La Roque-d’Anthéron, 6e jour: Gasparian, Guy, Bilan et Evolution (ces deux derniers ne sont pas pianistes)
Dernier jour à La Roque-d’Anthéron, avec le sentiment de quitter le navire en pleine mer (il est bien, dans un article, d’utiliser parfois des images parfaitement exagérées) Mais je m’explique quand même: il y avait mardi et mercredi deux concerts complémentaires. Je n’ai assisté qu’à un seul. Usons d’une image plus modeste: être resté au milieu du gué.
François-Frédéric Guy © Franck Denis
Un concert unique mardi. C’est que la journée était occupée aussi par des master classes, qui se succédent dès le matin, auquel le public assiste avec assiduité (et mercredi ce serait la même chose) Mais il y avait aussi une conférence prévue (une autre en prolongement mercredi également) assurée par mon excellent confrère de France Musiques, Lionel Esparza. C’était sur la “Génération 1810” (titre déjà il y a plusieurs années d’une “Folle Journée” nantaise) qui virent se succéder dans un laps de temps si court (deux ans et demi) les naissances de quatre génies au coeur de l’Europe -quatre génies dont une grande part de l’oeuvre (parfois la quasi totalité) fut consacrée à cet instrument encore si jeune, le piano.
Jean-Paul Gasparian © Franck Denis
Dans l’ordre donc il y eut en Allemagne Felix Mendelssohn (3 février 1809), en Pologne Frédéric Chopin (22 février ou 1er mars 1810), en Allemagne encore Robert Schumann (8 juin 1810), dans l’empire des Habsbourg (Hongrie à l’époque) Ferenc (ou Franz) Liszt (22 octobre 1811) Esparza y ajouta justement deux autres génies, eux centrés sur la voix, Richard Wagner (22 mai 1813) et Giuseppe Verdi (10 octobre 1813) Sans évoquer “notre” Hector Berlioz (11 décembre 1803) avec qui cette envolée du romantisme (qui irrigua tout le XIXe siècle) eût été complète: n’apprenait-on pas à l’école les trois coups de tonnerre du romantisme français en 1830, l’année de la chute de Charles X: Hernani de Victor Hugo, La liberté guidant le peuple d’Eugène Delacroix et la Symphonie fantastique de Berlioz?
Esparza insistait aussi sur le fait que le traitement du piano par les quatre de la “Génération 1810” était fort différent -et d’ailleurs qu’il serait bon que les pianistes ne les confondent pas les uns avec les autres, en particulier les deux plus emblématiques, Chopin et Liszt, comme on l’a entendu souvent ici -Chopin joué comme un Liszt polonais, lui qui préférait la demi-teinte et au maximum le mezzo forte (mf) Le développement d’Esparza sur la place prise par le piano dans le développement culturel mais surtout social (la bourgeoisie désormais solidement au pouvoir) des années 1820-1830 était éclairant, servi par exemple par des témoignages du grand poète allemand Henri Heine, installé à Paris dès 1831 et se trouvant dans une ville où, par toutes les fenêtres, on entendait résonner tous les airs possible, frappés plus ou moins adroitement par des mains parfois virtuoses mais trop souvent celles d’apprenti(e)s encore maladroit(e)s; à en rêver de trompettes et d’orphéons…
Guy expliquant Chopin… et Beethoven © Franck Denis
Erard, Pleyel, les deux facteurs français qui, parmi d’autres, firent évoluer ce qui est aujourd’hui l’instrument-roi, Chopin préférant la douceur du Pleyel, Liszt l’éclat de l’Erard. C’était Chopin qu’on allait entendre le soir même et le lendemain, mais pas dans sa confrontation avec Liszt (deux concertos chacun), dans une plus inédite avec Mendelssohn (2 concertos aussi) Esparza soulignait que le piano est moins présent chez Mendelssohn. C’est peut-être injuste, Mendelssohn se consacra à tous les genres (sauf à l’opéra), un peu comme un Schumann mais celui-ci commença sa carrière de musicien par une série de pièces éblouissantes avant de passer à d’autres formes. Mendelssohn émailla sa courte vie de piano, les fameuses Romances sans paroles en ponctuant le cours sous forme de divers recueils.
Martijn Dendeviel © Franck Denis
On eut donc le soir même le Concerto n° 1 de Mendelssohn suivi du Concerto n° 1 de Chopin. L’un, évidemment, malgré sa grâce, son élégance, souffrant un peu d’être comparé à l’autre. Etait-ce aussi dû aux deux pianistes qui s’y succédaient? Jean-Paul Gasparian ne déméritait nullement dans Mendelssohn: c’était juste, les doigts couraient vite, les mélodies virevoltaient, le mouvement lent était sur des ailes avant le crépitement du final. Il eût fallu peut-être tirer encore davantage cette oeuvre un peu fragile vers le modèle avoué, Mozart. Comme le fit, avec une autre référence, François-Frédéric Guy dans le Chopin.
