Ambronay 2026: Monteverdi, Caravage de la musique?
Ambronay, 47e édition: un des premiers festivals du baroque, qui s’étalait sur 4 week-ends, désormais réduits à trois (devinez pourquoi), dans cette belle abbatiale au coeur d’un petit village du Bugey- partez de Lyon, allez vers le nord-nord-est en direction de Bourg-en-Bresse. Arrêtez-vous avant. C’est là.
L’ensemble La Palatine © Bertrand Pichène
Et vendredi soir, dans l’église abbatiale (du premier gothique, même si révisé), l’ensemble “La Palatine (Guillaume Haldenwang, le clavecin, l’orgue, la direction, et Marie Théoleyre, la voix), proposait “Une passion italienne, Rossi et Monteverdi” Bon, cela n’expliquait pas forcément le projet ou plutôt il fallait entendre le mot “passion” au sens de la souffrance du Christ. Concept intelligent, quoique pas suffisamment argumenté musicalement (le concert, assez court, aurait pu être étoffé de quelques oeuvres), nous contant quelques épisodes de la vie du Christ mais vus du point de vue de sa mère. Ainsi ouvrait-on par une adaptation du fameux Lamento d’Ariana de Monteverdi en un Pianto della Madonna (Plainte de la Madone) d’une puissance, d’une force, d’une tragédie dignes, avec ses ombres et ses lumières, sa douleur à la limite du cri -car, le texte nous le dit, la Madone, à la naissance de son fils, connaît déjà son destin- (et, de ses cris, aux côtés de Marie Théoleyre (très jolie voix mais à l’italien perfectible) se joignent les très beaux timbres de la soprano Anna Piroli, de l’altiste Nicolas Kuntzelmann (pas une très grande projection, on l’avait entendu à Vézelay), du ténor Jordan Mouaïssia (belle découverte) et des basses Mathieu Gourlet et René Ramos Premier, présences parfaites) dignes du maître du clair-obscur, versant musical cette fois.
Marie Théoleyre © Bertrand Pichène
Ainsi dès le début Monteverdi domine par la puissance sombre de la pensée, de l’inspiration, comme ensuite dans le Rutilante in nocte (la naissance de l’Enfant, les Anges qui trépignent de joie. L’ardeur plus claire de l’inspiration mais avec la même force), comme dans le Beatus Vir. C’est dire que les musiciens intercalés, malgré la qualité des interprètes, ont un peu plus de mal à exister. Ils sont souvent napolitains, un Andrea Falconieri aux oeuvres instrumentales dansantes, un Orazio Michi dell’Arpa, auteur d’une belle Ninna Nanna (la berceuse en italien, l’enfant Jésus dans les bras de sa mère qui lui chante de s’endormir) Mais un Riccio (Ave Maria) est sans doute venète. Et surtout Rossi est romain.
Luigi Rossi, d’une génération après Monteverdi, est le plus développé du programme. Auteur d’un oratorio pour la Semaine Sainte (un des premiers, qui étaient donc joués dans ces chapelles privées qu’on appelait oratoires), d’une très curieuse conception, où le Christ est devant Pilate avec la foule déchaînée qui demande la libération de Barabbas, et tout à coup on descend aux Enfers, un enfer qui mélange les brûlantes tortures chrétiennes et les fleuves glacés de la mythologie grecque avant que la Vierge, descendue aux Enfers (“Ah! rendez-moi mon coeur”) et le visage plein de larmes, convertisse les méchants, unifie les bons et tout finit '(à peu près) bien (Mais le Christ est quand même mort)
Un autre côté de La Palatine © Bertrand Pichène
Très belle musique mais face à Monteverdi, Lombard parti à Venise, on cherche un peu l’unité stylistique malgré ce fil conducteur trop lâche de la vie du Christ. En outre less styles musicaux sont assez différents comme l’étaient évidemment les différentes écoles musicales ou picturales, Rome n’étant pas Venise et Naples n’étant pas Gênes. En tout cas Gourlet en Pilate et surtout Ramos Premier en “Démon en chef” s’amusaient beaucoup.
On avait assisté plus tôt (et dans un cadre plus intime) à un joli concert d’un tout jeune ensemble, Coloquio 6. Ensemble de vents, 2 clarinettes, 2 cors et 2 bassons. Ils se sont rencontrés à La Haye, plusieurs sont espagnols, les deux clarinettes (excellentes), Sergio Sanchez Martin et Carolina Guiducci, la corniste Janire de Paz Rivas, le bassoniste Javier Sanchez Castillo qui m’expliquait qu’à son conservatoire de Salamanque on ne pouvait faire du basson baroque et qu’il était parti ainsi à La Haye, dans ces Pays-Bas pionniers (Gustav Leonhardt, Frans Brüggen, les frères Kuijken, eux de Flandre) où il avait rencontré ses camarades, complété par le Britannique William Gough (basson) et le corniste belgo-argentin (!) Pablo Traine qui, dans un français assez curieux mais très pince-sans-rire, nous expliquait le sens de leur programme.
