CD: Malofeev et la nostalgie de l’exil, la fraternité des Ispir.

“Mélodies oubliées (Forgotten melodies)”, c’est le titre du dernier Cd d’Alexander Malofeev, paru il y a déjà quelques mois. Cela dit beaucoup de choses sur le jeune homme. Quant à d’autres jeunes gens, les frères Ispir, ils nous ont proposé un joli programme autour d’une formation rare, le violon et le violoncelle. Sur les traces de deux autres frères fameux? On leur souhaite le même succès.

Alexander Malofeev © Dovile Sermokas



Il y a de la gravité dans le Cd d’Alexander Malofeev. Le temps est suspendu pour lui et ce jeune homme, qui aura 25 ans dans quelques jours et dont la curiosité est sans borne, aura choisi de revenir à ses chères racines, d’un pays qu’il a dû quitter (il s’est installé à Berlin) car, sait-on jamais, tout grand pianiste qu’on soit, on peut être appelé à aller combattre pour une guerre absurde dont, peut-être (même s’il se tient silencieux à ce sujet), on s’oppose aux données criminelles.

Et , curieusement, ces “Mélodies oubliées” (et qui ne le sont pas toutes) le sont d’abord parce que les artistes que Malofeev met en relief ont été eux aussi obligés de partir sans retour de leur chère patrie russe -un seul, de mémoire, l’a fait, un peu pour son malheur, Serge Prokofiev. Soient Rachmaninov, Medtner et Glazounov, le premier mort en Californie, le second à Londres, le troisième à… Neuilly-sur-Seine. Les destinées évidentes -rares démocraties subsistantes- des exilés dans ces années-là (avant-guerre, guerre et après-guerre)

Alexander Malofeev © Dovile Sermokas

Et donc, si les oeuvres de Rachmaninov nous sont davantage connues (certains choix peuvent se discuter, celui du Prélude opus 3 n° 2, si célèbre, aurait pu céder la place à un autre moins connu), celles de Medtner, même si on l’a un peu redécouvert ces dernières années, et surtout celles de Glazounov, ne hantent pas les salles de concert, même chez les innombrables pianistes russes qu’on continue d’entendre chez nous.

Très bonne idée aussi, en forme de belle introduction, d’ouvrir le Cd par des oeuvres très élégantes (“charmantes” serait dévalorisant) du père de la musique russe, Mikhaïl Glinka, dont on connait d’abord l’opéra “Russlan et Ludmilla” (et sa célèbre ouverture, vraiment très russe!), un peu de ses belles pièces orchestrales, quelques romances et beaucoup moins son répertoire de piano. Ce sont des pièces brèves, danses de l’époque et du lieu, mazurkas, polka, valse, avec une nostalgie à la Chopin, la valse est une valse de l’Adieu, comme cette mélodie transcrite pour le piano par Balakirev, “l’Alouette”, tirée d’un recueil intitulé “Un adieu à Saint-Pétersbourg”. Echo des adieux de Malofeev à son pays sans savoir quand il y reviendra. Cette “Alouette” est d’une beauté mélodique déchirante.

© Dovile Sermokas

Les Rachmaninov s’organisent autour de la “Sonate n° 2” qu’il joua cet été à La Roque-d’Anthéron, réussissant à lui donner une cohérence. Autour, courtes pièces, jamais un cycle complet, 3 “Etudes-Tableaux”, une mélodie, “Lilas”, transcrite par le compositeur, une “Elégie” de jeunesse, un morceau posthume, “Fragments”. Portrait en creux de l’exilé le plus célèbre où Malofeev allie élégance et virtuosité.

Les Glazounov sont moins émouvants. Le talent de Glazounov est moindre, mais, à l’instar de cette transcription des fameux “Bateliers de la Volga”, les pièces valent pour ce qu’elles disent d’un exil. Comme le cycle de Medtner, ce compositeur resté un peu trop dans l’ombre de Rachmaninov et qu’on a redécouvert ces dernières années, Medtner qui, avec ses “Mélodies oubliées”, donne son nom au Cd. Chansons, danses -chansons “fluviale” ou “du soir”, danses “gracieuses, festives, rustiques”- : Medtner n’est jamais aussi touchant que dans la simplicité, ses mélodies s’ouvrant par une “Sonate Réminiscence” d’une durée d’un quart d’heure, poignante dès son premier thème un peu claudiquant et qui, je l’ai dit, séduit moins ensuite quand Medtner se veut plus virtuose. Mais la qualité de touche de Malofeev, la justesse de son trait, dessinateur attentif à la précision poétique de chaque oeuvre qu’il sait exactement doser, nous redisent quel grand interprète il est -et il sera encore davantage vu son âge. Pour le reste -cet exil forcé qui est le sien- il suffit de voir le film “Minotaure” d’Andreï Zviaguintsev pour en comprendre, mieux, pour en ressentir la raison.

