La Roque-d’Anthéron, 2e jour: Cassard et Dalberto en binôme (Canto due)
Enfin la soirée vint. Car pour tout dire le concert de Vincent Ong était aussi obéré par la chaleur écrasante, nous contraignant à parfois dodeliner. Non que Philippe Cassard fût rafraichi par un doux zéphyr (loin de là) Et, vue la dépense d’énergie déployée par les deux Français, on les admirait d’autant plus d’avoir tenu bon. Musicalement s’entend (aussi)
Michel Dalberto © Franck Denis
Il y a, pour ces “nuits du piano”, des thématiques lâches. Et des thématiques très très lâches. Le titre faisait rêver: Sur les rives du Danube. C’est mieux que Vienne et Budapest. Car, que l’on sache, à Belgrade, Ratisbonne ou Roussé (Bulgarie), personne n’a développé de talent musical ayant traversé les siècles.
Donc Vienne pour l’un, Budapest pour l’autre. C’est un peu “Cassard a tout. Dalberto a le reste” Mais Dalberto étendait son empire hongrois au Tibre et même éventuellement à l’Armorique. Les voies géographiques de la musique sont impénétrables. Les dirigeants devraient s’en inspirer.
A 20 heures 30 Philippe Cassard nous emmenait à Vienne. Son humour, sa bonhomie, ont fait de ce musicien qui n’a jamais été le plus flamboyant de tous une “star” grâce à son émission sur France Musiques, “Portraits de famille”, qui, d’ailleurs, m’a-t-on dit, a été suspendue pour des raisons que j’ignore -les voies et voix des dirigeants de chaîne sont parfois tout aussi impénétrables.
Philippe Cassard © Franck Denis
Cassard, on le savait aimable pianiste, mais lui qui revenait à La Roque-d’Anthéron après 14 ans d’absence nous a offert un programme de haut vol qui balayait l’essentiel du spectre viennois avec même des détours ou des surprises. Et, justement, deux ou trois touches d’humour y compris musical qui rappelait l’homme de communication qu’il peut être. Un Mozart pour ouvrir le spectre danubien (la Fantaisie K. 397 en ré mineur) jouée avec ce mélange de tristesse, voire de désespoir diffus, qui irrigue toutes les oeuvres en mineur de Mozart et aussi d’une rage sourde, secrète -Mozart le révolté qui n’est pas assez mis en valeur depuis, même, le film de Forman. Beau début.
Puis les Variations opus 34 de Beethoven, le Viennois d’adoption. “Il en a mis à côté”, disait une dame pincée près de moi. Il vaut mieux en mettre à côté avec une vraie pensée musicale plutôt que tout jouer si tellement complètement bien en étant aussi ennuyeux qu’une note d’explication d’un tracteur en 27 langues (et avec des flèches qui partent n’importe où)
Philippe Cassard © Franck Denis
Car, après Ong, avec Cassard on retrouvait de la vie, de la gourmandise, une réflexion (pas seulement due à la maturité) sur ce que l’on joue, retrouver le projet mais aussi l’âme d’un compositeur. Après tout on ne demande que ça à un interprète. Et l’intelligence, par exemple, de Cassard aura été aussi de choisir, en point d’équilibre du programme, du plus Viennois de tous, la ravissante Sonate D. 664 qui n’est pas trop longue, pas trop majestueuse, pas encore touchée par les ombres terribles de la mort proche (même, c’est ainsi chez Schubert contrairement à Mozart, à peu près acceptée), d’un jeune homme encore -1819, il a 22 ans. Et Cassard la joue comme l’aurait - l’a peut-être- jouée ce jeune homme-là à ses amis.
La surprise: les Variations opus 27 de Webern. On n’y attendait pas Cassard, on ne s’attendait pas à cette oeuvre-là. Les trois de cette école de Vienne sont vraiment viennois, Webern lui-même, Schönberg aussi; et Berg. C’est l’oeuvre la plus radicale et Cassard lui donne, non pas un romantisme mais une forme de continuité (qui passe souvent par un juste balancement) où chaque note d’un groupe de notes (cette attention aux silences!) prépare à une note du groupe suivant. Et finalement cela passe -l’oeuvre de Webern est courte- même si Cassard est moins à son aise dans le troisième et dernier mouvement.
