Festival Ravel: l’Espagne au bain-Maurice

Cela fait donc 5 ans que Bertrand Chamayou préside et assure la direction artistique du festival Ravel de Saint-Jean-de-Luz, un Ravel né, comme on le sait sans doute, sur l’autre rive du petit fleuve, la Nivelle, dans la commune de Ciboure. Et comme il faut des thématiques et que l’Espagne est si près, l’Espagne était donc au coeur de cette édition.

Ciboure et la maison natale de Ravel avec son haut pignon “hollandais” © KOMCEBO

L’Espagne ET Ravel. L’Espagne OU Ravel. Pour tenir un festival la seconde option était la meilleure. D’autant que, comme me le rappelait un confrère, la musique espagnole n’est pas si jouée, se limitant à trois noms souvent, Albeniz, Granados, Falla, et toujours les mêmes oeuvres -on ajoutera un quatrième nom, Rodrigo, mais uniquement son Concerto d’Aranjuez, joli arbre qui cache cependant une ardente forêt.

On recensera un peu plus loin les oeuvres de Ravel qui sentent l’Espagne -elles ne sont pas non plus, loin de là, l’essentiel de son oeuvre; mais, par sa mère, d’origine espagnole, l’attrait pour le pays voisin (même si les racines basques étaient tout aussi importantes) était plus profondément ancré dans ses gênes que chez un Bizet, un Debussy, qui n’y mirent jamais les pieds tout en en saisissant si bien l’essence, et chacun à sa manière.

L’église et Bertrand Chamayou © Festival Ravel / Mathias Bracho-Lapeyre

Chabrier, au moins, s’y rendit. Je dis Chabrier car la soirée la plus belle, la plus enthousiasmante, commençait par là. Dans cette église incroyable, immense, au coeur de Saint-Jean-de-Luz, auréolée d’avoir été le théâtre du mariage de Louis XIV (1660), tout en étant encore en construction. Est-ce en souvenir de l’événement, arrivé seulement quelques années plus tôt, qu’on érigea cet incroyable retable de statues dorées qui couvrent tout l’arrière du choeur, au point d’en remontrer à n’importe quel sanctuaire baroque italien -et Dieu sait combien en compte la péninsule? Deux pianos étaient donc installés devant l’autel et les trois étages de tribunes (ces tribunes de bois sombre typiques des églises basques et qui, quand la dimension est là, les transforment vraiment en théâtre) étaient remplie jusqu’au vertige…

Chamayou jouait donc, avec son ami, Jean-Frédéric Neuburger.

A deux pianos, à un piano mais à quatre mains, chacun se réservant un moment seul. Chamayou dans deux pièces méconnues… d’Espagnols mais qui payèrent leur tribut à Ravel, l’ Elegia a Ravel de Xavier Montsalvage qui, venu à Paris à 22 ans, était reparti avec les partitions de Ravel. Et le Mensaje a Ravel de Joaquin Nin (le père d’Anaïs), grand pianiste cubain qui fut évidemment l’ami de Ravel dans les années où celui-ci concevait le Boléro.

Neuburger et Chamayou à 4 mains © Festival Ravel / Mathias Bracho-Lapeyre

Chamayou, après cette Pièce en forme de Habanera, réussit, dans la lignée d’un Samson François, un Alborada del gracioso éblouissant, d’un chic (mot qu’à tort‍ ‍on n’emploie plus guère) digne du grand ancien dont les coups de génie étaient si nombreux mais aussi, on le sait, les failles…

Et donc, pour ouvrir, il y eut cet Espana de Chabrier avec les deux amis à quatre mains. Là aussi le chic. Autour d’un bijou qu’il est facile de faire déraper. Petit moment étonnant: une courte phrase, exactement la même et sur les mêmes touches. Le jeu de Neuburger plus clair. Le jeu de Chamayou plus sombre. Simplement le toucher. Cela donnait peut-être des pistes. L’instinct chez Chamayou -l’instinct ce qui ne veut pas dire se lancer sans idée précise. La construction chez Neuburger qui rendait les deux Debussy- La puerta del vino (Préludes, 2e livre) et Soirée dans Grenade (Estampes)- supérieurement architecturés, ce qui n’est pas si souvent tant le sentiment d’improvisation les imprègne.

