Vézelay: comment j’ai chanté Bach (pas très bien)
Un des moments les plus heureux de Vézelay se fait avec la participation du vaste public. Cela s’intitule “cantate participative” et c’est ainsi que j’ai réalisé mon rêve: chanter (ne serait que quelques mesures) du Bach!
Olivier Fortin, face à des gens comme moi! © Vincent Arbelet
C’était dimanche matin, à l’heure de la messe. Au pied de la colline, dans le joli village de Saint-Père, vieilles maisons de maître et belle église gothique avec clocher-porche, l’ensemble Masques d’Olivier Fortin proposait deux cantates de Bach, les BWV 31 et 89. Avec l’aide et le soutien d’un public nombreux qui décidait (ou non), sur des extraits choisis, d’assurer la partie chorale.
On assistait donc à un concert et on en faisait partie. D’où une légère angoisse avant de chanter même si Olivier Fortin avait tout fait pour nous rassurer et nous mettre à l’aise.
J’étais de plus (journalistes, personnalités, staff des Rencontres) en plein milieu du premier rang, face au chef, qui avait demandé au préalable, histoire de compter ses troupes, qui était dans l’ordre soprano, mezzo ou alto, ténor, baryton-basse. Un sourire signifiait que l’effectif de chacune des quatre voix lui était apparu suffisant. On nous avait distribué à l’entrée les partitions, une page bien remplie pour la BWV 39 (Choral Freu’ dich sehr, o meine Seele), plus brève pour la BWV 81 (Choral Unter deinen Schirmen) A quatre voix comme il se doit. Avec un petit bonus, une phrase (même le public peut faire un bis à destination de lui-même) de Luther harmonisée par Bach, Ein feste Burg ist unser Gott.
(Cela supposait évidemment de prononcer à peu près l’allemand)
Dans l’épreuve… © Vincent Arbelet
Parlons de moi: j’ai fait une grande dizaine d’années de chant choral, d’abord dans des spectacles d’opérette (et Offenbach, je vous le garantis, ce n’est pas facile) puis dans du plus sérieux, où nous allâmes de Carmen ou Norma en versions de concert jusqu’au Requiem de Mozart ou à l’ Athalie de Mendelssohn. A l’issue de ces années je n’étais toujours pas fichu, malgré tous mes efforts, de déchiffrer à peu près mes partitions, obligé que j’étais de noter les… notes au crayon gras, mais compensant heureusement cette défaillance irrattrapable par une mémoire musicale assez développée. Quant à ma tessiture, je me sentais à l’aise en baryton mais tous les chefs de chant considérèrent que j’étais ténor, mes notes graves (que je lançais sans effort) ne projetant pas, mes notes de ténor claquant au contraire…
Les sopranos, toujours plus investies © Vincent Arbelet
Et comme la tessiture de ténor 2 (un peu plus basse) me paraissait moins passionnante (on est souvent en soutien harmonique sans véritable mélodie à défendre), je passai un jour “vrai” ténor sans en être réellement un. Me sentant parfois faussaire auprès de mes camarades dont j’observais qu’ils adoraient chanter à tue-tête surtout les notes au-dessus de la portée avec une fierté roberto-alagnesque qui faisait plaisir à entendre. Je m’appuyais sur eux, me fondant dans leur masse heureuse et claironnante, faisant le muet quand c’était trop haut pour moi, ce qui ne semblait pas les déranger le moins du monde, mais peut-être davantage un de nos chefs pointilleux et à l’oreille aussi affinée que redoutable, sans doute fort peu dupe de mes insuffisances à peine dissimulées.
Les hommes, un peu moins disciplinés… © Vincent Arbelet
La première chose que j’ai donc faite l’autre jour c’est de pointer la ligne générale de la partition. Ouf! Brave Cantor! Bach, sans doute soucieux d’avoir devant lui des amateurs, ne m’offrait aucune note au-dessus de la portée, me cantonnant donc dans une ligne vocale… à ma portée (je n’ai pas cherché le jeu de mots, il est venu tout seul) Nous répétâmes donc, sous la houlette heureuse et gentille d’Olivier Fortin. Je m’amusai même à tenter la ligne de baryton -toujours en clef de fa, ce que j’étais encore moins habitué à lire que la clef de sol- mais qui me reposait la voix, avec quel plaisir!
Oui mais… il y avait un concert à tenir, et, partant du principe que l’encadrement de quelques bons musiciens amateurs suffirait à entraîner les autres (d’autant que ceux qui ne chantaient pas étaient là aussi pour assister à un récital), on avança très vite -trop vite- vers le concert lui-même où je savais qu’au milieu des autres voix (c’est la difficulté du chant choral, mais qui est assez tôt maîtrisée, ne pas se laisser troubler par les autres groupes, ce qui n’arrive plus quand on connait par coeur ce qu’on chante) je perdrais mes repères. Monsieur le gentil bourreau, il me faudrait encore deux, trois, dix, vingt répétitions. Ah! Ce n’est pas possible?
Heureusement il y a les solistes! © Vincent Arbelet
Et poutant nous étions pris en charge par les excellents solistes, la soprano Hannah Ely, l’alto Nicolas Kuntzelmann, le ténor Hugo Hymas, le baryton Romain Bockler.
Mais j’étais là, devant le chef, nez à nez…
Ah! non. Il s’était mis au clavecin, il me tournait le dos.
Mais j’étais entouré par deux ténors, quel effet allais-je leur faire, hésitant sur certaines notes, sur certains accords, risquant de rater un dièse ou un bémol, même si je sais quand même quelles notes sont altérées? Cher Olivier Fortin, peut-être que le seul petit reproche à vous faire était l’oubli de nous donner la note de départ pour chaque voix.
En fait je doutais de moi, peut-être un peu trop. Mon voisin de droite me félicita de la belle entente que nous avions montrée (je le trouvais indulgent, car j’avais recouru à ma fameuse méthode, ne pas chanter les notes dont je doutais; et il y en avait quelques-unes)
Et le chef a l’air content © Vincent Arbelet
Quant à mon voisin de gauche, il resta muet dans ses commentaires. En moi-même je ne commentai pas sa réaction.
Me jurant d’ici l’année prochaine d’apprendre par coeur les partitions de Bach qui nous furent laissées.
Mais quand je rechanterai Bach l’an prochain ce seront hélas! d’autres cantates…
Si Olivier Fortin me lit, pourra-t-il m’envoyer les deux pages de chorals à apprendre pour le concert participatif de 2027?
Six mois à l’avance, ce serait très bien.
J.S.Bach: Cantate BWV 31 et 89. Hannah Ely, soprano. Nicolas Kuntzelmann, contre-ténor. Hugo Hymas, ténor. Romain Bockler, basse. Ensemble Masques, clavecin et direction Olivier Fortin. Eglise Notre-Dame de Saint-Père le 23 aoûit.
Dans le cadre des 26e Rencontres musicales de Vézelay.
L’église de Saint-Père (quand même) © Vincent Arbelet