Vézelay: cité de la voix, voix de fêtes.
Rencontres musicales de Vézelay 2026: à Vézelay donc et alentour. Autour des concerts (les plus majestueux dans la basilique, évidemment) diverses animations, conférences, ateliers, la voix dans tous ses états.
Vézelay: les voûtes et les musiciens © Vincent Arbelet
26e édition déjà. Mais on aurait tort, comme je le pensais, de croire que la voix à Vézelay, sous prétexte de cette admirable basilique des XIIe-XIIIe siècle (le roman de la nef s’unissant si parfaitement au gothique du choeur et du transept), serait fort ancienne, chant grégorien, univers Renaissance ou baroque. Les deux premiers soirs (auxquels je n’ai pas assisté), on passa de Campra-Charpentier à Poulenc-Britten-Barber-Rachmaninov. La voix à Vézelay n’a pas de frontières du temps, ce n’est pas un festival de musique baroque.
Une Cité de la Voix qui est désormais un Centre national d’art vocal. Avec, au-delà de la grande Vézelay, des antennes dans deux petits villages de la région, Dijon et Besançon… Le mélomane, cependant, le note mais ne s’en soucie guère. Le soir, dans la lumière douce et légèrement rosée qui éclaire la pierre des belles maisons et la façade de la basilique, il monte, tel un pélerin, la rue principale (et qui est presque unique, Vézelay, 465 habitants), comme s’il était effectivement en route pour Compostelle à rebours (un des chemins officiels français a son début devant le sublime portail du Jugement dernier), depuis celle que Barrès aurait pu lui aussi nommer “la Colline inspirée” -sauf que le grand homme d’ici est Romain Rolland, le pacifiste, dont la maison, devenue le très remarquable musée d’Art Moderne Zervos (où sont rassemblés quasi tous les noms de l’art du XXe siècle) donne sur les collines sombres et paisibles du Morvan proche.
Les Métaboles, l’orchestre de Metz, Léo Warynski © Vincent Arbelet
Le mélomane entre alors par l’avant-nef dans le sanctuaire, regarde un instant les étonnantes voûtes en plein cintre à claveaux alternativement blancs et d’un rose très pâle et il s’asseoit, dos au choeur, et il écoute. Les musiciens sont là, serrés devant lui, au risque parfois que le son sature. C’est l’art du chef d’y prendre garde.
Samedi il le fit: Léo Warynski, la quarantaine, le geste précis, mesuré, davantage en chef de choeur. Son ensemble vocal Les Métaboles a désormais une quinzaine d’années. L’accompagnait l’orchestre de Metz Grand Est, très bien sonnant, très attentif (beau pupitre des cordes graves), de quoi se dire que, de nos orchestres français qui n’ont pas, loin de là, la réputation de ceux de pays voisins du nôtre, il suffit souvent d’un chef qui sait les comprendre, les écouter, les guider, pour en tirer le meilleur. L’inverse est aussi vrai.
Léo Warynski © Vincent Arbelet
Un petit chef-d’oeuvre au début pour ce programme, justement, du XXe siècle: les Litanies à la Vierge Noire de Poulenc: la Vierge Noire de Rocamadour, où Poulenc, la visitant, avait avancé dans son retour à la foi; on y entend déjà Dialogues des Carmélites, de vingt ans plus tardifs, dans ces voix de femmes pures et blanches accompagnées, m’a-t-il semblé (je n’ai pas rêvé) des cordes, la version originale de Poulenc étant avec accompagnement d’orgue.
