A Deauville, jeunes pousses d’été

Après le festival de Pâques, 30e du nom, l’Août musical, 25e du nom. Série de concerts deauvillais en ce début du mois d’août, plutôt tournée vers la mise en valeur de jeunes pousses fort prometteuses, dont certaines avaient d’ailleurs déjà participé aux festivités du festival de Pâques (chroniques des 5 et 6 mai)

Gabriel Durliat et Emmanuel Coppey devant Dufy © Yannick Coupannec

Ainsi d’Arthur Hinnewinkel, qui inaugurait le concert de samedi soir (toujours dans cette salle Elie de Brignac d’habitude consacrée à la vente de yearlings, ces pur-sang d’un an) avec la belle -et pas si jouée- “Arabesque opus 18”, mais dont le thème initial vous reste à ce point dans les oreilles que, dès la seconde écoute, même des mois plus tard, vous en reconnaissez la courbe si joyeusement mélancolique. Hinnewinkel la joue avec fougue, un beau sens de la construction, un rubato un peu excessif cependant, réussissant cette fin étrangement douce. Il choisit d’ajouter (c’est très gentil de sa part) une oeuvre quasi contemporaine qui est la “Fantaisie opus 17”, mais son seul premier mouvement. Le début, difficile, est réussi, la profusion des lignes maîtrisée; mais peu à peu trop d‘intentions, trop de ralentis, l’oeuvre devient une série de “moments” comme si l’on était dans un Schumann de pièces séparées, “Carnaval” ou “Kreisleriana” . Hinnewinkel peine à construire.

Emmanuel.Coppey, Schuichi Okada, Manuel Vioque-Judde, Paul Zientara, Maxime Quennesson © Yannick Coupannec

Trop de fougue aussi dans la “Sonate pour alto et piano numéro 2” de Brahms. Mais presque pour équilibrer avec le jeu de Paul Zientara, jeune altiste adoubé par beaucoup d’ainés (les Capuçon) et dont le son magnifiquement automnal illumine de couleurs mordorées cette oeuvre parmi les dernières de Brahms -on sait que la version originale fait partie de la série de chefs-d’oeuvre écrite pour le clarinettiste Richard Mühlfeld. Un Zientara élégant mais placide, de sorte qu’on avait un peu l’impression d’une rencontre où chacun jouait sa partie, au choix, chacun de son côté ou tous deux complémentaires…

La seconde partie était assez surprenante et cependant elle s’avéra la plus réussie. Le très peu joué, très méconnu “Quintette à cordes” d’Anton Bruckner. Qui n’est, comme il pourrait l’être, nullement une oeuvre de jeunesse mais une commande faite à un Bruckner en pleine composition de son cycle de symphonies, très précisément après la 5e. Bruckner n’eut pas de chance comme souvent. Le commanditaire, un violoniste, jugea l’oeuvre trop moderne. D’autres non et le quintette fut quand même créé en novembre 1881.

Paul Zientara, Arthur Hinnewinkel © Yannick Coupannec

Emmenuel Coppey et Schuichi Okada aux violons, Manuel Vioque-Judde et de nouveau Paul Zientara à l’alto, le vioncelliste Maxime Quenneson, eurent d’emblée la même qualité d’écoute, de relance, de transmission de la phrase musicale de l’un à l’autre avec une douceur, une précision, une musicalité qui fit que cette musique, dont on sait qu’elle peut paraître difficile et même pour certains ingrate, coulait de source. Il y avait aussi, même si Bruckner n’abdiquait rien de ses idées musicales, et au contraire de ses grandioses et admirables symphonies, une légèreté, une élégance de touche parfois, comme si le compositeur se sentait plus libre, comme si c’était un peu une récréation.

Bien difficile d’ailleurs, même aux brucknériens, de reconnaître le style de leur maître. Parfois une phrase ici ou là, comme suspendue, qui a le parfum de ces superbes adagios en leur sentiment d’apesanteur. Mais des surprises, un humour (ces petites notes du premier violon qui sautille comme, de rocher en rocher, l’eau dans un torrent des Alpes) Cette attention aussi (l’esprit malhérien déjà?) à ce que chacun des musiciens ait sa prise de relais avant de la confier à un autre. Bruckner ne construit pas bloc par bloc mais, même si le premier violon demeure le primus inter pares, chacun prend non seulement la parole mais la direction, second violon ou l’alto lui-même. Ou le beau violoncelle de Maxime Quenesson qui serait presque le seul à être en contrepoint des quatre autres.

Arthur Hinnewinkel © Yannick Coupannec

Si l’on voulait trouver une ressemblance (car cette écriture sur peu d’instruments est si différente de la massivité des symphonies), il faudrait aller la chercher chez Beethoven. Et en même temps tout nous ramène, mais en pointillé, à Bruckner: cette petite “danse des anges” du premier mouvement, cette valse pas encore viennoise du deuxième ou ces réminiscences de cloches, le beau thème du violon, mystique, mais d’un mysticisme presque wagnérien, dans l’Adagio, et de nouveau la valse du finale, cette valse avec des pizzicati, et valse mais pas tout à fait. Avant une fin puissante et affirmée.

