La Roque d’Anthéron 1er jour: le prince Malofeev et mademoiselle Kim

Je passerai six jours à La Roque-d’Anthéron, et je voulais commencer mon séjour annuel, dans ce plus grand festival de piano d’Europe et probablement du monde, par le concert du jeune Alexander Malofeev. Cerise sur le gâteau, trois heures plus tôt, mademoiselle (madame, devrais-je dire: elle est mariée!) Su Yeon Kim.

Alexander Malofeev © Franck Denis



Toujours ce casque blond si clair, toujours cette allure de grand étudiant rêveur: Alexander Malofeev, 24 ans, 25 à l’automne et cette curiosité incroyable qui en fait déjà un des plus remarquables interprètes de ce temps. Curiosité mais en même temps fougue de la jeunesse, désir de la tentation comme un enfant qui découvre encore les possibilités de son jouet: on l’a vu dans les bis où, à un Ground de Purcell, grave et raisonné, succédait la folle Toccata de Prokofiev où Malofeev se déchainait avec gourmandise.

Il avait commencé avec encore de l’inattendu pour lui, ces étranges Klavierstücke D.946 du dernier Schubert, trois morceaux indépendants mais reliés, comme une sonate qui n’en est pas une, avec ces ombres et ces lumières que Schubert y mettait de plus en plus en approchant de la fin. Petit chef-d’oeuvre; et Malofeev joue cela avec réflexion et intuition, n’exacerbant pas les contrastes, comme s’il nous murmurait dans la pénombre. Et l’on entend (Malofeev joue assez lentement, insiste sur les respirations, les suspensions, ce qui est déjà d’un très grand virtuose) des choses qu’on n’avait pas forcément perçue dans cette oeuvre qu’on connait bien (dans l’assistance un Michel Dalberto dont l’enregistrement de ces pièces a bercé notre jeunesse), tel hommage peut-être inconscient de Schubert à Beethoven ou Bach. Malofeev joue un peu trop vite le début du troisième morceau, qui est difficile, mais cela lui permet d’avancer vers des rivages qui lui vont mieux! Penché sur son clavier presque pour se fondre en lui, comme l’était un certain Glenn Gould, mais Malofeev a conservé le tabouret classique, pas une vieille chaise comme le Canadien…

Concentré… © Franck Denis

Même attitude dans la Suite Holberg de Grieg, plus connue dans la version pour orchestre à cordes; mais la première version de Grieg lui-même était bien pour le piano, hommage à ce compositeur norvégien oublié du XVIIe siècle sous forme de morceaux d’époque -Sarabande, Gavotte, Rigaudon. Grieg est un beau pasticheur, Malofeev aime ces styles anciens. Mais voici soudain un Air qui, sous ce titre si simple, est le coeur de l’oeuvre, se déployant dans la longueur et dans une indicible mélancolie: le compositeur met son âme à nous et Malofeev nous bouleverse dans le silence profond de deux mille personnes (la soirée affiche complet) suspendues à ce moment venu d’ailleurs par la rencontre d’un compositeur et de son jeune virtuose.

Après l’entracte il se redresse. Et enchaîne en les réunissant Sibelius, Scriabine et Lourié. Mettant dans une continuité nordique et surtout d’époque (1903-1914) le Finlandais et les Russes. Ces Arbres concis, énigmatiques, qui ne ressemblent en rien aux majestueuses symphonies de Sibelius et peuvent dérouter pour cela. Un bouleau polyphonique et dansant, un tremble que le vent… fait trembler. Sont-ce des portraits écologiques d’arbres ou l’esprit des arbres que Malofeev joue avec simplicité?

La nuit de La Roque © Franck Denis

La Valse de Scriabine démarre comme une non-valse avant de devenir valse d’une terrible virtuosité, mais instinctive, le contraire de la valse ravélienne. Les Préludes fragiles d’un Lourié de 16 ans (sa première oeuvre) sont écoutés dans un silence attentif car le silence, justement, y est très important. Et le retour de Malofeev à la virtuosité transcendante s’incarne dans la 2e sonate de Rachmaninov que j’ai toujours trouvée touffue (moins que la 1e), compensant par une virtuosité parfois fatigante un déficit d’idées marquantes. Mais comme par hasard Malofeev, en seigneur, lui donne une forme juste, ne s’y perd -ne nous perd- que rarement.

