La Roque-d’Anthéron, 4e jour: Tibeghien, Neuburger, Moreau, Pahud: la furia francese
Ah! la belle soirée! Qui se prolongea jusqu’au-delà de minuit dans un parc où personne ne songeait à partir après cette immersion dans la musique française en trois parties qui avait commencé à 19 heures 30. Immersion imaginée par Cédric Tiberghien et Jean-Fradéric Neuburger, qui avaient invité à les rejoindre plusieurs de leurs amis.
Ils sont tous là (sauf Pahud) Reconnaissez-les! © Franck Denis
L’un est toujours aussi svelte, il entre presque en courant sur la scène, l’autre plus ramassé, intellectuel, on le sait: Tiberghien et Neuburger, d’apparence si différente mais dont la complicité, la complémentarité dira-t-on, faisaient plaisir à voir et surtout à entendre.
En fait, dans ces trois parties consacrées à la musique française (quel bonheur et quels génies!), celle du milieu était un “Tout piano (s)” où les deux musiciens se succédaient ou se complétaient parfois. Avant et après, la musique de chambre, connue ou beaucoup moins, avec l’excellente idée qu’à la fin de ces heures (en gros) de musique où l’on entendait plutôt des extraits, une oeuvre entière soit donnée, un chef-d’oeuvre entier devrais-je écrire, et avec quelle fougue!
Jean-Frédéric Neuburger, Cédric Tiberghien (et le tourneur) © Franck Denis
Certains d’ailleurs étaient venus pour ne jouer que vers minuit, belle abnégation mais leur plaisir était d’autant plus grand. D’autres intervenaient au début, tel Nicolas Baldeyrou dans la si belle Sonate pour clarinette et piano de Poulenc, à la mélancolie poignante (avec Tiberghien pour l’accompagner, les deux pianistes faisant une course de relais quand ils devaient jouer le rôle d’accompagnateur) Baldeyrou restait là ensuite (la nuit n’était pas encore tombée), retrouvant la jeune violoniste Clémence de Forceville dans sa belle robe jaune d’or, une jolie découverte, dans un pièce de Darius Milhaud très originale car écrite pour clarinette et violon. Baldeyrou reviendrait bien plus tard (vers onze heures!) dans la Tarentelle de Saint-Saëns, une vraie tarentelle… à la française où Tiberghien encore l’accompagnait ainsi qu’Elizaveta Ivanova, très talentueuse jeune flûtiste (dans sa longue robe bleue) au son doux et élégant.
Elizaveta Ivanova, Cédric Tiberghien, Nicolas Baldeyrou © Franck Denis
Il fallait évidemment des compositrices femmes. On les eut, mais de grande qualité (ce n’est pas toujours le cas): une Pastorale de Mel Bonis d’une rare élégance (flûte-violon-piano, Ivanova, Neuburger) défendue par Clémence de Forceville qui fut ensuite un peu juste de son (avec Neuburger encore) dans la célèbre Sonate de César Franck (1er mouvement) avant de trouver sa juste et belle sonorité dans ce petit joyau qu’est D’un matin de printemps (toujours Neuburger) de Lili Boulanger.
(La troisième dame fut Hélène de Mongeroult, cette aristocrate de l’époque napoléonienne qui écrivit un nombre conséquent d’Etudes, on entendit la 55 par Neuburger et la 111 par Tiberghien: oeuvres puissantes, surprenantes, qui pourraient remplacer Scarlatti dans les bis de certains pianistes)
Edgar Moreau, Jean-Frédéric Neuburger © Franck Denis
Il y avait des stars: Edgar Moreau dans un tube, Le cygne de Saint-Saëns (avec Tiberghien), nettoyé de la sentimentalité qu’on y entend parfois. Moreau me décevait un peu cependant, dans l’admirable Louange à l’éternité de Jésus du Quatuor pour la fin du temps de Messiaen (avec Neuburger), gâché par un vibrato curieux et qui manquait de mysticisme.
Il y eut aussi Adèle Charvet vers minuit , la mezzo proposait un bouquet de mélodies, deux des Nuits d’été berlioziennes (Vilanelle et Le spectre de la rose, merveilles et qui, dans leur tessiture ambiguë, lui convenaient fort bien), une belle et grave Néère de Reynaldo Hahn et deux Poulenc, tristes Sanglots et plus léger Nos souvenirs qui chantent sur un rythme de valse lente. La voix corsée d’Adèle Charvet est un bonheur, mais je lui reproche cette diction à la française où les “r” sont roulés, que je déteste tant cela manque de naturel et fait aussi qu’on ne comprend plus vraiment ce qui est dit.