Et des auditeurs heureux, ce qui n’était pas gagné au départ. Grâce à ce brave Anton et grâce aux jeunes interprètes qui ont su le comprendre. On eut droit en prime à la 2e Danse hongroise de Brahms.

Emmanuel Coppey et Gabriel Durliat © Yannick Coupannec

Le lendemain on retrouvait Emmanuel Coppey (fils du violoncelliste Marc Coppey) avec son beau Guarnerius et le pianiste Gabriel Durliat (voir mon article du 6 mai) dans un autre lieu, la chapelle des “Franciscaines”. Qu’est-ce que les “Franciscaines”? Un centre culturel deauvillais, devenu tel après bien des aléas, cette grande bâtisse étant à l’origine un orphelinat pour filles de marins tenu… par des religieuses franciscaines. Une très belle exposition (jusqu’au 27 septembre) rend hommage au peintre “de l’autre côté de l’estuaire”, Raoul Dufy. Coppey et Durliat nous offrirent donc des oeuvres de compositeurs qu’aimait Dufy ou qu’il côtoya.

C’est que lui, le seul peintre de la famille, baignait dans la musique, tenant l’orgue quand son père dirigeait un choeur d’église, écoutant ses deux frères, qui, eux, firent profession de musiciens, l’un jouant du piano l’autre de la flûte. Durliat (dont j’ai dit le double talent de pianiste et de chef d’orchestre), étant là dans le premier des rôles, joua, de Léon Dufy, la valse-caprice Printemps fleuri. Bon. Je n’aime déjà guère les Valses-caprices de Fauré, genre musical de l’époque et qui sent sa poussière. Ce Printemps fleuri est charmant mais aussitôt oublié. D’autant qu’à côté (ou juste avant) il y avait eu le mouvement lent de la Sonate de Debussy (on regretta qu’ils n’eussent pas joué TOUTE la sonate, qui n’est pas très longue, d’autant que Dufy, preuve de l’admiration qu’il lui portait, peignit un très important Hommage à Debussy, qui se trouve dans l’exposition.

Gabriel Durliat © Yannick Coupannec

Les compositeurs aimés de Dufy: rien d’original, Bach, Mozart, Chopin. Mais y suppléait l’intelligence de nos deux compères. Place à Burliat pianiste solo: un Jésus que ma joie demeure de Bach dans la transcription de cette étonnante pianiste qu’était Dame Myra Hess -allez voir sur le Net la photo, la clope au bec, de celle qui, pour soutenir le moral des Londoniens, donna pendant la Seconde Guerre mondiale 1968 concerts. Qui furent suivis par près d’un million de Britanniques.

Burliat le joue très droit, très limpide, le thème en tout cas, délivré à la main droite, pendant que la main gauche, avec violence, semble, en voulant casser sa progression, être la porte-parole des damnés terrifiés. Et, preuve du talent de Burliat, on a presque le sentiment que les deux mains ne frappent pas le même piano: effet très étrange.

Encore Dufy, Coppey, Durliat © Yannick Coupannec

La Sonate pour piano et violon K. 304 de Mozart est aussi belle que tragique. Elle est comme un hommage à la mère de Mozart décédée peu avant, pleine de mélancolie, de nuages pudiques, de larmes non versées, de tendresse murmurée, superbement défendue -car jamais rien de trop- par les deux jeunes gens.

Durliat reprit la parole avec Chopin, le Nocturne opus 62 n° 1, pas si connu,dont le pianiste clarifie avec beaucoup de panache la superposition de lignes musicales complexes. C’est le dernier Chopin, polyphonique.

Le plus surprenant était à venir: Le boeuf sur le toit de Darius Milhaud, dans une version violon-piano donc de Milhaud lui-même. D’une difficulté extrême, surtout la partie de violon avec ses doubles notes, son écriture râpeuse, parfois atonale, que Coppey défend avec beaucoup de panache pendant que Burliat, droit, distille des phrases subtilement complexes et pas si simples à faire sonner. Une vraie découverte que Milhaud appela Ciné Fantaisie et que je préfère presque à l’original pour orchestre où les subtiles différences entre la mélodie (brésilienne) répétée quatorze fois semblent moins marquées.

Gabriel Durliat © Yannick Coupannec

Les deux complices donnèrent en bis la Berceuse ‍ de Fauré. Heureux Deauvillais: vous les retrouverez toute la semaine…

  • Emmanuel Coppey, Schuichi Okada, violons. Manuel Vioque-Judde, Paul Zientara, altos. Maxime Quennesson, violoncelle. Arthur Hinnewinkel, piano: oeuvres de Schumann, Brahms, Bruckner. Salle Elie de Brignac, Deauville, le 1er août

  • Emmanuel Coppey, violon, Gabriel Durliat, piano: oeuvres de Bach, Mozart, Chopin, Debussy, Dufy, Milhaud. Chapelle des Franciscaines, Deauville, le 2 août.

    Dans le cadre du 25e Août musical de Deauville: concerts jusqu’au 8 août (relâche le 6)

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