La Nivelle côté Ciboure © Festival Ravel / Mathias Bracho-Lapeyre

Il fallait un contemporain, si possible espagnol. On découvrait Hector Parra, 50 ans, Barcelonais, trois (sur les cinq) Constellations d’après Joan Miro, musique tellurique, puissante et violente partagée de nouveau sur le même piano par Neuburger et Chamayou. La suite distribuait chacun devant son clavier: la Lindaraja ‍ de Debussy où l’on entendait tout le Debussy à venir. Les trois mouvements d’Iberia, de Debussy encore, avec ses rythmes et contre-rythmes -réserve seule sur le Par les rues et par les chemins, manquant de douceur; c’était presque Par les autoroutes. Un Madrid très inattendu sans aucun rapport ni avec Madrid ni avec l’Espagne (Stravinsky disait que tout le monde autour de lui avait décidé de faire une espagnolade; lui fit donc un Madrid Pétrouchkien) Une Triana d’Albeniz de bonne tenue mais qui n’apportait rien par rapport à la vesrion pour piano seul. Enfin les trois Danses andalouses du méconnu Manuel Infante (oeuvre de 1922, l’ombre de Ravel passait sur tout le récital) où l’on voyait Neuburger le sérieux s’éclater comme un gosse qui éclabousse son clavier de couleurs magiques.

On annonçait un concert d’ 1 heure 30. Il dura une heure de plus. Et tous s’en réjouirent.

Javier Perianes © Festival Ravel / Mathias Bracho-Lapeyre

La veille on s’était transporté dans le village d’Urrugne, dominant un peu la vallée, autre église-forteresse dédiée cette fois à Saint Vincent (le Saint-Jean de Luz est Jean-Baptiste) et moins haute sous voûte -un étage de tribune. Un Espagnol jouait un Espagnol à l’heure du goûter (dommage, on n’offrit pas une tasse de chocolat): Javier Perianes dans une intégrale Falla. Manuel de Falla n’a pas beaucoup écrit -encore moins que Ravel. En une grande heure Perianes -excellent pianiste espagnol là encore pas assez connu chez nous- fait le tour de la question. Un Nocturne, une Mazurka paient leur tribut à Chopin. Mais la Sérénade andalouse d’un Falla de 23 ans rappelle enfin les racines du jeune homme.

La musique de Falla véhicule une Andalousie ramassée, secrète, amère et dépouillée. Elle serait comparable, côté musique, à la Provence de Giono, avec la même âpreté. C’est ainsi qu’il faut la jouer, que Perianes la joue. Dans les danses d’ El Amor Brujo (c’est plus juste en espagnol que l’ Amour sorcier) dont la transperçante Danse rituelle du feu. Les 4 Pièces espagnoles où Falla élargit le cercle géographique (à l’Aragon et même à Cuba!) sont encore une oeuvre d’un Falla jeune (1909) et c’est là que Debussy, Ravel, Dukas, le remarquent puisqu’elles furent créées à Paris par Ricardo Vines.

Le quatuor Quiroga © Festival Ravel / Mathias Bracho-Lapeyre

On aurait pu croire que Perianes, face à la terrible Fantasia Betica, luttât pour la dominer. Il le montrait en tout cas, sans se laisser abattre par cette pièce d’une rage et d’une virtuosité folle que Falla composa pour Arthur Rubinstein. Betica, référence aux cordillères bétiques qui traversent le sud de l’Espagne, depuis Cadix (ville natale de Falla) jusqu’aux Baléares où elles forment des montagnes sous la mer, en passant par la Sierra Nevada où se trouve le mont Mulhacen, le sommet le plus haut d’Espagne.