Le Te Deum d’Arvo Pärt, lui, m’a paru pensum: une demi-heure interminable (j’ai cru bien plus longtemps): c’est du grégorien avec tout le confort moderne. Je veux dire par-là qu’on est dans la ligne minimaliste du grégorien avec une orchestration parfois très dense (beau travail sur les cordes), parfois plus discrète. Il y a surtout qu’il n’y a pas de structure, de construction apparente, cela pourrait durer encore davantage, ou beaucoup moins, la fin arrivant quand le compositeur le décide ou qu’il est fatigué (et nous aussi)
Julien Freymuth, Léo Warynski © Vincent Arbelet
De plus il semble que la signification du Te Deum ne soit pas la même chez nous et dans l’Estonie-ex-U.R.S.S. Le chant de louanges puissant et spectaculaire (Berlioz, Lully) se transforme avec Pärt en un Requiem minimaliste murmuré par un choeur qui fait ce qu’il peut sous la direction d’un Warynski si attentif aux silences, aux suspensions (cela n’améliore pas la dynamique de l’écoute)
On passera aussi sur la courte pièce de l’Américaine Julia Wolfe, Guard my tongue, où les différents pupitres avancent (très lentement) sur une phrase de la Bible (“Préserve ma langue de toute parole mauvaise, et mes lèvres de toute parole trompeuse”), rajoutant des mots peu à pau, parfois sur une unique note tenue. Cela ne révolutionnera rien.
Entrèrent alors en scène les membres de l’African Lyric Choir qui, comme son nom ne l’indique pas, est composé de chanteurs vivant en France mais d’origine africaine. Ils boostèrent, soutenus par les Métaboles, les Chichester Psalms de Leonard Bernstein où c’est comme si West Side Story s’installait dans une église évangélique. Un West Side Story qui demeure pour moi le chef-d’oeuvre de Bernstein et l’on retrouve dans ses psaumes de Chichester (située en Angleterre) l’énergie, les ruptures de rythme, les phrases syncopées de la comédie musicale (Bernstein s’apprêtait à en écrire une autre, qui n’aboutit pas, et il reçut cette commande), avec ce second chant confié à une voix d’enfant soutenue par les harpes (et que chantera ce soir l’alto Julien Freymuth) et cette petite introduction au dernier pour les cordes, où Bernstein semble répondre à un autre Américain, Samuel Barber et son fameux Adagio.
L’ensemble Gli Angeli dans l’église de Vault-de-Lugny © Vincent Arbelet
L’après-midi on s’était rendu à Vault-de-Lugny (jolie église Saint-Germain-d’Auxerre) où l’ensemble Gli Angeli de Genève et son chef Stephan MacLeod (suisse comme son nom ne l’indique pas) avait composé un programme original autour du Salve Regina, cette autre prière à Marie avec le Stabat Mater, mais celle-ci où nous nous adressons à elle pour qu’elle intercède (Salut, ô reine, Mère de miséricorde, notre vie, notre douceur, notre espérance, salut!) Mais original surtout parce qu’il se concentrait sur les Salve Regina d’une époque précise, l’Autriche de Marie-Thérèse et de Joseph II, et de protecteurs précis, les princes Esterhazy chez qui Haydn fit l’essentiel de sa carrière.
Et justement les plus belles oeuvres furent les Haydn: une Messe brève (Kleine Orgelmesse), parmi les 14 messes qu’il composa mais celle-ci fut parfois interdite car Haydn avait omis une référence à Jésus dans le Credo: la pieuse Autriche ne l’accepta guère. Dommage car c’est plein de douceur et de ferveur. Comme l’est le Salve Regina à peine antérieur, aux belles interventions solistes.
Aleksandra Lewandowska © Vincent Arbelet
Plus anecdotiques étaient les autres oeuvres: un Salve Regina de Gregor Werner, qui fut le prédécesseur de Haydn chez les princes, se doutant qu’il voulait lui piquer sa place, ce qui arriva évidemment. Musique agréable, le manuscrit est conservé à Budapest, mais qu’on a déjà oubliée. Sa Missa alla zoppa (la zoppa signifie en italien la boiteuse et il y a effectivement des pièges rythmiques et mélodiques constants qui font que, pour les musiciens, tout sonne et est écrit de guingois. Mais Werner sait jusqu’où aller trop loin (dommage!), sa messe est sans doute plus difficile pour les musiciens que pour les auditeurs qui notent, parfois, des dissonances entre les voix, des rythmes contraires, au point que MacLeod cria soudain: “Je me suis trompé”
Et l’on reprit.
