Ambronay 2026: et le concept, b…..?

Le samedi et le dimanche: des programmes souvent passionnants, parfois confus, mais musicalement de grande qualité devant un public enthousiaste. Mais voilà: nous sommes là pour glisser quelques pailles grattantes dans ce blé en herbe (je ne suis pas sûr de la pertinence de cette image)

Eva Zaïcik © Paul Bourdrel



C’est un peu la difficulté d’un festival de musique baroque: oh! je ne parle pas de clavecinistes qui vont jouer les Goldberg”, là, c’est une justification suffisante. Mais d’Ambronay, de Saintes, de Beaune, dans des lieux de prestige qui obligent à un certain déploiement.

En fait la question ne se pose pas dès qu’on passe Mozart ou Haydn. Le fameux triptyque des concerts ouverture-concerto-symphonie, malgré les tentatives, a encore de beaux jours devant lui. Car il y a encore tous ceux qui n’ont jamais entendu la 5e de Beethoven et tous ceux qui ne savent pas qu’il y a autre chose que la 5e de Beethoven. Mais en baroque? Dans une grande abbatiale où vous n’allez pas mettre un joueur de luth tout seul? Et le concept, bordel? crient certains, paraphrasant un film, gros succès en son temps (et, de mémoire, pas très bon)

Le Poème Harmonique et son chef Vincent Dumestre © Paul Bourdrel

Le concept le plus réussi, il vint de Vincent Dumestre et de son Poème Harmonique, samedi soir. Déjà, au contraire de la veille où l’on naviguait avec différents styles, on était à Venise avec Vivaldi, soirée conclue avec le fameux Nisi Dominus. Oui mais justement… C’était encore plus subtil. Ce Nisi Dominus (et deux autres Vivaldi, le motet Invicti bellate comme l’instrumental Sinfonia al santo sepolcro) était l’aboutissement d’une promenade musicale vénitienne où l’on avait entendu des oeuvres plus populaires, plus anciennes aussi, mais, nous dit Vincent Dumestre, toujours jouées en même temps que Vivaldi. Comme aujourd’hui on peut jouer dans un même concert un contemporain (Glass) et Schubert.

Ainsi, d’entrée, après un Nisi Dominus anonyme chanté par les hommes du fond de la nef, un surprenant Giesu diletto sposo (Jésus époux bien-aimé) d’un certain Francesco Soto, musique (le choeur chantant et toujours remontant vers… le choeur de l’église) bondissante, sautillante, vraiment populaire et inattendue. Il y eut ensuite deux merveilles d’un certain (autre, déniché dans quelques bibliothèques car Dumestre nous précisait qu’en-dehors des Vivaldi, toutes ces partitions n’avaient jamais été éditées) Serafino Razzi: un hymne à la Vierge, chanté par les deux sopranos (Eva Zaïcik, timbre de miel, et Virginie Thomas, ravissant aussi) accompagnées chacune par un violon virtuose) L’autre Razzi était un O Dolcezza étrange et doux par les deux ténors et le baryton. Effets de spatialisation à l’appui.

Le Poème Harmonique © Paul Bourdrel

Il y eut encore une Sinfonia funebre de Locatelli au milieu, autre style. Et Zaïcik dans le Nisi Dominus étincelait d’élégance. Ses vocalises ne sont pas transcendantes mais propres, le sentiment de religiosité n’est pas très profond mais il y a chez elle tous les aspects d’un théâtre, d’une présence, qui fait qu’on se dit immédiatement qu’elle est à sa place. Cela s’appelle la présence. Une présence folle.

Une présence aussi pour la cheffe de l’ensemble Irini, Lila Hajosi: des cheveux d’un roux flambant. Elle aussi avait un concept, malheureusement il n’était pas très clair. C’était toujours autour de Venise, la suite (si l’on a compris) d’un programme plus ancien autour de la chute de Constantinople (1453) D’où, dit-elle, un retrait de Venise, un déclin, une forme de silence d’un siècle (la ville était très impliquée dans le commerce vers ces régions, et même au-delà, jusqu’à la mer Noire). J’en suis moins sûr mais je suppose qu’elle a étudié la question. Silence compensé par une présence artistique renforcée -il est vrai qu’arrivent Titien, Tintoret, Véronèse.

