La rentrée de l’orchestre de Paris: Mahler-Bonheur
Philharmonie de Paris pleine à ras bords. Ovation finale. La rentrée de l’orchestre de Paris a été un triomphe, autour d’une oeuvre de choix, la plus longue des symphonies de Mahler, la numéro 3. Marquant aussi le début de la dernière saison à sa tête du chef Klaus Mäkelä, évidemment impérial.
Klaus Mäkelä © Denis Allard
La plus longue des symphonies de Mahler, coutumier pourtant du fait. Et la plus longue des symphonies du répertoire, sans doute, une heure et 40 minutes, si l’on excepte peut-être des oeuvres oubliées qui dorment dans les bibliothèques, de compositeurs oubliés eux-mêmes. Cette Troisième de Mahler, geste-monument, ne dure guère finalement qu’une vingtaine de minutes de plus que la si ambitieuse (déjà!) 2e, la Résurrection.
Symphonie qui fit peur. Ecrite comme la plupart dans la maisonnette qu’il occupait l’été, sa famille dans une auberge voisine, au coeur du Salzkammergut, ce qu’il appelait son “sanctuaire de composition”. 1896. Le compositeur de 36 ans vient d’être nommé à l’Opéra de Vienne. L’énormité de cette oeuvre panthéiste fera qu’aucun chef fameux du temps, ni Weingartner ni Nikisch, ne voudra s’y frotter. Il faudra attendre 1902 pour que Mahler la crée lui-même, dans la modeste cité de Krefeld, non loin de Düsseldorf.
© Denis Allard
Symphonie de la nature. 6 mouvements, le premier, symphonie à lui tout seul, une demi-heure torrentielle, intitulé “L’éveil de Pan”, où explosent les cuivres , 8 cors, 6 trompettes, 4 trombones, le tuba (magnifique) de Stéphane Labeyrie. Accompagnés par des percussions tonitruantes (ils sont huit aussi à se relayer) C’est vraiment la naissance du monde, un chaos triomphant, mené à la victoire dès les premières notes par un Mäkelä souverain.
Un Mäkelä qui, à l’aube de cette dernière année, peut légitimement dire: “Voyez où je les ai menés, ces musiciens qui étaient déjà de tout premier niveaux”. Et c’est vrai que cette première demi-heure était éblouissante de force, d’ardeur, de tranchant, de cohésion (les cordes n’étant pas en reste, guidées par la violon solo depuis quelque six mois, Sarah Nemtanu), musiciens tenus en main par un Mäkelä assez sobre mais attentif à tout (Mahler est un de ses compositeurs fétiches) et capable, soudain, de sauter en l’air, à grands gestes, quand, sans doute, un effet ne lui paraît pas assez rendu. Cette ouverture nous laisse déjà fascinés, avec ces coups de boutoir, ces crescendos irrésistibles, ces éclats, ces marches si malhériennes où l’on ne sait si l’on est dans une course de montagne ou dans un défilé bon enfant d’apprentis soldats.
Wiebke Lehmkuhl, Klaus Mäkelä © Denis Allard
Cela sera moins brillant dans les deux mouvements suivants, mais cela tient aussi peut-être à Mahler. Celui-ci, après la création du monde, prend la parole: “Ce que me racontent les fleurs de la prairie” On est moins dans une orgie sonore sous contrôle, le rythme est plus lent (Tempo di minuetto. Sans presser), soutenu par les cordes et les harpes. Et Mäkelä soigne évidemment le rendu sonore mais ce n’est pas ce qui le passionne le plus.
Le Scherzando suivant (Ce que me racontent les animaux de la forêt) accélère le rythme, retrouve la fougue, une sorte de pression haletante, comme si les animaux en question sentaient le danger d’une présence humaine. Et voici d’ailleurs les chasseurs, sous forme d’un cor mystérieux venu du fond de la salle, on ne sait où exactement, vont-ils tirer sur les bêtes, les oiseaux qui s’affolent déjà (trilles des flûtes) ou sont-ils venus pour rassurer ces habitants des espaces sylvestres?
© Denis Allard
Wiebke Lehmkuhl entre en scène. Superbe timbre d’automne pour ce moment (Ce que me raconte l’homme à travers les mots de Nietzsche) de méditation noté Très lent. Misterioso (là, petit reproche, Mäkelä aurait dû retenir davantage l’orchestre dont les timbres, en particulier ceux des bois, se mêlaient parfois curieusement à celui de la chanteuse): Homme! O homme! Prête attention! Que dit la profondeur de minuit? Je dormais. Je me suis éveillé des profondeurs d’un songe! Profond est le monde! Plus profond que le jour ne le laisserait croire! Si profonde, profonde soit la douleur du monde, l’extase est plus profonde encore que le chagrin. La douleur s’écrie: passe ton chemin! Mais toute extase aspire à l’éternité! A la profonde, profonde éternité.
Méditation musicalement sublime qui préfigure le testament de Mahler, l’Abschied (Adieu) du Chant de la terre.
Contraste voulu, conscient, et pour cela admirable avec le bref Ce que me racontent les anges autour d’un texte du Knaben Wunderhorn (Mahler en fera un recueil à part de lieder avec orchestre qu’on ne joue pas si souvent): Ding dong ding dong. Trois anges me chantaient une douce chanson. Texte à la foi naïve chanté délicieusement sur fond de balancement de cloches par les trois choeurs, d’enfants, de jeunes et de femmes de l’orchestre. Détente, sourire, le moment le plus solaire de la symphonie.
A l’eure des applaudissements © Denis Allard
Le dernier mouvement, Ce que me raconte l’amour, est presque aussi long que le premier. Il commence par un magnifique adagio pour cordes que Mäkelä étire peut-être un peu trop, perdant parfois la ligne musicale, à l’instar d’un Philippe Jordan quand il s’égare dans une intense volupté sonore. Evidemment nos oreilles n’allaient pas se plaindre, bien au contraire. Mahler conclut par une sorte de grand choral qui conduirait presque au ciel mais vu de la terre, Mahler nous laissant aux portes de…
De quel monde?
Grâce à un Mäkelä triomphant que certaines publicités pour l’orchestre de Paris nous montrent conquérant l’univers à la pointe de sa baguette.
Sans qu’on voie un public qui, à l’écoute d’un concert pareil, lui répond largement.
Orchestre de Paris, direction Klaus Mäkelä, Choeurs d’enfants, de jeunes, de femmes de l’orchestre de Paris; Wiebke Lehmkuhl, contralto. Oeuvre de Mahler (Symphonie n° 3). Philharmonie de Paris le 10 septembre