Un gentil Salve Regina du compositeur plutôt d’orgue Johann Georg Albrechtsberger. Le concert était un peu long, sa Fuga sur B.A.C.H. , superflue, occupa l’organiste pendant que les chanteurs buvaient un peu d’eau; et le Salve Regina d’un Mendelssohn de 13 ans était charmant mais un peu hors sujet.
Werner Güra, l’Evangéliste © Vincent Arbelet
Le lendemain on retrouvait les mêmes, cette fois dans la basilique de Vézelay, pour un monument, la Passion selon Saint-Jean de Bach. Monument cependant moins génial que la fameuse “Saint-Matthieu” et d’ailleurs Bach n’ a pas choisi de “vraie” fin: il y en a plusieurs, était-il pressé de la faire jouer? Il venait d’arriver à Leipzig en cette Pâques de 1724 et il lui fallait frapper un grand coup.
“Le verbe est premier”: pour MacLeod ce sont les chanteurs qui sont devant les musiciens de l’orchestre, ceux-ci les encadrent, tels les violons comme des anges surélevés . On est selon le principe où lesdits chanteurs assurent aussi les parties chorales (1 à 2 par pupitre), habitude désormais très répandue.
Stephan MacLeod, Matthew Brook, Charles Sudan, Guy Cutting © Vincent Arbelet
Pour le reste, même si la “Saint-Jean” n’a pas la beauté de la “Saint-Matthieu”, on imagine assez bien le coup de tonnerre qui put retentir dans la bonne ville de Leipzig avec cette arrivée tonitruante du nouveau cantor de Saint-Thomas. On reprochera cependant à MacLeod une direction un peu trop placide, qui pourrait varier les couleurs et les climats. C’est très propre, très bien chanté (l’Evangéliste du grand Werner Güra, le Jésus de Matthew Brook), dans un son qui, quand tous sont à l’unisson, est quand même un peu confus, manquant de clarté, de lignes précises.
Musicienne et musiciens © Vincent Arbelet
Par ailleurs MacLeod est aussi soliste (belle basse) et il a parfois du mal à assurer la direction dans ces moments-là. Mais il peut compter sur l’équipe soudée qui l’entoure; et les mélomanes ravis, sortant dans la lumière rousse du soir, sont prêt à suivre les petites coquilles Saint-Jacques incrustées dans la rue principale.
En partance pour Compostelle?
Orchestre national de Metz Grand Est, Choeur “Les Métaboles”, African Lyric Choir, direction Léo Warynski: Poulenc (Litanies à la Vierge Noire). Pärt (Te Deum). Julia Wolfe (Guard my tongue, pour choeur seul) Bernstein (Chichester Psalms) Basilique Sainte Marie-Madeleine de Vézelay le 22 août.
Gli Angeli, Genève, direction Stephan MacLeod: Haydn (Kleine Orgelmesse; Salve Regina en sol mineur) Werner (Salve Regina en ré mineur; Missa alla Zoppa) Albrechtsberger (Fuga über B.A.C.H. Salve Regina en ut) Mendelssohn (Salve Regina en mi bémol) Eglise Saint-Germain de Vault-de-Lugny le 22 août) (1)
Gli Angeli, Genève, direction Stephen MacLeod: Bach (Passion selon Saint-Jean) Basilique Sainte-Marie-Madeleine de Vézelay le 23 août (2)
Solistes de “Gli Angeli”: Alexandra Lewandowska, Sophie Garcia, sopranos (1 et 2). Ludmilla Schwarzwalder, alto (1; 2 comme ripiéniste). Charles Sudan, alto (1 et 2). Guy Cutting, ténor (1 et 2). Peter Di-Toro, ténor (1. 2 comme ripiéniste) Matthew Brook et Stephan MacLeod, basses (1 et 2) Werber Güra (L’Evangéliste, 2)
Dans le cadre des 26e Rencontres musicales de Vézelay (89)
Tant de monde… © Vincent Arbelet