Lila Hajosi et ses chanteurs © Paul Bourdrel

Résultat musical: un parallèle entre des musiques vénitiennes (la République libre) et des musiques byzantines (la Grèce passée sous le contrôle des Ottomans qui, cependant, continuent de respecter le culte autochtone, soit l’orthodoxe byzantin)

Mais au-delà de cette flamboyance, qu’entend-on? Une Venise réduite éssentiellement à Giovanni Gabrieli (à la fin un peu lassant) avec des respirations instrumentales de compositeurs peu connus (Croce, Viadana, Gorzanis) et deux airs (plus un autre anonyme) d’un certain Konstantinos d’Aghialos (contemporain de Gabrieli, on l’a compris), en grec évidemment, passionnant par son étrangeté parfois arabisante et aussi par cette manière de chanter en rond, formant un cercle sacré, ce que l’on comprenait quoique tous nous aient tourné le dos alors que les déplacements incessants des chanteurs à d’autres moments nous donnaient le tournis sans qu’on en comprenne le sens. Hajosi expliquait que c’étaient des écritures exactement contemporaines, ce n’est peut-être pas suffisant pour bâtir un programme.

On fait cercle pour le Byzantin © Paul Bourdrel

Avec Leonardo Garcia Alarcon dimanche après-midi on revenait à une conception beaucoup plus centrée. Roma! ‍disait le programme. Et Garcia Alarcon (avec ses solistes préférés dont Mariana Flores) ouvrait avec un extrait de l’oratorio de Rossi qu’on avait entendu vendredi. Sauf que là, solistes, orchestre, le choeur de chambre de Namur: ce Piangete, occhi, piangete (Pleurez, mes yeux, pleurez) avait une gueule folle.

Cela ne se calmait pas. Mais curieusement le Piange quasi virgo d’Alessandro Scarlatti ressemblait beaucoup au Rossi. Un peu moins son autre motet Ecce vidimus eum. Entretemps on avait entendu l’antérieur Miserere d’Allegri avec cette intervention céleste (et souvent répétée) de soprano, était-ce Mariana Flores ou Maria Chiara Ardolino, depuis un endroit caché de moi. En tout cas c’était très beau.

On découvrait alors -que de compositeurs découverts en trois jours et combien en reste-t-il?- quelques motets d’un certain Giovanni Giorgi, fort beaux, ma foi; et cela eût pu suffire. On comprenait l’idée de Garcia Alarcon, qui était un peu celle de Dumestre, mais en miroir. Rappeler, comme dans la réalité de la peinture italienne, les différentes écoles de musique et comment les compositeurs s’imprègnaient des exigences, pas toujours du temps mais des lieux. A Venise on était dans l’élégance, la virtuosité. Dans la Rome papale on demandait des oeuvres puissantes, écrasantes, à la douleur ou à la lumière exacerbées pour rappeler que Dieu était là-haut (par l’intermédiaire du pape), pesant sur les âmes. Ce Giorgi fut dans sa jeunesse maître de chapelle à Saint-Jean-de-Latran, la cathédrale de l’évêque de Rome qui n’est autre que… le pape. Et donc suivait une messe à l’écriture profuse, où tous les musiciens étaient réunis serrés sur l’estrade et c’est à qui irait du son le plus… sonore (à la limite du saturé) pour cette messe de Giorgi chantée à tue-tête, dont Garcia Alarcon nous avait appris qu’elle avait été composée à Lisbonne avant le grand tremblement de terre (le Portugal, pays à l’époque intensément musical… et intensément religieux) et avant que Giorgi, qui en réchappa, s’échappât vers son Italie natale (on ignore et sa date de naissance et ses origines) pour aller mourir à Gênes en 1762.

