La Roque-d’Anthéron, 4e jour: Leshkin et Sham en lever de rideau
Andrei Leshkin, le Russe installé en Suisse, Aristo Sham Chinois de Hong-Kong lauréat aux Etats-Unis: la planète piano est coutumière de grands écarts. Pour nous aussi: encore une fois le concert de 16 heures m’a paru plus riche de promesses que celui de 18.
Andrei Leshkin © Franck Denis
Andrei Leshkin (respectons l’orthographe Roquedanthéronaise), je le connaissais. Reportez-vous à ma chronique du 26 novembre: le jeune homme y gagnait le concours roubaisien des Etoiles du piano. Mérité, même si je n’avais assisté qu’au premier tour. Il y eut d’ailleurs dans son programme ici une oeuvre qu’il avait très bien défendue là-bas. Mais au commencement -hasard? (il n’y a pas de hasard, disait peut-être Schopenhauer ou Sandrine Rousseau, il n’y a que des coïncidences, ajoutais-je sans doute après beaucoup d’autres)- c’étaient ces mêmes Etudes symphoniques de Schumann que j’avais si peu aimées (voir ma chronique précédente) sous les doigts de Zlata Chochieva. Et donc le hasard, vous impatientez-vous (avec toutes ces incises que je sème)? Chochieva faisait partie du jury de Roubaix qui couronna Leshkin. Un Leshkin qui en écouta d’autres pour réussir (quelques, non pas poutres, mais brindilles dans la paille, trop d’intentions parfois) plutôt très bien ce Schumann-là, le construisant, le faisant respirer, donnant une couleur à chaque variation, d’un toucher riche et fluide.
Deux ou trois petites réserves sur le Debussy des Estampes. Je me disais que dans Pagodes il manquait un peu de ce mystère qui était celui de l’époque, non pas comme aujourd’hui d’un pays où l’on se dit qu’on ira un jour mais d’un monde lointain qui demeure à l’état de destination intouchable, de fantasme dont on dessine des contours peut-être imaginaires.
Andrei Leshkin © Franck Denis
La soirée dans Grenade manquait, elle, d’un autre mystère. Il faut y trouver, à la Debussy, ce parfum quasi nocturne que Ravel réussit dans la Rhapsodie espagnole; or cette soirée dans Grenade était aussi ensoleillée que le mauvais côté des arènes (Sol) dans une corrida.
Le plus réussi était donc ces Jardins sous la pluie car la pluie mouille de la même manière les parcs de Paris, Moscou, Genève ou Bangkok. Mais dans ces trois Estampes, Leshkin a toujours été élégant.
Il maîtrisa encore mieux les magnifiques et si difficiles 3 mouvements de Petrouchka de Stravinsky qu’il avait joués à Roubaix, un peu tendu. L’esprit Vieille Russie y était et cette manière de Stravinsky de se dire sans doute qu’il allait battre Prokofiev (à l’époque de la Toccata ou du 2e concerto de celui-ci) sur son propre terrain virtuose. Et il est vrai que cette oeuvre-là est aussi un petit chef-d’oeuvre redoutable. Mais Stravinsky, évidemment, restera d’abord pour ses trois ballets et la révolution du Sacre du printemps. Le piano l’intéressa assez peu.
Aristo Sham © Franck Denis
Aristo Sham m’a déçu comme ses prédécesseurs à ce poste -18 heures, l’heure brûlante (qui fut exquise il y a encore peu). Auréolé pourtant de la Médaille d’Or du concours Van Cliburn l’an dernier. Le programme était intéressant cependant. La Clair de Lune de Beethoven dont il réussissait fort bien le mouvement initial, cette écriture hypnotique dont il rendait avec justesse l’immuabilité rythmique, murmurée à mi-voix, héritière d’un Bach ou d’un Philip Glass. C’était différent dans le difficile (rythmiquement) Allegretto, où il s’accrochait trop à la barre de mesure. Le Presto agitato le voyait tomber dans le piège de tant d’autres. A toute vitesse, sans respirer (même si Sham, comme tant d’autres, a des moyens exceptionnels), proposant non un Agitato mais un Furioso ce qui n’est pas tout à fait pareil. Son TGV arriva avec un quart d’heure d’avance…
Aristo Sham © Franck Denis
Brahms ensuite. Qu’on n’avait pas beaucoup entendu jusque là. On tendait l’oreille. Mais, bizarre, un choix pris dans les cycles de pièces courtes (je n’aime pas le terme de “miniatures” car c’est bien autre chose), 4 Capricci, 2 Intermezzi. Je pinaille: pourquoi pas tous les uns ou tous les autres? Petit rappel: il y a, si ma mémoire est bonne, cinq cycles de ces pièces, souvent appelés, très simplement, Klavierstücke (Pièces pour piano), comme chez Schubert. L’opus 76 (le Brahms de la maturité), et les opus 116, 117, 118, 119 (le 117 est le plus célèbre, c’est celui des Intermezzi qu’on entend d’ailleurs souvent séparés, comme bis) En-dehors du 117, Sham a pioché dans les quatre autres. Mais sans vraiment chercher à respecter les climats. Ne mettant aucune tristesse dans les plus tardifs, où planent déjà les ombres de la vieillesse et sans doute de la maladie. Ce Brahms-là, triomphant et trompettant choque un peu…
Aristo Sham © Franck Denis
Mais Sham a du son. même s’il n’est pas toujours beau. Il était beaucoup plus à son affaire dans l’autre Brahms, la 1e sonate, qui est l’opus 1 d’un jeune homme de presque 20 ans. Là, évidemment, il y a du solaire, de la conquête du monde, du fier de soi. Sauf que Brahms met déjà, dès le mouvement initial, en génie qu’il est, des nuages. Sham s’y sent contraint, mais nous intéresse quand même.
Le meilleur mouvement est, curieusement, l’Andante étrange, un peu choral protestant évoluant en variations, une forme bizarre et imparfaite mais pleine de musique. Il y a dans le scherzo l’esprit, brahmsien quand même, d’un tout jeune homme. Et l’on comprend soudain, dans l’Allegro con fuoco qu’est le Finale ce que l’on ressentait, diffus, depuis le début.
Du brillant. Pas d’émotion.
Andrei Leshkin, piano: Schumann (Etudes symphoniques opus 13) Debussy (Estampes) Stranvinsky (3 mouvements de Petrouchka) Vine (Bagatelle) (Bis)
Aristo Sham, piano: Beethoven (Sonate n° 14 “Clair de Lune”) Brahms (6 Capricci et Intermezzi tirés des opus 76, 116, 118, 119 / Sonate n° 1) Schumann (Rêverie) (Bis)