Philippe Cassard © Franck Denis
Avec humour il enchaîne la dernière note de Webern avec la première du Haydn qui suit, la jolie Sonate n° 42, pleine de vie, avec des moments nobles et ardents, assez virtuose. Et pour conclure (presque), comme pour passer le témoin à son camarade, une Valse-Caprice de Liszt d’après Schubert (et c’est vraiment du “Schuliszt”, avec ces notes de cristal de Liszt que Cassard unit à Schubert avec beaucoup d’élégance)
(Dommage qu’en bis il propose le 2e Impromptu opus 90 de Schubert encoredont la virtuosité le dépasse un peu. Cassard n’est pas un virtuose mais un excellent musicien)
Virtuose, Dalberto. Et grand musicien aussi. Lui, c’est Liszt. Et Budapest, où le Danube, on le sait, est vraiment roi (à Vienne c’est plutôt le “moche Danube gris”) Même si Liszt n’a pas passé trop de temps dans ce qui était alors une ville en pleine expansion. De toute façon le propos de Dalberto est différent.
Michel Dalberto © Franck Denis
Très beau Paysage, apaisé (collines de Toscane? Alpages ensoleillés?) C’est une Etude d’exécution transcendante qui ne mérite pas vraiment ce titre. Plutôt la 2e Ballade qui suit, et qui dans sa folie débridée (“pyrotechnique” dit justement Constance Clara Guibert dans le programme), avec comme souvent chez Liszt ces ombres hantées par on ne sait quel démon, alla Faust, est remarquablement maitrisée par un Dalberto en grande forme dans son beau gilet de soie, avers argent, revers bleu. Un Dalberto racontant des anecdotes, détendu (se demandant si Uderzo et Goscinny, en créant Astérix, avaient écouté Norma…), avant de passer aux choses sérieuses.
Ce que Dalberto, grand amateur de lyrique, aime infiniment, ces transcriptions dont Liszt a émaillé son oeuvre, en commençant par… un non-Liszt: le prélude de Tristan et Isolde, transcrit par le grand pianiste hongrois Zoltan Kocsis. Malheureusement c’est au ras du texte et ça ne décolle jamais. Mais peut-être est-ce pour rendre plus magique encore la version (de Liszt cette fois) de la Mort d’Isolde de son gendre, Wagner. Là, nous touchons les sphères…
Michel Dalberto © Franck Denis
Très habilement, après ce magnifique moment, Dalberto nous fait entendre deux aspects du Liszt amoureux de l’opéra italien (comme lui) mais avec des traitements complètement différents. Et c’est passionnant. Les Réminiscences de Norma où, tant pis pour nous, nous n’entendrons pas le légendaire Casta Diva (Liszt s’y est refusé) mais… tout le reste de l’opéra de Bellini, soient les autres airs que Dalberto joue avec gourmandise mais aussi avec un vrai sens du chant (“C’est un digest, nous dit-il, “Norma” en un peu plus d’un quart d’heure dans ses principaux points d’appui”)
Et avant cela, ce que Liszt avait fait du Trouvère de Verdi, autour du magnifique Miserere, superposant les trois voix, celle des moines, celle de Leonora, celle de Manrico prisonnier dans sa tour et qui lui répond. Et le défi relevé par Dalberto (évidemment) faire entendre au piano la richesse scintillante des voix et de l’orchestre. Liszt l’y aidant.
Après ce programme épuisant, aux alentours de minuit, un petit bis, de Dalberto lui-même. le 3e des 4 derniers lieder de Richard Strauss, dont beaucoup d’entre nous, en l’écoutant, ont oublié le vrai titre: “L’heure du sommeil”
Quoi de plus joliment justifié?
Sur les rives du Danube:
Philippe Cassard, piano: oeuvres de Haydn, Mozart, Beethoven, Schubert, Liszt-Schubert, Webern.
Michel Dalberto, piano: oeuvres de Liszt, Wagner-Kocsis, Liszt-Wagner, Liszt-Verdi, Liszt-Bellini, Richard Strauss-Dalberto (bis)
Parc du château de Florans (46e festival de piano de La Roque-d’Anthéron) le 7 août.