Les frères Ispir ont à peu près le même âge. Luka, le violoniste étant l’aîné de quatre ans mais c’est Léo, le violoncelliste, que j’ai déjà croisé plusieurs fois, la première à la fondation Jaroussky où Anne Gastinel m’en avait dit le plus grand bien, la seconde fois il y a quelques mois dans le cadre de la fondation Gautier Capuçon qui coproduit le Cd -les deux jeunes gens en furent lauréats de la deuxième promotion. Violon et violoncelle, on devine vers quels grands aînés les Ispir regardent. Ils réussissent à faire un plein Cd d’une formation rare, violon et violoncelle, autour, évidemment, de la “Sonate” de Ravel. Y ajoutant, composée pour eux, une pièce de Fazil Say (on sait que le pianiste turc est aussi un compositeur de talent, outre que les origines des Ispir sont turques elles aussi), “Street of Memories” (on en reviendrait presque à la nostalgie de Malofeev), comme si Bach swinguait, aussi joliment qu’avec juvénilité, pour se conclure de manière plus mélancolique.

La “Sonate” de Ravel, ce chef-d’oeuvre peu connu (car sa formation est rare et il faudrait le jouer avec le “Double concerto” de Brahms mais, dans ce cas, que faire de l’orchestre?), vint d’un hommage à Debussy juste après la guerre (la 1e, évidemment), ce qui prouve encore une fois combien Ravel admirait son aîné. Cela aurait pu être la 4e de ce cycle de 6 que Debussy ne put finir (3 écrites) La chère Hélène Jourdan-Morhange et le grand Maurice Maréchal (celui qui avait trouvé le moyen, sur le front, de se faire un violoncelle avec du bois de récupération, violoncelle qu’il surnomma “Le Poilu”) créèrent l’oeuvre (appelé encore “Duo”) en 1922. Sonate dépouillée, à la rigueur classique, avec ce mouvement “très vif” qui démarre (et se poursuit “alla jazz”) par de superbes pizzicati. Le talent des Ispir est aussi de ne pas chercher systématiquement le beau son et, dans une discographie forcément peu abondante, ils se placent très bien dans la lignée de leurs quelques aînés.

Pour le reste, de belles transcriptions, celles de Bach non signées, peut-être d’eux-mêmes, un très beau Prélude du “Clavier bien tempéré”, d’une grande élégance, et deux “Inventions”. Le “Duo pour violon et alto K. 423” de Mozart passe de l’alto au violoncelle. Je ne ferai aucune distinction entre les deux frères même si, parfois, quelques notes de Luka grimacent un peu. On en retient la complicité, l’entente, l’écoute, autant dans ce Mozart où le violoncelle de Léo est plus dans un rôle de soutien.

Le Cd s’achève sur la “Passacaille” de Haendel transcrite par le danois Halvorsen mise à l’honneur par les frères Capuçon. D’une virtuosité folle (exercice de bravoure qui rappellerait dans son genre le “Fandango” pour clavecin du Padre Soler), mais davantage “ralentie” par les frères Ispir qui s’y amusent de manière plus tempérée que leurs glorieux aînés. C’est évidemment aussi un clin d’oeil, à Gautier en particulier.

Et l’on souhaite à Luka et Léo, bien sûr, de devenir de nouveaux Renaud et Gautier. En sachant aussi se séparer pour mieux rejouer ensemble.

Alexander Malofeev, piano: “Mélodies oubliées (Forgottent melodies)”: oeuvres de Glinka, Medtner, Rachmaninov, Glazounov. Un double Cd Sony Classical

Léo Ispir, violoncelle, et Luka Ispir, violon: oeuvres et transcriptions de Bach, Mozart, Ravel, Fazil Say, Haendel-Halvorsen. Un Cd Erato-Warner Classics










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