La Roque-d’Anthéron, 2e jour: Cassard et Dalberto en binôme, Nikovic et Ong à l’affût (Canto uno)

Il y a des nuits à La Roque. Entendons-nous: les pianistes ne jouent pas jusqu’à cinq heures du matin, même s’ils en seraient capables. C’est simplement le public qui ne suivrait pas complètement, public qui n’est pas tout à fait avignonnais. Ces nuits, donc: une thématique, différents concerts sur ce thème, on reste ainsi jusqu’à minuit, un délice quand la chaleur est un peu tombée.

Jan Nikovic © Franck Denis



Mais ce vendredi était une journée chargée. Soirée longue, deux découvertes dans l’après-midi. La hiérarchie est respectée: à 16 heures, dans la salle en haut du village (délicieusement climatisée cette année), un quasi inconnu. A 18 heures dans le grand parc, un (moins) inconnu, souvent auréolé de prix. Et, bien sûr, le soir, les stars.

Mais il arrive aussi que l’inconnu de 16 heures soit beaucoup plus intéressant que le presque inconnu de 18 heures. Quant aux stars… mais, sur celles d’hier, on n’a aucune raison de faire la fine bouche.

Donc un grand jeune homme aux cheveux épais, légèrement frisé, pas vraiment l’allure d’un pianiste, avec sa décontraction sans doute naturelle, mais on se méfie maintenant, voir un Malofeev. Jan Nikovic de son nom, Croate de nationalité. Vous ne pouvez en avoir entendu parler, il jouait pour la première fois en France. Ces programmes d’une heure et quelque sont forcément des cartes de visite. D’emblée encore un hommage à la France, trois pièces de Rameau, un jeu piqué qui évoque bien le clavecin, Le rappel des oiseaux pépie, les Tendres plaintes sont joliment plaintives et sa Poule, on a envie de la mettre au pot.

Jan Nikovic © Franck Denis

Suit Carnaval de Schumann. Outre qu’il nous montre alors sa virtuosité c’est assez surprenant: point d’Eusebius et de Florestan, c’est un carnaval joyeux, clair (son Fazioli, qui est le piano permanent de la salle, lui convient bien), sans ombre particulière, sinon celle, forcément, liée parfois au crépuscule avant que la fête reprenne à la nuit tombée. Il y a chez Nikovic une joie de jouer, d’envisager son piano comme un grand terrain de jeu (on le verrait bien d’ailleurs s’essayer au jazz) avec, pour l’instant, moins de réflexion que Malofeev mais cela viendra.

Une (difficile) pièce de Granados, El amor y la muerte (des Goyescas), dont il met un peu de temps à dompter les torrents de tristesse, à en souligner, enfin, les noirs goyesques liés à l’Espagne (revendiqués par Granados) Il y aura ensuite Scriabine, les 5 préludes opus 16 où Scriabine se sépare de Chopin avant la 4e sonate, tellurique -c’est le début de la virtuosité mystique de Scriabine (l’Andante nous installe pour le Prestissimo volando, qui dit tout) et Nikovic s’y amuse avec un bonheur évident (et bien sûr les doigts)

Encore Nikovic © Franck Denis

En lisant sa biographie on découvre que le garçon a été un excellent footballeur et qu’il a doublé (tout jeune, m’a-t-il dit) le Aladdin de Walt Disney en croate. On aimerait entendre cela. En attendant, après une petite pièce de sa compatriote Dora Pejacevic (la Sonate pour violon et piano de cette musicienne disparue à moins de 40 ans avait été enregistrée par Raphaëlle Moreau et Célia Oneto Bensaid, chronique du 22 décembre 2023), il nous offrit une très belle 10e Rhapsodie hongroise de Liszt, si lisztienne, si rhapsodie hongroise, et bien moins connue que d’autres.

Vincent Ong dans le grand parc. Le tout aussi jeune pianiste (de 2001, comme Nikovic, comme Malofeev) né, lui, en Malaisie, commence par le torrent, la sauvagerie des 3 études ‍ ‍de Bartok -l’époque où Bartok se lance dans une forme de radicalité (à la fin de la guerre, au tournant des années 20) à la fois géniale et que certains qualifient de “barbare’ (son Allegro barbaro justement nommé), ici le piano comme percussion mais, avec Bartok, comme TOUTES les percusssions. Ong s’en sort plutôt bien, y met violence et dissonances mais, dès que le mouvement se ralentit, on s’ennuie un peu…

Et Vincent Ong © Franck Denis

On s’ennuiera beaucoup dans les deux Haydn, ce morceau solitaire qu’est le beau (il devrait l’être!) Largo assai et dans la Sonate n° 31 qui n’est pas la plus passionnante. On est gêné par l’absence de son de Ong, un jeu à plat (qui tourne au jeu plat) sans vrai relief. On s’ennuie et même, dans le Presto final de la sonate, qui retrouve cette élégance joyeuse et bonhomme de “Papa Haydn”, pourquoi ne pas la jouer simple, charmant, au lieu d’y mettre des forte intempestifs qui cassent le charme et entravent ce rythme joyeux? On a bien conscience que l’humour viennois est loin de Kuala Lumpur, il est même assez loin de Paris, c’est dire…

Vincent Ong © Franck Denis

Très belle idée que le cycle de l’opus 102 de Mendelssohn, - nouvelles Romances sans paroles qui sont, nous avait expliqué Bertrand Chamayou il y a quelques semaines (il les a enregistrées, un album à paraître), de vrais lieder sans texte ayant accompagné Mendelssohn toute sa courte vie et non ces romances jouées par des jeunes filles phtisiques crachant (discrètement) le sang sur des touches noires pour que cela se voie moins. Ong les joue comme elles sont -c’est déjà ça- mais sans imaginaire, sans la grâce mélancolique qu’elles ont souvent.

La 6e sonate de Prokofiev démarre bien. Dans cette dissonante étrangeté, cette violence ardente et sauvage qui en fait la première des Sonates de guerre -le paradoxe étant que l’U.R.S.S. n’était pas en guerre quand il l’a composée. Ong, comme pour Bartok, y est à son affaire, frappant les accords de très haut (sa virtuosité est aussi remarquable que celle de ses pairs), maîtrisant bien les contrastes rythmiques essentiels dans cette oeuvre. Mais là encore, si les mouvements rapides (Vivace final sombre et inquiet où l’on entend cette fois, avec prémonition, le cataclysme s’approcher) sont sans reproche, le Tempo di valze lentissimo le laisse songeur. Et, en bis, son Arabesque de Schumann est jouée trop vite, sans respiration.

Et encore lui © Franck Denis

Vincent Ong a remporté un prix (le 5e) au dernier Concours Chopin de Varsovie et un autre (le 1er cette fois) au Concours Schumann (de Zwickau: la maison natale de Schumann se visite sur la belle place de l’Hôtel de Ville) C’est ainsi qu’on fait le 18 heures de La Roque-d’Anthéron. Nikovic n’ a eu que des prix croates. Mais nous verrons dans dix ans si la tortue a dépassé le lièvre. Car, vous l’aurez compris, j’ai préféré la tortue.

  • Jan Nikovic, piano: oeuvres de Rameau, Schumann, Granados, Scriabine, Pejacevic (bis), Liszt(bis)

  • Vincent Ong, piano: oeuvres de Bartok, Haydn, Mendelssohn, Prokofiev, Schumann (bis)

    Au 46e festival de La Roque-d’Anthéron, le 7 août







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