Au roi Mont-Blanc le baroque reconnaissant (Acte 2)
Au festival de musique baroque du Mont-Blanc ce sera une tout autre ambiance les deux jours suivants. Douleur religieuse, promenade dans le monde portugais; et toujours des églises empreintes elles-mêmes de baroque, en écho aux musiques proposées.
Luanda Siqueira et l’ensemble L’Achéron © Pierre Duclos
Stabat mater. Après les Requiem et les cantates, le genre de musique religieuse le plus fréquent. Les baroques, italiens surtout, s’y consacrèrent: Alessandro et Domenico Scarlatti, Pergolèse, Boccherini; Rossini après eux. Mais aussi Palestrina, Charpentier, Clérambault, plus tard Schubert, Gounod, Dvorak (le plus beau de tous avec le Pergolèse) puis encore Poulenc ou Penderecki. Oeuvres doloristes puisqu’on oublie parfois le mot suivant: dolorosa. “Elle se tenait debout, la mère, dans sa douleur”. La crucifixion du Christ est vue par le regard de sa mère, la Vierge Marie, à travers une vingtaine de strophes fixées par un moine et poète franciscain, Jacopone da Todi, au XIIIe siècle. Todi, ville ombrienne assez proche d’Assise.
(Les musiciens protestants ignoreront la forme du “Stabat Mater”, la mère de Jésus étant pour eux une simple femme)
Tous les musiciens du “Stabat Mater” et Bruno Bonhoure au milieu © Pierre Duclos
C’est autour d’un des plus célèbres et des plus brefs Stabat Mater, celui de Vivaldi, qu’était construite cette soirée, dans une église étonnante, énorme, dédiée à St-Nicolas de Myre, chrétien d’Anatolie qui vécut au 4e siècle, au village de Saint-Nicolas-de-Véroce. Important retable baroque, voûte plus tardive illustrant sa vie sur la coupole, sanctuaire plein comme un oeuf devant des musiciens qui ont rarement joué ensemble mais qui ont trouvé une complicité immédiate, les hommes du Concert de l’Hôtel-Dieu, Franck-Emmanuel Comte (orgue), Pierre Hamon (étonnant flûtiste), Florian Verhaegen (violon et vièle), les femmes de la Camera delle Lacrime (Chambre des Larmes), l’excellente Véronique Bouilloux (premier violon), Aurélie Métivier (alto), Clara Fellmann (violoncelle). Au psaltérion et au chant, Bruno Bonhoure, qui nous rappela plusieurs fois qu’il était d’Aurillac, comme le petit berger Gerbert qui fut le premier pape français en l’an 1000.
L’oud de Mokrane Adlani © Pierre Duclos
Bruno Bonhoure, dont la belle voix de ténor assumera la partie soliste réécrite pour lui (à l’origine l’oeuvre de Vivaldi est écrite pour contralto mais désormais tous les contre-ténors s’en emparent), n’est pas du tout spécialiste de musique baroque mais, avec son compère Khaï-Dong Luong, des musiques médiévales et c’est à travers le texte original de Todi qu’ils ont imaginé la continuité du spectacle, écouté dans un silence vraiment religieux durant plus d’une heure tant l’atmosphère était prenante. Nous entendîmes en entier, mais fractionnée, l’oeuvre de Vivaldi, d’une durée assez courte car le Vénitien n’utilisa que dix strophes sur les vingt habituelles. Non qu’il voulût se débarrasser de ce qui était une commande car l’oeuvre est vraiment belle. C’est du Vivaldi inspiré. Mais il s’agissait de tirer un fil, c’est-à-dire, en partant de la douleur de la Vierge, de parler de la douleur des mères qui perdent un enfant (on aurait pu d’ailleurs y rajouter les pères, car c’est exactement l’origine du monumental Stabat Mater d’un Dvorak ayant perdu ses deux filles; mais c’est une autre histoire…)
La vièle de Florian Verhaegen © Pierre Duclos
Ainsi il y eut un chant de pèlerinage à la Vierge, du XIVe siècle, évidemment le premier Stabat Mater de Jacopone da Todi, des extraits des laudes du Laudario di Cortona, pièces dédiées à la Madone. Mais aussi des musiques utilisées par Pasolini pour un de ses premiers films, le douloureux Mamma Roma où Anna Magnani, filmée comme une Pieta, finira par perdre son fils. Une chanson de Violetta Parra, la grande chanteuse chilienne, Rin del Angelito, rappel d’une ancienne tradition de son pays où les enfants morts en bas âge étaient présentés dans l'église du village, habillés en ange, devant toute la communauté en prière. (La continuité des arrangements entre le Laudario et Parra était telle qu’on ne s’en rendait compte qu’en entendant le latin devenu de l’espagnol!)
