Festival Ravel (II): Maurice, horloger-orfèvre
D’autres rendez-vous à Saint-Jean-de-Luz, des oublis de ma part, une pointe de déception à certains moments. La suite de mes émotions musicales en pays Basque.
Phare et Nivelle © KOMCEBO
Et d’abord l’Espagne ET Ravel. Puisque c’est le sujet du festival de cette année. Ravel qui vécut à Ciboure ses premiers trois mois avant d’en partir… pour ne revenir à Saint-Jean-de-Luz que bien plus tard, en vacances, retrouvant ses racines maternelles (son père était de Savoie) Les oeuvres de Ravel liées à l’Espagne ne sont donc pas si nombreuses: l’ Alborada del Gracioso des Miroirs, la Pavane pour une infante défunte, hommage à l’Espagne de Velasquez et peut-être à la femme de Louis XIV, l’ Heure espagnole évidemment, la magnifique Rhapsodie espagnole dont j’ai oublié de dire que nous l’entendîmes hier, merveilleusement nocturne et poétique, par Chamayou et Neuburger (ce fut un grand moment de leur récital) Le cycle de mélodies Don Quichotte à Dulcinée, une des dernières oeuvres, même si les poèmes sont de Paul Morand. Bien sûr le Boléro a aussi quelque chose d’espagnol. Et il y a ensuite quelques pièces secondaires, une Vocalise-étude en forme de habanera, une Chanson espagnole parmi les Chants populaires de 1910. Enfin une étrange tentative pour piano et orchestre intitulée Zazpiak-Bat, -expression basque signifiant “Sept en un”, et que Ravel réutilisa dans le Concerto en sol.
Cela n’est pas énorme. Et dans les orchestrations qu’il fit assez régulièrement rien de ses rencontres avec un Albeniz ou un Falla.
L’ancien couvent a bien changé. Ciboure © KOMCEBO
Un festival comme celui-là se concentre aussi sur “Ravel et son temps” Ainsi nous allâmes au cniéma le mercredi après-midi. Pour un ciné-concert où l’ensemble 2e2m (spécialisé dans le contemporain) faisait d’abord entendre une pièce du franco-argentin Martin Matalon (plus exactement Argentin installé en France) Sans images, c’était un peu long. Plus subtile -et avec un texte dit par le comédien Arthur Dragon sur une partition jouée par le violoniste Julien Dieudegard-, la musique qui accompagnait le Terre sans pain (1933) de Luis Bunuel, tentative documentaire du cinéaste trentenaire sur des villages reculés de l’Estrémadure, elle-même la région la plus pauvre de l’Espagne (et que le franquisme futur ne tira évidemment pas de la misère) Bunuel est cinéaste avant d’être journaliste, n’hésitant pas à faire rejouer des scènes auxquelles il a assisté. Le film n’a pas vieilli. On découvrit ensuite la partition de Matalon (dont Léo Margue dirigeait la dizaine d’instrumentistes, cordes, vents, piano et percussions) pour Un chien andalou, sa provocation qui fit scandale, son surréalisme débridé, mais qui parut avoir vieilli aux plus jeunes, ceux-ci oubliant peut-être que le cinéma est un art avec désormais son histoire et qu’il faut remettre chaque oeuvre dans le contexte d’une époque, à moins de considérer que tout film muet en noir et blanc est frappé d’obsolescence et que n’ont droit de cité que les films sortis cette année.
