A l’Opéra-Bastille, “Le crépuscule des dieux” - hors du Rhin

Dernier épisode de la Tétralogie de Wagner, “Le crépuscule des dieux” retrouve l’Opéra-Bastille dans une mise en scène de Calixto Bieito, mise en scène dont les trois premiers volets ont déjà suscité des mouvements divers. Une production quand même sauvée par les chanteurs.

Lumières dans le crépuscule (des dieux) © Herwig Prammer / Opéra national de Paris


Souvent dans les maisons d’opéra on se dit qu’une version de concert eût été plus souhaitable. Mais en même temps il est rare qu’on n’ait rien à glaner dans la mise en scène. Celle de Calixto Bieito pour ce “Crépuscule des dieux” n’est pas pour moi aussi désastreuse que semblent le dire certains confrères. Il n’empêche: elle ne restera dans nos souvenirs que par une distribution globalement à la hauteur de ce monument wagnérien, l’opéra le plus long du cycle et qui n’est rattrapé dans le corpus du compositeur que par “Parsifal” et par “Les maîtres-chanteurs de Nuremberg” -eux, champions!

Hagen (Mila Kares) et Gunther (Johannes Martin Kränzle) © Herwig Prammer / Opéra national de Paris

Car s’il y a quelques scènes quand même qui font sens ou accrochent l’oeil on reprochera à Bieito de n’avoir aucune vision précise, aucune ligne directrice -il avait choisi dans “La Walkyrie” d’inscrire celle-ci à l’heure du numérique. Idée abandonnée dans “Siegfried” et ici on peine à saisir où l’on va, sinon dans un univers non de plus en plus noir (vu le désastre qui se profile) mais de plus en plus sombre pour aboutir dans une forme de nuit.

Ce n’est pas suffisant. Peut-être aussi cela tient-il à Wagner, à son livret. Après tout il s’agit des dieux de la mythologie germanique et l’on se dit quand même que pour un opéra créé (1876) à l’heure d’une Allemagne réunifiée et triomphante, la vision proposée de cette aube du monde symbolisée par Wotan et ses amis est particulièrement détestable. Transposons dans la plus célèbre des mythologies, la gréco-romaine. Il faut imaginer un Jupiter atteint d’Alzheimer dans son Olympe, sa fille Athéna-Minerve montant au bûcher par désespoir, Mercure tuant son frère Apollon (ou l’inverse), un fourbe Vulcain passant dans la lumière car il forge les armes, Junon, Diane et Vénus aux chairs flétries violées par des satyres. Je pousse un peu la barque mais on en est là dans l’opéra de Wagner.

Les Normes: Aude Extremo, Marie-Andrée Bouchard-Lesieur, Sinead Campbell Wallace © Herwig Prammer / Opéra national de Paris

Et pourtant Thomas Mann y voyait autre chose, une vraie grandeur: “Un art qui aspire à un monde de fraternité, libre des illusions du pouvoir et de la domination de l’or et dont les fondements sont la justice et l’amour” Où donc cela?

Il est vrai aussi -est-ce le reflet de notre monde? Mais cela a commencé bien plus tôt- que l’on rencontre désormais, depuis le champ de ruines proposé par Chéreau et Boulez, beaucoup plus de mises en scène qui proposent, de ce “Crépuscule”, une vision du néant qu’une vision du triomphe de la justice et de l’amour. Ce serait une possibilité au vu de la première scène, assez réussie: dans une univers de nuit, les trois Nornes, celles qui tissent le fil des Destinées, habillées comme des Bovary allemandes en deuil, sont à l’oeuvre et chantent devant un appareil de tissage inspiré de celui de Jacquard et qui ressemblent autant à une station de métro Art Nouveau viennoise. L’idée que les ténèbres ont tout envahi serait une option mais Bieito ne la tient pas. On retombe donc ensuite dans l’éternel portrait de Siegfried et Brünnilde dont sont accentués les côtés bêtassous -si naïfs sont-ils dans leur décourageant bonheur qu’on en rit déjà.