Et une composition de piano parmi les plus belles et les plus terribles d’Espagne…

On resta le soir dans l’église d’Urrugne, on retrouvait Perianes dans un concert où il n’y avait plus de Français, donc plus de Ravel. En deux parties, Perianes assurant le lien. Découverte d’abord d’un excellent quatuor, le Quiroga, musiciens espagnols qu’on ne connait pas -pourquoi ne les entend-on pas à la Biennale de la Philharmonie de Paris? Le 3e quatuor du Mozart espagnol, Juan Cristobal de Arriaga, mort dix jours avant ses 20 ans de la tuberculose et à qui son père (Arriaga était né le 27 janvier 1806, 50 ans jour pour jour après Mozart) donna le 3e prénom de Wolfgangus, Arriaga, auteur de plus de 20 oeuvres dont 3 quatuors à cordes, le genre le plus difficile, le 3e joué avec ardeur par les Quiroga. On cherche à qui se référer: Schubert (Arriaga lui aussi pratique les modulations)? Mozart évidemment? Le jeune Mendelssohn? Ce mouvement lent avec ses trilles d’oiseaux qui chantent avec mélancolie. Cette danse (une cavatine espagnole?) du scherzo. Ce léger sourire qui éclaire le final si entraînant pour un garçon qui se sait si malade… Arriaga est un nom connu. Mais joué? Enregistré?

Tabea Zimmermann, le quatuor Quiroga, Javier Perianes © Festival Ravel / Mathias Bracho-Lapeyre

Le Quintette avec piano de Granados (Perianes et les Quiroga) est inégal mais mérite d’être découvert. Les thèmes s’enchaînent au début sans vrai continuité. Le final, joué très vite et très ardent, oscille entre Schumann et Brahms. Mais il y a surtout un étonnant mouvement lent, retenu, fait de silences, de cellules suspendues, de plaintes légères qui pourraient être arabo-andalouses, ou bretonnes, ou galiciennes. Nous emportant loin en tout cas. Fort loin.

Le lien était fait par la magique partition (si pleine de mystère et de lyrisme) de Turina, Scène andalouse, pour une étrange formation, alto, piano, quatuor à cordes. Et l’alto de Tabea Zimmermann écrasait un peu ses partenaires, pas musicalement mais par la présence de cette femme au son de chêne ou de hêtre, immense et profond, son allure un peu Meryl Streep, sa manière (propre aussi à certains violonistes) de faire corps avec son instrument. La puissance éclatante de la musique espagnole semblait n’avoir aucun secret pour elle, on s’en rendait compte dans la seconde partie où, entre deux tangos, le premier d’Albeniz, le second, El gran Tango d’Astor Piazzolla, on entendait les austères et fulgurantes 7 chansons populaires espagnoles de Falla - l’alto faisant donc office de voix, avec quelle force!

L’Espagne, la vraie.

  • Javier Perianes, piano: oeuvres de Falla. Eglise d’Urrugne le 1er septembre

  • Javier Perianes, piano. Tabea Zimmermann, alto. Quatuor Quiroga: oeuvres d’Arriaga, Granados, Turina, Albeniz, Falla, Piazzolla. Eglise d’Urrugne le 1er septembre

  • Bertrand Chamayou, Jean-Frédéric Neuburger, pianos: oeuvres de Chabrier, Debussy, Ravel, Nin, Montsalvage, Parra, Stravinsky, Albeniz, Infante. Eglise de Saint-Jean-de-Luz le 2 septembre.

    Dans le cadre du “Festival et Académie Ravel” de Saint-Jean-de-Luz-Ciboure-Urrugne.

Tabea Zimmermann, Javier Perianes © Festival Ravel / Mathias Bracho-Lapeyre









































Suivant
Suivant

Vézelay: comment j’ai chanté Bach (pas très bien)