Projection de “Terre sans pain” . Julien Dieudegard, Arthur Dragon © Festival Ravel / Mathias Bracho-Lapeyre
Le lendemain soir on retournait dans la grande église de Saint-Jean-de-Luz pour une heure espagnole. Devrais-je dire pour l’ Heure espagnole? Car il s’agissait de cela, cet opéra de poche assez cocasse et un peu salace où l’horloger Torquemada s’en va manoeuvrer les horloges de la ville pendant que sa femme, Concepcion, reçoit son amant, un étudiant poète. Mais aussi un muletier de passage, inattendu, et un vieil hidalgo qui soupire après elle. Pour orchestrer ce méli-mélo de gens qui, selon le précepte de Feydeau, ne doivent pas se rencontrer et se rencontrent quand même, le texte de Franc-Nohain et la musique de Ravel forment un ensemble exquis d’un humour léger et ravageur… si on comprend ce qui se dit. Et ce fut un peu le problème, surtout quand on était dans la seconde partie de l’immense église. Les plus clairs (mais pas toujours) étaient l’hidalgo, Thibaut de Damas, et le muletier, Yosif Slavov. L’horloger (petit rôle) de Pablo Plaza bien moins; et guère aussi l’amant, Enguerrand de Hys. Quant à Ambroisine Bré (très jolie voix et d’ailleurs aucune des voix ne décevait), elle n’avait pas du tout l’abattage un peu canaille d’une Stéphanie d’Oustrac (la dernière que j’ai entendue dans cette oeuvre), c’était une brave fille, placidement dépassée par cette louchée de quiproquos pimentés par des déplacements d’horloges, et quand elle répète “Oh! la déplorable aventure” on n’y croit pas beaucoup.
Enguerrand de Hys, Ambroisine Bré © Festival Ravel / Mathias Bracho-Lapeyre
On se raccrochait donc à l’orchestration de Ravel, avec ses trouvailles constantes, ces glissandos subtils, ces accents jazzy avant l’heure, l’humour qu’il met dans l’accompagnement des voix (et qu’il réussira encore mieux dans le petit bijou suivant, de 1925, L’enfant et les sortilèges) Valentina Peleggi, la cheffe, s’en donne à coeur joie à la tête de l’orchestre de Bordeaux-Aquitaine, au risque aussi de couvrir les chanteurs. Elle avait un peu inquiété dans le Capriccio espagnol de Rimsky-Korsakov dont l’introduction était brutale et vulgaire, mais le Canto gitano qui allait suivre nous emmenait loin, du côté de… Schéhérazade la magnifique, l’opus suivant du compositeur russe.
A l”heure des saluts © Festival Ravel / Mathias Bracho-Lapeyre
L’après-midi on avait gagné Ciboure. L’itinéraire était étrange: on entrait sur le port pour dénicher une salle de spectacle, cherchant non pas des chipirons (ces délicieux petits calamars qu’on rehausse a la plancha de morceaux de poivrons) mais un clavecin, celui de Benjamin Alard. On finit par le trouver, dans ce couvent des Récollets qui, tombé en ruine, fut sauvé pour devenir aujourd’hui une belle salle de spectacle. L’histoire est étrange. Ces religieux récollets furent installés là, sur le port de Ciboure, car il y avait une rivalité féroce entre Ciboure (la ville des pêcheurs) et Saint-Jean-de-Luz (la ville des armateurs) Autant dire entre les riches et les pauvres. Et les bons religieux avaient été missionnés pour servir entre les deux cités de Casques Bleus.
C’était donc non plus Ravel mais Falla dont nous révisâmes les filiations. Avec l’aide du compositeur contemporain José Maria Sanchez-Verdu qui avait adapté pour 6 instruments un Tantum ergo de Tomas Luis de Victoria, puis un air célèbre en Espagne, De los alamos vengo, madre (adapté aussi par Rodrigo); enfin on entendit de lui sa belle composition, Las insulas extranas (Les îles étranges), tout en frottements et glissements d’instruments, ceux des jeunes membres de l’Académie Ravel dont je n’ai pas encore parlé, la remarquable flûtiste Shuyu Yang, le clarinettiste Steven Taeyun Han, la violoniste Hadewych de Vos et le jeune violoncelliste français Aurélien Fietta. EpauléS par le hautboïste Roland Pidoux.
“Un chien andalou” et l’ensemble 2e2m © Festival Ravel / Mathias Bracho-Lapeyre
Benjamin Alard jouait seul quelques pièces: 4 sonates de Scarlatti (que celui-ci, on le sait, composa à la cour d’Espagne) et les plus rares 12 Variations sur les Folies d’Espagne de Carl Philip Emanuel Bach, ce thème si à la mode et qui fit fureur pendant plusieurs siècles en tentant tant de compositeurs, jusqu’à Salieri au XIXe. Le fils Bach déforme le thème à loisir, ses variations sont intelligentes et pleines d’inventions, à la manière d’un Rachmaninov remodelant complètement le dernier Caprice de Paganini.
