La Roque-d’Anthéron, 3e jour: madame Chochieva et monsieur Cho (pas liés du tout)

Zlata Chochieva, Seong-Jin Cho, au programme de ce samedi toujours aussi chaud. Ou, pour résumé, une déception et une confirmation. Dans cet ordre.

Seong-Jin Cho © Franck Denis

Elle arrive pourtant auréolée d’une belle réputation, cette pianiste russe dans la quarantaine. Un critique allemand (nous n’avons pas les mêmes oreilles sans doute) la comparait à un mélange de Martha Argerich et Mikhaïl Pletnev (son mentor) Bon. Il se trouve que Pletnev me laisse assez indifférent. Quant à Argerich… il y a encore du chemin.

C’est sans doute parce que Chochieva a enregistré les Etudes de Chopin comme sa consoeur argentine et cet enregistrement a fait grand bruit outre-Rhin. Elle joue d’ailleurs ce soir le second cycle, l’opus 25, moins donné. Il y a du bon et du moins bon. Son Chopin veut se rapprocher de Liszt: pourquoi pas? Les dernières études du cycle sont torrentielles et plutôt bien menées. Mais c’est toujours pareil (on retrouvera cette tendance qui gagne le piano mondial et c’est un peu inquiétant), dans le murmure, la confidence, la douceur, la mélancolie, Chochieva est nettement moins à l’aise. Elle ne se préoccupe pas non plus de donner une cohérence au cycle, on change brutalement d’atmosphère au lieu d’aménager les transitions.

Zlata Chochieva © Franck Denis

Il y aura ensuite un Lento de la Sonate en Trio BWV 530 de Bach qui a pour particularité d’avoir été transcrite par Bartok, dans ses années “sauvages” Discrètes dissonances. Une découverte qui passe bien.

Cela se gâte nettement avec les Etudes symphoniques de Schumann. Cycle où Schumann, pour Clara, est évidemment Eusebius et Florestan mais aussi dans un de ses rares essais de variations, absolument magnifiques, tendres, rêveuses, chasseresses parfois (ah! ces atmosphères forestières du musicien!) Cela part à peu près bien mais peu à peu l’oeuvre perd son caractère, la frappe devient tapageuse, pour ne pas dire hystérique, on ne comprend plus rien, Schumann a disparu dans des hurlements sonores.

Zlata Chochieva © Franck Denis

C’est donc cet autre défaut qui touche Cholieva et tant d’autres, de taper le plus fort possible, est-ce la nécessité de se faire entendre dans des salles de plus en plus grande? C’est d’autant plus dommage que le morceau initial était de belle qualité, intelligemment joué: le Prélude, fugue et variation de César Franck, souvent donné par Lugansky mais non dans la transcription d’Harold Bauer (l’original est pour orgue), dans celle d’Ignaz Friedman, moins jouée. C’est doux, calme, la fugue est juste de ton, avec une fermeté bienvenue. Un sentiment mystique passe, peut-être slave…

On attendait Seong-Jin Cho, on n’a pas été déçu. Le jeune Coréen (32 ans) ne draine plus, comme il y a peu, des hordes de fans en délire (fans au féminin souvent) Il avait fallu l’exfiltrer il y a quelques années, à La Roque, c’était encore peu après son 1er prix au concours Chopin de Varsovie (2015), d’autres Coréens, depuis, ont pris le relais de la popularité dans leur pays -et tous ceux qui connaissent bien ces terres d’Asie (Chine, Japon, Corée, Malaisie, Singapour, Taïwan) disent que les musiciens classiques sont considérés comme des stars immenses, à l’instar de certains chanteurs en Occident. Heureuse habitude, dont le meilleur exemple, finalement, est Lang Lang!

Seong-Jin Cho © Franck Denis

Seong-Jon Cho est digne de son prix. Et il a gagné en réflexion, donc en maturité, cette maturité qui n’est pas musicale, qui est simplement celle de quelqu’un d’instruit, qui réfléchit à ce qu’il fait, dont la curiosité demeure en éveil, y compris par un regard sur le monde. La 1e Partita de Bach est d’une très grande beauté mais aussi d’une évidence étonnante. Et surtout cela AVANCE. Bach est là, cheminant dans ce qu’il écrit, les voix se mêlent. Dans la courante il y a une sorte de joie luthérienne dans le jeu de Cho, on verrait presque les fidèles dansant autour des paroles de la Bible. On ne perd rien, il y a un charme sonore ineffable dans cette promenade où l’on contemple la parole de Dieu sous les arbres.

Et la Suite opus 25 de Schönberg suit avec une grande intelligence. D’abord parce que les mouvements sont ceux du baroque et de Bach lui-même: Prélude, Gavotte, Menuet, Gigue. Cho s’empare de ce cycle, encore difficile pour nous, chaque note est pensée, singulière, Cho construit, s’arrête, s’investit, marque les silences, cherche les clefs, les trouve. La gigue finale est un feu d’artifice. Et passe (y a-t-il pensé?) l’ombre de Glenn Gould, ce grand “Bachien” qui enregistra aussi le piano de Schönberg.

Un peu d’un public fasciné! © Franck Denis

Changement d’atmosphère, retour au romantisme, Schumann encore, le Carnaval de Vienne, plus rustique que son grand frère de l’opus 9: Cho évite le morcellement, s’empresse de lier les atmosphères. Il y a une Romanze retenue, un Intermezzo en forme de grand élan romantique (pour Clara, cette mélodie?) des passages carillonnants, des appels martiaux de chasseurs (encore), avec le bonheur pour nous d’avoir retrouvé Schumann.

Chopin, on ne l’avait guère perdu. Ce sera la seconde partie, assez remarquable mais inattendue: le cycle des 14 valses -‍ ‍ainsi, en tout cas, le voulait la tradition du temps des Rubinstein, Samson François, Pollini même ou l’ami Luisada. Certains y ajoutèrent les valses posthumes et l’on passa à 19. Cho garde le cycle des 14 mais pas du tout dans l’ordre défini par Chopin. On ne sait pas très bien pourquoi il en change l’ordre ainsi, ce n’est ni une question de tonalité, ni de chronologie et même pas d’atmosphère. C’est sans doute comme cela qu’il les entend lui-même et il nous les fait entendre avec un chic, une grâce, une beauté plastique qui nous les rende neuve. Même si, à les écouter à la suite, aussi géniales soient-elles, elles se ressemblent un peu toutes…

En bis une version délirante par un certain Grünfeld de l’ouverture de La Chauve-Souris (Johann Strauss) où la valse viennoise tangue, semble verser, une sorte de bateau ivre qui emporte les danseurs -vers quel rivage? vers quel abîme?

  • Zlata Chochieva, piano: oeuvres de Franck-Friedman, Chopin, Bach-Bartok, Schumann, Villa-Lobos (bis)

  • Seong-Jin Cho, piano: oeuvres de Bach, Schönberg, Schumann, Chopin, Johann Strauss-Grünfeld (bis)

    Parc du château de Florans (46e festival de La Roque-d’Anthéron) le 8 août






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