La Roque-d’Anthéron, 5e jour: Paul Lecocq, Eric Lu
Ce lundi fut plus calme. Mais non moins intense. le jeune “prodige” (mot galvaudé) Paul Lecocq, le non moins doué Eric Lu. Et, conjurée, la “malédiction du 18 heures” (on dirait un titre d’Agatha Christie)
Paul Lecocq © Franck Denis
En plein milieu du final de la 3e sonate de Chopin, un coup de feu, le pianiste s’effondre, inondant de son sang le Steinway (ou le Bösendorfer, à votre guise) On découvrira, après une enquête approfondie, que le meurtrier est le piano lui-même -qui en avait assez qu’on lui donne des claques pendant deux heures.
Je vous rassure: ce n’est pas un cauchemar que j’ai fait mais une idée qui m’a traversé l’esprit; et qui évidemment n’a rien à voir avec les deux pianistes d’hier (quoique…)
Cela commençait donc par ce tout jeune Français, Paul Lecocq, 20 ans (ou 21, je ne sais, il est né en 2005), une de ces dernières révélations de notre piano national dont on s’échange le nom, avec Arielle Beck (plus jeune encore). Programme ambitieux, la 4e partita de Bach, les Kreisleriana de Schumann.
Paul Lecocq © Franck Denis
Ambitieux déjà par la durée: une demi-heure pour chacune de ces partitions qui, de plus (c’est donc une belle carte de visite) n’ont aucun rapport l’une avec l’autre, ce qui permet de percevoir un talent multiforme essentiel chez tout musicien. Bach: le jeu est clair, articulé, tout est en place dans cette “Ouverture” Il n’y a évidemment pas la profondeur métaphysique qu’y mettait (déjà) Seong-Jin Cho dans la 1e Partita l’autre jour. Cette mystique-là est encore un peu impénétrable pour un pianiste de quelque 20 ans. Mais on sent déjà une joie, une liberté, qui est bien dans l’esprit de Bach, avec cette Partita plutôt insouciante, heureuse -heureuse comme peut être la pensée d’un Luthérien de Leipzig si occupé à composer contre le temps, contre, peut-être, le repos du dimanche. Le coeur de l’oeuvre, cette Sarabande (mouvement lent, donc), est bien construit, avec ses relances, ses appoggiatures parfaitement nettes. Aria, Menuet, parfois une petite baisse de régime, rien de gênant. Mais, pour conclure cette ambitieuse première partie, la Gigue finale est superbe, rapide, vive, articulée, d’une joie (encore) simple, celle d’un charbonnier heureux.
Paul Lecocq © Franck Denis
Changement de ton avec les Kreisleriana de Schumann où l’esprit double (on dirait schizophrène aujourd’hui) schumannien est tellement à son affaire, Schumann s’inspirant d’un personnage musicien (Kreisler) créé par Ernst Theodor Amadeus Hoffmann dans ses contes romantiques et surtout fantastiques (pas complètement comme un Stephen King du XIXe siècle mais presque) Le titre des morceaux nous l’indique déjà: titres musicaux, jamais en référence à un conte, un passage: Très agité, très lent, très agité, très vif, très lent, très rapide. Pour finir par un Rapide et enjoué, enfin… enjoué à la Schumann!
Paul Lecocq ne cherche donc pas (et il a raison), contrairement à d’autres oeuvres de Schumann, à unifier cette oeuvre. On change de climat, d’humeur, et ce qui unifie, finalement, ces Kreisleriana, c’est la beauté mélodique de chaque pièce. Parfois (dans le premier morceau) on sent Lecocq un peu désarçonné par la rythmique, il s’en tire, comme souvent sa génération, en accélérant car, évidemment, il est aussi virtuose que ses jeunes aînés. Mais ensuite, et le plus souvent, on entend le chant, les inflexions, avec une grande élégance sonore. Même si, là encore, la profondeur des ombres schumaniennes demandera encore d’être accentuée. Et toute la fin (le Rapide et enjoué) est belle, dans sa mélodie inquiète de chat errant.
(Un beau Scarlatti en bis, la L. 175, inquiète aussi)
Eric Lu © Franck Denis
Eric Lu ensuite, à 21 heures. Conque remplie. Triomphe. Ceux qui ne l’avaient jamais entendu ne cachaient pas leur enthousiasme, comme nous l’avions montré (avec quelques confrères) à Meslay en juin (voir ma chronique du 13 juin) Je ne cacherais pas cependant ma légère déception et je dirai pourquoi.