Mais on fut surpris ensuite par ce Fandango du Padre Soler qu’on attendait au clavecin seul et qui fut joué par les six musiciens, de sorte qu’on perdait le côté “mouvement perpétuel” qui en fait une oeuvre haletante et folle -de plus le clavecin d’Alard avait un son qui ne projetait pas. C’est ainsi qu’on entendait beaucoup plus l’excellente flûtiste. Avant que ne résonnât le Concerto pour clavecin de Falla (plus exactement Concerto pour clavecin et 5 instruments, donc flûte, hautbois, clarinette, violon et violoncelle), partition mal connue que Wanda Landowska commanda à l’Espagnol comme elle avait commandé le Concert champêtre à Poulenc, et qui est un petit bijou, avec la maestria de Falla dans l’équilibre des pupitres qu’il n’y avait pas vraiment dans le Soler.
Quelques jeunes musiciens de l’Académie Ravel © Festival Ravel / Mathias Bracho-Lapeyre
C’est une tradition en effet dans beaucoup de festivals désormais: inviter de jeunes musiciens pour des masterclasses qui précèdent en général le festival proprement dit. On relève parmi les professeurs des noms prestigieux, Chamayou lui-même, son propre professeur Jean-François Heisser (un des premiers Français à s’être intéressé au répertoire espagnol et par ailleurs professeur de Chamayou et Neuburger, il jouait hier soir les belles et énigmatiques Musicas calladas de Federico Mompou), Xavier Phillips pour le violoncelle, Patricia Petibon ou Véronique Gens pour le chant, Magali Mosnier pour la flûte et Nicolas Baldeyrou pour la clarinette. Candidats venus de partout, cours couvrant aussi l’alto, la musique de chambre ou la composition, les trois plus jeunes étant le clarinettiste espagnol Isaac Majdi Landa, 17 ans et deux Français, Miho Pascal au violoncelle, 15 ans, et le pianiste Anselme Cho, 14 ans.
De celui-ci, qui tournait les pages alternativement de Chamayou et Neuburger mercedi soir avec une autorité et une précision remarquables, Chamayou nous confiait: “Attention, il est assez exceptionnel. Retenez son nom, il devrait aller très loin”
Ce qui fit raconter par un de mes excellents confrères que Chamayou n’avait obtenu que le 4e prix au Long-Thibaud, sous prétexte (souvent absurde) “qu’il avait le temps” Mais Nelson Freire, qui présidait le jury, avait murmuré audit confrère: “Va donc le voir, ce jeune homme timide. Oublie son 4e prix: demain ce sera un des plus grands de sa génération”
On pouvait faire confiance à l’instinct d’un Freire, ce géant discret du piano.
La musique n’est-elle pas aussi une affaire de transmission?
Luis Bunuel: Terre sans pain. Un chien andalou. Musiques de Martin Matalon jouées par l’ensemble 2e2m, direction Léo Margue, avec Arthur Dragon (récitant) Salle Tanka, Saint-Jean-de-Luz, le 2 septembre.
Victoria/ Sanchez Verdu: Tantum Ergo. Sanchez-Verdu: Las insulas extranas. D. Scarlatti: Soantes K. 159, 461, 208, 118. C.P.E. Bach: 12 variations sur Les Folies d’Espagne. Soler: Fandango. Vasquez/ Sanchez-Verdu: De los alamos vengo, madre. Falla: Concerto pour clavecin et 5 instruments. B. Alard (clavecin), R. Pidoux (hautbois), S. Yang (flûte), S. Taeyun Han (clarinette), H. de Vos (violon), A. Fietta (violoncelle) CIAP “Les Récollets”, Ciboure, le 3 septembre
Ravel: L’heure espagnole. Rimsky-Korsakov: Capriccio espagnol. A. Bré (mezzo), E. de Hys, P. Plaza, Y. Slavov (Ténors), T. de Damas (baryton) Orchestre de Bordeaux-Aquitaine, direction Valentina Peleggi. Eglise Saint-Jean-Baptiste, Saint-Jean-de-Luz, le 3 septembre