Alexander Malofeev © Franck Denis

J’imagine ce jeune homme à un carrefour de routes multiples et commençant très tôt à les explorer: il y a la route russe, la plus attirante pour lui, avec Rachmaninov, Tchaïkovsky, Prokofiev et, tout à coup, une route qui s’y embranche avec Scriabine, Medtner, peut-être Chostakovitch ou Stravinsky. Il y a celle des maîtres anciens, Haendel, Purcell, qu’il avait joués il y a quelques années, tout jeune encore. Il y a désormais les Scandinaves. Il y a la route Beethoven (un magnifique Concerto L’Empereur ici même l’an dernier), désormais la route Schubert. Et d’autres qu’il n’a pas encore tentées bien sûr, la route Mozart, la route française, la route tchèque, la route Chpin. Cet étrange (par la profusion des styles) et magnifique programme (ovationné) s’achevait par une petite valse en bis. De Griboiedov. Qui, nous rappelait-il, n’était pas compositeur mais a laissé deux ou trois charmantes pièces de salon, en homme pratiquant tous les arts. Griboiedov, premier dramaturge russe au début du XIXe siècle, et diplomate de profession, mourut en poste à Téhéran, massacré par la foule durant une émeute restée énigmatique. On était en 1829 et, pour un jeune Russe, même installé à Berlin, ce grand ami de Pouchkine est incontournable.

Su Yeon Kim © Franck Denis

Heureusement Su Yeon Kim avait joué avant.

Un programme dont on avait quand même du mal à saisir la construction. Couperin-Debussy-Chopin-Rachmaninov. Peut-être l’hommage à la France et les fondamentaux du piano (dont Rachmaninov fait désormais partie) Mais Malofeev, me direz-vous. Le programme de Malofeev était constitué des étapes de sa jeune vie. Peut-être est-ce la même chose pour la charmante Su Yeon Kim, désormais installée en Autriche. Elle fait partie de la nouvelle génération si nombreuse des Coréens (son mari est aussi pianiste) qui, désormais, trustent tant de prix en reléguant Chinois et Japonais dans les marges. Ces deux Couperin (Les ombres errantes, vraiment errantes et Le carillon de Cythère) étaient propres mais pas passionnants. Bien mieux les 4 Préludes de Debussy: un Ce qu’a vu le vent d’Ouest qui soufflait en ouragan, une Sérénade interrompue joliment espagnolée, des Voiles aux vertus de silence. Une Cathédrale engloutie qui sortait bien des flots mais avait du mal à y retourner.

La jeune Coréenne © Franck Denis

Il manque à Su Yeon Kim (mais elle grandira, quoique n’étant pas espagnole) cet instinct d’un Malofeev, de ne pas s’appuyer sur sa virtuosité qui, évidemment, est grande, mais d’essayer aussi une forme de “lâcher-prise”. Son Andante spianato de Chopin était fort joli, rêveur à souhait. Et la Grande polonaise brillante qui suivait avait de beaux moments mais des moments où, à suivre les indications à la lettre, cela manquait de ce chic désinvolte qu’y met Chopin: contrairement aux autres Polonaises, celle-ci regorge d’incises, de fioritures géniales. Et, bien sûr, la moindre note superflue est essentielle.

Les six Moments musicaux opus 16 de Rachmaninov souffraient d’un autre défaut: un manque de “russitude”, cette tristesse diffuse pas seulement liée à l’âme russe mais à celle aussi du compositeur. On en restait à la surface des notes et pourtant désormais même les non-Russes ont appris à jouer cette musique, que la virtuosité dissimule trop souvent mais pas particulièrement dans cette oeuvre.

Le plus beau moment du récital étant peut-être le bis, le si merveilleux Auf den wassern zu singen de Schubert (transcrit par Liszt) Il est vrai que c’est sans doute mon lied préféré de l’Autrichien.

  • Récital Su Yeon Kim, piano: oeuvres de Couperin, Debussy, Chopin, Rachmaninov.

  • Récital Alexander Malofeev, piano: oeuvres de Schubert, Grieg, Sibelius, Scriabine, Lourié, Rachmaninov.

    Parc du château de Florans, La Roque-d’Anthéron (13) pour le 46e festival de piano.

























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