Cela commença très bien par le Thème et Variations de Brahms (un peu de Brahms, enfin, celui-ci peut-être moins défendu cette année au profit de Schumann), plein de puissance, dans une très belle tradition héritée de Bach, c’est ainsi, en tout cas, et c’est très juste, que Lu le fait entendre. Je rappelle que c’est la transcription par Brahms lui-même du magnifique mouvement lent du 1e sextuor à cordes. Musique, pour la petite histoire, qui accompagnait le sulfureux Les amants de Louis Malle avec Jeanne Moreau (1958 de mémoire) ce qui provoqua peut-être l’interrogation en forme de titre (ou l’inverse) du roman de François Sagan paru l’année suivante: Aimez-vous Brahms? (mais Brahms n’y était pour rien)
Méditatif © Franck Denis
3 Impromptus de Schubert ensuite, pris dans le second cycle, moins familier, l’opus 142. Lu avait joué à Meslay le 1er, un peu solitaire, il était bien de l’y entendre comme s’il s’agissait, là aussi, de trois mouvements d’une même sonate, articulés, avec ce beau son ferme qui est la marque du jeune pianiste (un peu moins jeune que Lecocq)
Ensuite que dire? C’était le même programme Chopin qu’à Meslay, une 4e Ballade remarquable, peut-être plus poétique, moins emporté qu’à Meslay. Puis la Polonaise opus 71 n° 2, moins connue et toujours très joliment défendue. Enfin la 3e sonate, Allegro maestoso initial impeccable, Largo déroulé avec une extrême poésie, le plus beau mouvement de l’oeuvre.
Alors, allez-vous dire, après cette avalanche de compliments, d’où vient votre “petite déception”?
Eric Lu © Franck Denis
De deux choses.
La première, dont je conçois qu’elle peut être un problème dans la vie affolante de jeunes virtuoses sollicités partout (surtout en été), pour rejouer de lieu en lieu les mêmes oeuvres, sans vraiment en changer (Lu, par exemple, d’un cycle d’oeuvres assez courtes comme les Polonaises, aurait pu en proposer une autre, de ce compositeur qu’il aime tant) Et, au-delà de son talent qui est grand, le pianiste me semble explorer des territoires qu’on est évidemment toujours ravi d’entendre mais qui ne sortent jamais de l’ordinaire: Schubert, Chopin, Beethoven sans doute…
Le deuxième défaut, plus ennuyeux, me semble-t-il, c’est que (ma mémoire de Meslay revenant à grande vitesse), les oeuvres de Chopin, aussi belles soient-elles, sont jouées de la même manière. Parfaitement, certes. Mais les crescendos, les rubatos, les accélérations, arrivent au même moment. Et je me souvenais d’avoir vu récemment un Charles Dutoit accompagnant Martha Argerich dans le Concerto en sol: “On répète, certes. Mais de toute façon chaque soir ce sera complètement différent”. La liberté d’humeur d’une Argerich qui apporte, dans un cadre rigoureux, des nuances, des inflexions, et cela s’appelle une personnalité.
Au loin, avec le cher public © Franck Denis
Autre (petit) défaut: cette propension de Lu à plaquer au début des morceaux de grands accords violents ou martiaux -certes, ce n’est jamais tapé et le son reste beau quand même. Et puis il y eut ce dérapage dans le final si rapide de la sonate, où on entendit un embrouillami de notes (les doigts ne répondant plus) qu’avec un grand sang-froid (cela doit s’apprendre) Lu cacha par un moyen très simple: accélérer encore le vertige de ce final mais au point que Chopin en devenait Liszt, ce qui n’est pas l’esprit. Peu importa: l’ovation fut présente…
Et en bis, après une Rêverie de Schumann assez peu inspirée un Prélude de la goutte d’eau (opus 28 n° 15) très réussi…
Lu se réconciliait avec “son” Chopin.
Paul Lecocq, piano: oeuvres de Bach, Schumann, Scarlatti (bis)
Eric Lu, piano: oeuvres de Brahms, Schubert, Chopin, Schumann (bis)
Parc du château de Florans (46e festival de La Roque-d’Anthéron) le 10 août.