Et du latin en italien: toujours le Laudario avant le si beau Lamento pour la mort de Pasolini chanté à l’origine par la grande Giovanna Marini. Et un concerto douloureux de Locatelli, Il pianto d’Arianna, même si la plainte d’Ariane n’était pas celui d’une mère. Et un concerto pour flautino du même Vivaldi pour entendre Pierre Hamon. Et un oudiste, Mokrane Adlani, qui ajoutait ses couleurs aux autres cordes avant de jouer un chaabi de Kabylie, qui s’insérait si bien dans cet étonnant voyage où chaque musicien était aussi, à certains moments du Stabat Mater, choristes.
Senhora del mundo. A la harpe Pernelle Marzorati, aux percussions Manon Duchemann © Pierre Duclos
Le lendemain c’était moins baroque encore, sinon l’église, dans le petit village de Cordon, dédiée à Notre-Dame, avec une décoration… du dernier baroque (1787, par un Suisse) François Joubert-Caillet est gambiste d’origine; et fonda, comme souvent, un ensemble, L’Achéron, pour suivre ses propres désirs et y fédérer ceux qui voulaient le suivre. Le concert, Senhora del mundo, disait assez, de tous les territoires baroques, celui que nous allions arpenter. Durant la conférence Joubert-Caillet rappelait d’ailleurs que, de tous les grands pays colonisateurs (Angleterre, France, Espagne), le quatrième, le Portugal était sans doute celui qui s’était le plus frotté aux coutumes des colonisés, qui en avait retiré le plus d’enseignement. Musicaux? Le Portugal, qui fut dominé au XVIIe siècle par l’Espagne avant de retrouver son indépendance, n’eut jamais à l’époque une vraie identité dans ce domaine, sinon assez semblable à l’espagnole dans des vilancicos (terme espagnol, chants de Noël) qui ponctuèrent le concert.
En fait on se promena, et c’était très agréable même si assez peu baroque, dans les territoires portugais qui ponctuent la planète. Grâce aussi à Luanda Siqueira, brésilienne d’origine et qui, quoique chantant le baroque, ne chante pas que le baroque. Mais en portugais, oui, et avec des accents différents suivant les pays. On ne dira pas qu’il y a toujours une identité réelle dans ces musiques -un petit air de Timor, c’est trop peu pour se faire une opinion. Ou de Macao. Ou de Goa, ce Farar far, qui ressemble à une tarentelle. Bien sûr on reconnaît (chantée d’une manière très belle et très différente) la fameuse Sodade du Cap-Vert popularisée par Cesaria Evora. Et l’on reconnaît l’Afrique (Congo, Angola) à l’utilisation des timbales…
François Joubert-Caillet et sa viole © Pierre Duclos
Mais c’est quand même le Brésil qui domine, et pas seulement par le grand fadiste Antonio Zambujo qui ouvre le fado aux grands vents du large. Mais avec ces diverses modinhas, premier style vraiment brésilien, où les rythmes populaires se mêlent à des accents de bel canto (avec même des vocalises dans le Fenece doçe esperança): Siqueira nous avait expliqué qu’à l’époque de la monarchie, en plein milieu du XIXe siècle, il était coutumier dans la haute société d’inviter des musiciens italiens à venir se produire. Ceux-ci étaient alors nourris de Rossini, Bellini, Verdi, inspirant à leur tour les compositeurs locaux, un Rafael Coelho Machado, un José d’Almeida Cabral.
Et personne ne reprocha qu’on eût assez peu entendu de musique purement baroque. Même quand François Joubert-Caillet transformait sa viole en gros violoncelle.
Concert autour du “Stabat Mater” de Vivaldi avec diverses musiques. La camera delle Lacrime. Le concert de l’Hostel Dieu. Bruno Bonhoure, chant. Eglise de Saint-Nicolas de Véroce le 16 juillet.
Concert “Senhora del mundo”. Luanda Siqueira (soliste) Ensemble L’Achéron, direction François-Joubert-Caillet. Eglise de Cordon le 17 juillet.
Concerts donnés dans le cadre du 28e festival de musique baroque du Mont-Blanc qui se termine le 21 juillet en l’église de Megève.