Paul Bourdrel

Comme ce “Songe d’une nuit d’été” merveilleux de Britten que j’avais vu monté par lui il y a quelques années à Lille, “L’amour des 3 oranges” est une spectacle d’une mélancolique gaieté ou, si l’on veut, d’une divertissante tristesse. Le livret est tiré d’un conte de Carlo Gozzi, auteur vénitien contemporain de Goldoni (et pas toujours guilleret, c’est lui qui écrivit le “Turandot” dont Puccini s’empara), dont une forme de féérie à l’imaginaire inépuisable marque souvent ses oeuvres, à l’instar de beaucoup d’auteurs italiens qui utilisent souvent contes, fables ou historiettes pour en faire, avec une inimitable invention, un portrait (au pastel ou à l’eau-forte) de l’état du monde.

La cuisinière (Jean-Fernand Setti) malmène Truffaldino (Robert Lewis) © Paul Bourdrel

La beauté (et le tour de force) de “L’amour des trois oranges” est qu’en deux parties à peu près égales Prokofiev (et Gozzi) n’installent les péripéties qu’après l’entr’acte, réussissant, dans une forme de grand prologue, à nous présenter une multitude de personnages, leur étrangeté, leur caractères, leurs défauts, sans qu’à aucun moment on n’ait à crier “L’intrigue! L’intrigue!” Soit donc le royaume de Trèfle, où le roi vieillissant s’inquiète de sa succession: son fils, toujours malade, atteint d’une tristesse quasi incurable, se consume peu à peu, refusant la seule médecine qui pourrait le guérir: le rire -et bien sûr le décor imaginé par Pelly est d’une simple évidence: la carte du roi de Trèfle mais à l’envers, prête à tomber. Plutôt qu’aux médecins, le roi de Trèfle fait alors appel au bouffon de la cour, Truffaldino (un personnage de la commedia dell’ arte), d’autant que sa nièce, la méchante princesse Clarice, assisté du fourbe premier ministre, Léandre (prénom familier à Molière), vise la place de son cousin.

Le magicien Celio (Daniel Miroslaw) et la sorcière Fata Morgana (Gabrielle Philiponet) © Paul Bourdrel

Deux personnages, ennemis l’un de l’autre, surplombent cette aventure, le sorcier Celio, la sorcière Fata Morgana. Celio est le gentil, qui soutient le roi, mais l’un est l’autre ont la curieuse ressemblance de personnages à la Marvel, comme si Pelly (et Prokofiev) avaient pensé à la dualité Sarastro-Princesse de la Nuit pour les imaginer. C’est Fata Morgana qui, sans le vouloir, va provoquer le rire chez le prince et, furieuse, lui jettera un sort: aller chercher l’amour en quêtant trois oranges gardée par l’infâme et cruelle cuisinière du despote Cléonte (Molière encore!)

On s’arrête là. Bien sûr le prince, après bien des aventures, accompagné d’un Truffaldino pas très courageux, trouvera l’amour et, après de nouveaux coups bas de la sorcière (contrecarrés par le magicien Celio), le prince épousera sa princesse orange. Quant aux méchants ils seront… sauvés par Fata Morgana.

Truffaldino (Robert Lewis) faisant rire © Paul Bourdrel

Fin ambigüe. Mais on ne peut pas faire trop peur aux enfants. Qui, c’est assez rare à l’opéra, étaient venus, en ces temps de vacances scolaires, accompagnés de grandes personnes. Le prince, grand garçon blond, dormait, lui, dans un lit trop grand avant de courir en pyjama à travers le monde avec des allures de Tintin speedé. Clarice et Léandre étaient tout en noir, rigides comme des balais géants. Le conseiller du roi, Pantalon (un Marc Mauillon échappant à son univers baroque, avec quelle jubilation!), portant la fraise et la culotte bouffante, avançait prestement en sautillant un pas sur trois. Le roi était encore plus neurasthénique que son fils (était-ce pour cela que Piotr Micinski projetait bien moins que ses camarades?) La cuisinière de Jean-Fernand Setti avait des allures d’ogresse -normal, Setti jouait à peine les travestis, montrant sa carrure et ses biceps. Le Truffaldino de Robert Lewis se lamentait dans les aigus d’un éclatant timbre de ténor. Et tout cela à cent à l’heure, oranges comprises, qui grossissaient à chaque traversée du plateau par nos deux aventuriers.

Le mariage du prince (Linard Vrielink) et de Ninette (Giulia Scopelliti) © Paul Bourdrel

Aventuriers des oranges retrouvées, avec l’idée simple de Pelly qu’en accélérant le rythme, en jouant sur les lumières, en dirigeant les chanteurs comme des acteurs de théâtre -et après tout le conte de Gozzi était au départ une pièce perdue- on laisse une part à l’imagination du spectateur que n’ont pas besoin d’alourdir trop d’éléments superflus. Cela va avec la musique de Prokofiev, pétillante, discrètement constructiviste dans ses raffinements de timbres, son orchestration brillante et discrète (on attendait évidemment la fameuse marche, distillée par un orchestre jubilant sous l’autorité inspirée de Dmitry Matvienko) mais doté d’une rapidité, d’un souffle, d’une énergie qui font avancer le conte, servant aussi le metteur en scène qui fait commenter et rythmer l’oeuvre par les interventions du choeur, très bien préparés par Benedict Kearns.

Le prince (L. Vrielink) grondé par Truffaldino (R. Lewis). Derrière, Pantalon (M. Mauillon) et le roi (P. Micinski) © Paul Bourdrel

Lucie Roche en Clarice, le Léandre lugubre et dolent de Damien Pass, Daniel Miroslaw en Celio, la Fata Morgana de Gabrielle Philiponet, l’opportuniste Sméraldine de Céleste Pinel, entourent comme il faut Truffaldino et son prince; et c’est plus l’esprit de troupe qui frappe que les individualités. A l’exception du prince charmant du jeune Linard Vrielink, aussi à l’aise en ténorino neurasthénique en pyjama imprimé de trèfles qu’en aventurier sautillant de joie devant sa princesse (élevée dans une orange!), la charmante Ninette de Giulia Scopelliti.

A la sortie joyeuse des spectateurs nous attendait encore le déluge qui s’abattait sur Lyon depuis le matin. Toujours sous le charme, on aurait bien fredonné “Chantons sous la pluie” mais on manquait d’un parapluie orange. Ou même d’une orange géante pour s’abriter dessous.

Et enfin derrière Truffaldino (Robert Lewis), les 3 oranges © Paul Bourdrel




“L’amour des trois oranges” de Serge Prokofiev, mise en scène de Laurent Pelly, direction musicale de Dmitry Matvienko. Opéra de Lyon, du 4 au 20 octobre ‍

































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