Waltraute (Eve-Maud Hubeaux) et Brünnhilde (Tamara Wilson) © Herwig Prammer / Opéra national de Paris

Ensuite on n’échappe pas aux réminiscences du nazisme, même si elles ne sont pas trop insistantes. Le cruel Hagen rappelle Goering -amour de la chasse, manteau de cuir, univers de solides bureaux de beau bois caramel (j’ignore quel bois, n’en étant pas spécialiste!) devant de grandes baies vitrées 1930 et une Gutrune aussi décorative que les fenêtres, à la blondeur très “Magda Goebbels”

La scène du banquet est assez belle, utilisation d’une vidéo générée par l’IA sans doute, à la fois cathédrale, galerie, siège immense de grande entreprise et qui se déforme au gré des humeurs des personnages. Ce sera le récit glorieux de Siegfried avant sa mort -il y a beaucoup de morts dans l’histoire et les légendes à l’heure des banquets, il y a aussi des fantômes. Les trois filles du Rhin, elles, ont aussi une blondeur suspecte et et des tenues du dernier chic viennois. Il reste, après le désastre, la malheureuse Brünnhilde, toujours habillée comme un sac, persistant à caresser la tête de son cheval de bois (seule la tête existe, rassurez-vous, posée au bout d’une tige) avant de disparaitre en tournant comme une toupie folle. Si, au moins, justement, Bieito avait joué davantage cette folie du personnage, telle une Lucia germanique, maquillant par exemple les babines de Grane, qui demeure la monture de Siegfried et qui devient la sienne.

Brünnhilde (Tamara Wilson), Gutrune (Sinead Campbell Wallace), Siegfried (Andreas Schager) © Herwig Prammer/ OnP

Une Brünnhilde dont Tamara Wilson demeure l’incarnation la plus parfaite qui soit. Douloureuse, intransigeante, amoureuse, désespérée, elle incarne d’une voix d’une puissance et d’une endurance impressionnante le seul personnage qui nous émeut -car il n’y a évidemment aucune émotion dans le spectacle. Emotion qui aurait pu passer dans les personnages féminins. Mais la Gutrune de Sinead Campbell Wallace, d’une vraie présence vocale (elle est aussi la troisième Norne), reste en retrait de par la mise en scène. Très bien d’ailleurs les deux autres Norne d’Aude Extremo et de Marie-Andrée Bouchard-Lesieur, comme les filles du Rhin (Margarita Polonskaïa, Katharina Magiera, Isabel Signoret) Quant à Eve-Maud Hubeaux en Waltraute, elle est impeccable de voix dans sa lutte avec Brünnhilde mais pourquoi en avoir fait une Parkinsonienne compulsive qu’elle a du mal à incarner jusqu’au bout?

Le banquet (à gauche Tamara Wilson), la puissance des astres © Herwig Prammer/ OnP

On placera presque sur le même plan les trois hommes, le Hagen remarquable de noirceur et de présence de Mila Kares, le Gunther de Johannes Martin Kränzle, personnage falot mais superbe baryton aigu, et, un peu derrière, l’Alberich de Brian Mulligan -son fantôme n’a qu’une scène, il y est très bien mais sans éclat.

Reste le Siegfried d’Andreas Schäger, considéré comme le meilleur Siegfried aujourd’hui. Son récit du troisième acte fut excellent. Mais, outre que cet image de grand benêt finit par peser sur son incarnation, un petit vibrato dans les notes tenues a fini par s’installer dans son chant et il n’est pas non plus toujours “à la note”. Peut-être était-ce un soir de fatigue…

Siegfried (A. Schager), Gutrune (S. Campbell Wallace), Hagen (M. Kares), Gunther (J. M. Kränzle) © Herwig Prammer/ OnP

On a été injuste pour le chef, Pablo Heras-Casado. Il dirige avec dynamisme, soignant l’équilibre fosse-plateau, ne couvrant jamais les chanteurs tout en laissant, par l’excellence des solistes de l’orchestre et sa cohérence, parfaitement entendre combien Wagner est aussi (derrière la puissance des voix) un grand orchestrateur. Le peu qu’ont à faire les choeurs est aussi de qualité malgré le statisme que leur impose la mise en scène. Evidemment Heras-Casado -mais doit-on lui reprocher? Ou plutôt à Bieito- impose une vision bien plus hédonique de l’oeuvre, qui contraste un peu trop avec ce à quoi l’on assiste. Et la profondeur métaphysique de l’oeuvre ne passe pas par sa direction.

Mais la profondeur métaphysique peut parfois tourner à l’ennui.


Le crépuscule des dieux, opéra de Richard Wagner, mise en scène de Calixto Bieito, direction musicale de Pablo Héras-Casado. Opéra-Bastille, Paris.

Prochaine représentation le 18 octobre à 14 heures. D’autres représentations sont prévues en novembre, où seront repris les quatre opéras de la Tétralogie. Pour ce “Crépuscule…” ce seront les 13 et 22 novembre.

Siegfried (Andreas Schager) et Gutrune (Sinead Campbell Wallace)© Herwig Prammer / Opéra national de Paris

















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