Il avait quitté Rome 37 ans plus tôt mais il lui en restait des influences. Avec cependant des étrangetés: un Gloria qui commence pas du tout glorieux, presque comme une romance. Un Sanctus nullement brillant non plus. Et un Agnus Dei tonitruant!

Il y eut tout de même un peu de douceur dans ce monde de cardinaux excités. De la part du groupe L’Aura Pizzicata, un Italien et un Espagnol (Giulio Falzone, Diego Chacon) à la guitare baroque, au théorbe, au colascione (une sorte de luth), une Allemande (Henriette Urban, harpiste), une autre Allemande, Franziska Blömer, très jolie voix, plutôt de mezzo mais avec de beaux aigus si cela ne monte pas trop trop haut. Il serait d’ailleurs amusant de savoir comment ces jeunes musiciens venus de divers pays se rencontrent et se forment; mais cette mobilité est riche d’avenir.

Le sujet, le concept donc, était “Compositrices baroques”. Mais très intelligemment fait. Essentiellement les deux qu’on connait le plus, Antonia Bembo et Barbara Strozzi. Chacune capable d’humour, de sarcasme, de mélancolie. Au milieu aussi, des religieuses qui composaient dans leurs couvents, soit de l’instrumental (Isabella Leonarda) soient des airs (Claudia Sessa) Mais le petit groupe y intercalait des moments instrumentaux, parfois d’hommes (le plus souvent) et même un air, de Stefano Landi. Histoire de nous dire que ces femmes, Bembo et Strozzi surtout, participaient de la vie musicale de leur époque, à l’égal des hommes, tous inventant de la musique, et qu’elles n’étaient pas seulement -loin de là- des noms exhumés des bibliothèques pour redonner aux femmes une place style “pousse-toi de là que je m’y mette” sans qu’on prenne en compte l’élément essentiel -le talent.

Pendant ce temps nos Coloquio 6 accompagnaient les visiteurs du village pour les Journées du Patrimoine. Et s’arrêtaient dans un beaux jardin ouvrant sur les collines du Bugey pour nous jouer Rameau -la suite de Céphale et Procris.

Et nous apprîmes que, pour la première fois, des clarinettes furent ainsi entendues dans un opéra français.

(Quant à moi j’ai même oublié de vous parler du spectacle pour enfants traditionnel :la joli histoire de Sami, l’écrivain timide. Il faut dire qu’un gros nuage s’invite chez lui pour prendre le café ce qui met un brouillard pas possible sur les histoires qu’il est en train péniblement d’inventer. Cela s’appelle Les intempéries de Sami par la compagnie ChahUt-BohU et c’est charmant (En plus il y a une initiation aux instruments qui peut aussi intéresser les adultes)

  • Ensemble Irini, direction Lila Hajosi: oeuvres de Giovanni Gabrieli, Konstantinos d’Aghialos, Croce, Vidiana, Gorzanis.

  • Le Poème harmonique, direction Vincent Dumestre. Eva Zaïcik, Virginie Thomas, sopranos, Serge Goubioud, Martial Pauliat, ténors, Igor Bouin, baryton: oeuvres de Soto, Razzi, Locatelli, Vivaldi

  • L’Aura Pizzicata: oeuvres de Strozzi, Bembo, Kapsberger, Isabella Leonarda, Sessa, Priuli, Castaldi, Landi

  • Choeur de chambre de Naumur, Cappella Mediterranea, direction Leonardo Garcia Alarcon: oeuvres de Rossi, Alessandro Scarlatti, Allegri, Giorgi.

  • Les intempéries de Sami par la Compagnie ChahUt-BohU

    47e festival de musique baroque d’Ambronay (Ain) les 19 et 20 septembre.

    Le 3e week-end (du 25 au 27 septembre) encore de remarquables groupes. Le concert de clôture sera dirigé par Jordi Savall.






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