Guy racontait avec drôlerie qu’il n’était revenu à Chopin que depuis peu, nourri dans sa jeunesse par un père adorant Chopin mais le jouant avec beaucoup de fautes. Cela, sans le dégoûter, le fit passer à autre chose, à son cher Beethoven dont il a promené partout concertos et sonates. “Mais Chopin, pourtant, dit Esparza, n’aimait guère Beethoven” Outre que Chopin n’aimait pas grand-monde, Guy s’empressa de montrer, preuves à l’appui (Concerto L’Empereur de l’un, 2e Concerto de l’autre si ma mémoire est bonne), combien Chopin, sans le dire, s’était inspiré (en tout cas dans ces concertos qui sont des oeuvres d’un jeune homme de 20 ans) du géant disparu trois ans plus tôt.
A lheure des explications: Esparza, Guy. © Franck Denis
Guy jouait le 1er Concerto le soir. Quelques notes difficiles au début et puis la poésie survient, le chant s’épanouit, le musicien s’installe, de plus en plus à l’aise. Un superbe mouvement lent, de son, de phrasé, de nuances. Peut-être, dans le dernier thème du final, un peu de poésie supplémentaire et mon bonheur était complet, me faisant presque retrouver ce concerto, moi qui ai toujours préféré l’autre. Gasparian et Guy, d’ailleurs, avaient tous deux choisi Chopin comme bis, la Polonaise Héroïque pour l’un (comme pour se “venger” de l’élégance du Mendelssohn), le Nocturne opus 9 n° 2 pour l’autre (comme pour se “venger” de la grandeur de son Chopin)
Un mot de l’orchestre, le Sinfonia Varsovia qu’on a connu meilleur: violoncelles et contrebasses de qualité, violons et altos acceptables mais les bois sont faibles, les cuivres un peu zim boum boum. Mais on découvre un chef, le Belge (de Bruges) Martijn Dendeviel, gestes précis, impérieux, attentif, rendant aussi juste l’atmosphère de poème symphonique des Hébrides de Mendelssohn que la geste héroïque de l’ouverture schumannienne de Manfred. Et il réussit (cette fois avec les musiciens) cette entrée du concerto de Chopin que j’ai toujours trouvée pesante en lui donnant une grandeur quasi… beethovénienne. Allons bon!
FFGuy, Dendeviel, l’orchestre © Franck Denis
Mercredi il y eut, par d’autres pianistes, les deux Numéros 2 de Mendelssohn et de Chopin.
J’aurai ensuite raté jeudi, vendredi, Abdel Rahman El Bacha, Adam Laloum (qui, en plus de ses chers Viennois, s’élargit à Prokofiev) et les concerts donnés aujourd’hui 15 août par les ensemble sen résidence, jeunes pousses formées par Claire Désert, Lise Berthaud, Emmanuel Strosser, le Trio Wanderer, grands habitués aux bons conseils.
Le trio formé (avec beaucoup de “petites mains” brillantes et compétentes) par Claire Désert, Nelson Goerner, Victor Julien-Laferrière, pour tourner la page “René Martin”, a montré cette année son efficacité. Nouveaux talents, retour d’anciens, petits détails qui font parfois la différence: indiquer, quand on est dans la nuit du parc et qu’un pianiste joue beaucoup de pièces, ce qu’on entend (car tout le monde n’a pas la science infuse), recentrer sur ce merveilleux parc le mois des concerts (j’ai évoqué une sorte de “hiérarchie” entre le “16 heures” de la salle municipale et le “18 heures” d’impétrants déjà lancés), cela en créant une “avant-saison” (le festival a toujours eu obligation de s’ouvrir à divers lieux du département des Bouches-du-Rhône et de certains de la région PACA) où, justement, des artistes de grande qualité AUSSI (Jean-Philippe Collard, Alexandre Kantorow, Philippe Bianconi, les frères Fouchenneret, Frank Braley) ont joué qui à AIx, qui à Marseille, qui à Gordes en Lubéron. Comme pour préparer les mélomanes si chanceux de la région (festivals d’Aix, d’Orange ou de Salon-de-Provence, etc) à l’événement qui les attendait.
JP Gasparian, M. Dendeviel, l’orchestre © Franck Denis
Une conclusion inédite aussi, ce dimanche 16 août, la carte blanche, pour refermer le festival, confiée à Thomas Enhco lors d’une très longue soirée qui rappellera combien le jazz est le petit frère mais ô combien brillant, du classique. Un regret peut-être (mais il y a eu sans doute hélas! des contraintes budgétaires qui empoisonnent désormais vraiment le monde de la culture), la place, semble-t-il, plus réduite, donnée au baroque qui bénéficie pourtant d’un lieu magique, l’abbaye romane, toute proche, de Silvacane.
A part ça le glacier historique de La Roque-d’Anthéron est parti à la retraite. Il a été heureusement remplacé par une jeune et nouvelle équipe, qui a changé de fournisseur mais avec une égale qualité. Cela faisait partie des “fondamentaux” du festival même si cela ne lui était pas directement lié…
“Il faut que tout change pour que rien ne change” faisait dire au prince de Salina Giuseppe Tomasi di Lampedusa, l’auteur du “Guépard”
Orchestre “Sinfonia Varsovia”, direction Martijn Dendeviel: Mendelssohn (Ouverture des “Hébrides”; Concerto n° 1 pour piano avec Jean-Paul Gasparian) Schumann (Ouverture de “Manfred”) Chopin (Concerto pour piano n° 1 avec François-Frédéric Guy) Parc du château de Florans (46e festival de piano de La Roque-d’Anthéron) le 11 août.