Enfin (ou encore) une femme!
Coloquio 6: les cors, les bassons © Bertrand Pichène
L’itinéraire vers les années 1820 de la princesse Amélie de Saxe allant rendre visite à sa soeur, la reine d’Espagne. Le récit fut publié en espagnol, la princesse étant par ailleurs une compositrice de talent, formée par Weber (on entendit un peu de l’ouverture du Freischütz et de son Choeur des Chasseurs ainsi qu’un Adagio et Rondo pour l’exacte formation des jeunes gens. Et deux airs de l’opéra d’Amélie, Elvira, très agréable et qu’il faudrait réentendre pour les fredonner)
Mais (évidemment il s’agissait là de transcriptions dont une, très réussie, par le groupe lui-même, de l’air de la Reine de la nuit (Mozart, La flûte enchantée)) les plus beaux moments furent chez Rossini, une ouverture remarquable du Barbier de Séville, le grand air de Rosine, Una voce poco fa, avec Sanchez Martin parfait dans l’équivalent des vocalises, enfin l’air de Figaro (Largo al factotum) dans une version improbable pour les deux bassons (quelques notes “à côté” mais comment faire autrement?) qu’ils jouèrent avec vaillance et avec une belle écoute mutuelle avant que tout ce petit groupe se lançât dans le Fandango du padre Soler qu’on aurait voulu entendre jusqu’au bout tant ils y mettaient de pétillance.
Et là les clarinettes au milieu © Bertrand Pichène
La princesse, entretemps, poursuivait son voyage, s’étonnant de son beau-frère, Ferdinand VII, atteint d’une grippe qu’il soignait à coups de bière et de glace. Est-ce pour cela que ce grand benêt méchant mourut assez jeune?
On avait commencé dès jeudi soir, dans un climat tout différent (on aime bien quand les week-ends commencent très tôt, on attend avec impatience qu’ils commencent tous le lundi). C’était à Lyon, une coproduction d’Ambronay et de la chapelle de la Trinité, au coeur de la presqu’île, étonnant édifice aux dimensions d’une église, avec des statues baroques (le lien avec Ambronay) qui écoutèrent d’une oreille étonnée un concert de musique persane. “Le parfum et la tempête”, s’intitulait l’oeuvre du grand musicien Keyvan Chemirani, sur des textes de la poétesse Forough Farrokhzad. Textes brûlants de cette femme assez libre qui mourut dans un accident de voiture à moins de 33 ans, qui fit aussi un court-métrage sur la vie des lépreux remarqué par les jeunes Godard ou Bertolucci. Elle reste fort célèbre en Iran, sous le manteau sans doute. Et Chemirani, s’effaçant presque derrière son zarb dont il joue avec une folle virtuosité (le zarb est une sorte de tambourin) ou une percussion ressemblant à la cithare ou au cymbalum mais évidemment iranien (j’en ignore le nom qui n’était pas précisé dans le programme), laissait la parole à une magnifique chanteuse -de ces voix puissantes qui semblent venues de civilisations très anciennes-, Aïda Nosrat, accompagnée parfois du timbre de rossignol de Laura Tejada et du tar (une sorte de luth) éblouissant de Sogol Mirzaei.
La chanteuse Aïda Nosrat, la joueuse de tar Sogol Mirzaei © Bertrand Pichène
Autour d’eux de superbes tambours rouges dirigés par Alain Goudard. On avait entendu en première partie un conte digne des Mille et Une Nuits accompagné par les musiciens de l’Institut des Musiques persanes, basé ou à Villeurbanne ou à Bourg-en-Bresse (les versions divergeaient) qui nous plongeait déjà dans cet univers de sable et d’étoiles. Dans une chapelle très très remplie qui prouvait la curiosité des Lyonnais et surtout, j’imagine, la confiance qu’ils ont développée dans la programmation du lieu.
C’est souvent ainsi que cette culture qu’on dit menacée résiste, quand on a confiance dans les lointains qui se rapprochent parce que quelques-uns ont su nous les rendre immédiats, bien souvent semblables à nous. Et cela vaut dans l’espace comme dans le temps.
Une passion italienne: oeuvres de Monteverdi, Rossi, Falconieri, Riccio, Trabaci, Dell’Arpa. Ensem -ble La Palatine, direction Guillaume Haldenwang et Marie Théoleyre.
Voyage d’Amélie de Saxe, princesse et compositrice par Coloquio 6: oeuvres d’Amélie de Saxe, Weber, Soler, Martin y Soler, Rossini, Mozart
“Le parfum et la tempête”, voyage autour de la poètesse Forough Farrokhzad, musique de Keyvan Chemirani avec ses musiciens.
Abbaye d’Ambronay, Chapelle de la Trinité de Lyon, les 17 et 18 septembre.
Keyvan Chemirani © Bertrand Pichène