Edgar Moreau, Cédric Tiberghien © Franck Denis
(Une cigale, la première entendue depuis que je suis arrivé, accueillit vers minuit Adèle Charvet qui sembla un peu décontenancée, on la comprend. L’insecte stridula encore quasiment pendant la dernière oeuvre, sans trop gêner les musiciens suivants! A nous poser la question: que se passe-t-il dans le cerveau d’une cigale quand il est minuit pour les humains?)
Qu’y eut-il encore? Nos deux pianistes n’avaient pas oublié les origines de la musique française, Couperin et Rameau, en tout cas pour le clavier, dont ils ponctuèrent ces trois heures, Couperin ouvrant les première et troisième partie, Rameau présent dans la deuxième, avec Les sauvages en particulier (Tiberghien) qui, évidemment, réjouissait tout le monde. On passa, dans cette deuxième partie, de Debussy (L’Isle joyeuse, Tiberghien) à Dutilleux (D’ombre et de silence, Neuburger) Il y eut aussi quelques ravissants Jeux d’enfants de Bizet où la complicité des deux garçons éclatait d’autant plus qu’ils étaient, dans leur 4 mains, face au même piano. Neuburger avait ensuite (ou avant) mission de mettre la touche contemporaine, avec un peu de Boulez (moments de la 3e sonate. Bon!) et puis une création… de lui-même, Regard (on sait que Neuburger est aussi un excellent compositeur): morceau virtuose qui commence en mouvement perpétuel à la main gauche, donc dans les graves -où Neuburger a l’intelligence de ne surtout pas pasticher Ravel- puis la pièce fait entrer la main droite, il y aura un Grave où une cellule de quelques notes (quatre, me semble-t-il) se répètent en un mouvement de balancier, comme un glas. Il faudrait évidemment réentendre Regard, qui pourrait peut-être être plus concentré. A vérifier. Mais il était bon que le festival accueillît ainsi une création mondiale, d’un de nos meilleurs musiciens.
Adèle Charvet © Franck Denis
La grande oeuvre de cette deuxième heure, et qui la concluait, était les merveilleux Nocturnes de Debussy transcrits magnifiquement par Ravel -du vivant de Debussy même, comme quoi ces deux-là, sans être vraiment amis, se respectaient infiniment. Pour moi qui adore ces Nocturnes de la jeunesse de Debussy, ce fut un bonheur permanent (je me souvenais de les avoir entendus par un duo de haut vol, Lucas Debargue et Alexandre Kantorow, qui n’étaient pas si complices, je veux dire équilibrés dans ce jeu à deux pianos où toutes les voix, les nuances, se faisaient entendre l’autre jour)
Elizaveta Ivanova, Clémence de Forceville, Jean-Frédéric Neuburger © Franck Denis
La première partie s’était achevée par un magnifique -si engagé par les trois, Tiberghien, Clémence de Forceville et Edgar Moreau- Trio de Ravel. La dernière proposait un autre chef-d’oeuvre, le 1er quatuor avec piano de Fauré (Neuburger évidemment) avec, entrant en scène, donc, à quelque minuit, Lya Petrova (violon), Lise Berthaud (alto), Victor Julien-Laferrière (violoncelle) qui, lui, joua la tête de profil en regardant avec admiration ses deux partenaires, inutile de dire qu’il en était digne…
J’ai dit le Quatuor n° 1 de Fauré. J’aurais dû écrire son (inédit) Quintette n° 3 pour piano, violon, alto, violoncelle et cigale.
Lya Petrova, Jean-Frédéric Neuburger, Lise Berthaud, Victor Julien-Laferrière. Où est la cigale? © Franck Denis
Ah! la belle soirée!
(J’oubliais: on vit surgir au milieu de l’heure pianistique un Emmanuel Pahud, autre star, qui fit avec une grâce exquise (évidemment) le Syrinx de Debussy avant de disparaître… Elizaveta Ivanova reprenant sa belle place pour la Fantaisie pour flûte et piano de Fauré avec la complicité de Tiberghien)
Cédric Tiberghien, Jean-Frédéric Neuburger (pianos), Adèle Charvet (mezzo), Lya Petrova, Clémence de Forceville (violons), Lise Berthaud (alto), Edgar Moreau, Victor Julien-Laferrière (violoncelles), Elizaveta Ivanova, Emmanuel Pahud (flûtes), Nicolas Baldeyrou (clarinette) et quelques tourneurs/ euses de pages: oeuvres de Debussy, Ravel, Fauré, Couperin, Rameau, Berlioz, Poulenc, Milhaud, Dutilleux, Boulez, Neuburger, Franck, Bonis, Lili Boulanger, Saint-Saëns, Bizet, Montgeroult, Messiaen, Hahn. Parc du château de Florans (46e festival de piano de La Roque-d’Anthéron) le 9 août (et un peu du 10!)
Tiens! Emmanuel Pahud © Franck Denis