Au roi Mont-Blanc le baroque reconnaissant

Désormais les festivals baroques pullulent comme les canicules. Il s’agit ensuite de leur donner une identité. Le festival baroque du Mont-Blanc en est à sa 28e édition et prend un tournant. On a assisté à quelques bien jolis concerts dans un des plus beaux paysages de montagne du monde.

Cyril Auvity: un ténor avant son café © Pierre Duclos

Et il est assez divertissant, au milieu de la foule des touristes, de répondre à ceux qui vous diraient, bâtons de marche en main: “Vous cherchez le refuge? -Non je cherche la viole de gambe”

Mais la particularité de ce festival où, comme souvent, les bénévoles font un travail remarquable, est d’être accueilli chaque soir (il y a une dizaine de concerts) dans un lieu différent -je veux dire: une commune différente. Se sont donc regroupées deux communautés de communes qui en comptent en tout une quinzaine et chaque jour on change d’endroit, le plus souvent dans une église -noms prestigieux pour d’autres raisons, Megève, Sallanches, Chamonix, Saint-Gervais, Argentière, etc. Mieux encore, une conférence avant le concert permet de faire connaissance avec les artistes mais surtout avec leur projet, leur parcours, montrant ainsi que la musique baroque suit parfois des trajets beaucoup plus complexes qu’on pourrait le croire.

On en eut la preuve.

Et d’ailleurs, comme le disait Franck-Emmanuel Comte, le directeur artistique, le baroque, ce qu’on appelle ainsi, ce sont quand même deux siècles de musique, soit quasiment le temps même (un peu plus) qui nous sépare, nous, de Mozart.

Marie Van Rijn à son clavecin © Pierre Duclos

Un Franck-Emmanuel Comte qui met (mettra) un point d’honneur à ouvrir le spectre, créer des connexions, des passages. Avec qui ou quoi, me direz-vous? N’est-ce pas diluer l’esprit baroque pour être à la mode? Eh! bien non, comme nous l’allons voir…

Déjà, même si c’est anecdotique, par rapport à d’autres festivals, Vézelay, Ambronay, Saintes, souvent dans des églises plus anciennes, le festival du Mont-Blanc est en pleine adéquation avec les lieux. Sanctuaires où, derrière le choeur, trônent en majesté des retables tout de bois sculptés et de dorures multiples, statues de saints ondoyants peints de teintes délicates ou ardentes. Ou bien, dans des chapelles plus modestes, voici des couleurs bonbon -rose ou pistache-pour entourer des Vierges qu’on invoque à coup d’ex-votos naïfs de coeurs portés par des angelots aux ailes argentées. Influence évidente de l’Italie voisine (et sans doute aussi de l’Autriche pas si lointaine) que l’on connaît mieux dans l’arrière-pays niçois (notre vraie temple du rococo français) mais qui remonte tout le long du duché de Savoie qui devint partie du Piémont-Sardaigne sous l’autorité du premier roi de l’Italie réunifiée.

Mais revenons à nos moutons (que l’on croisa nombreux en route pour leur transhumance)

La flûtiste Gabrielle Rubio © Pierre Duclos

Et quoique Chamonix, nous a-t-on dit, malgré sa célébrité, ne soit pas d’abord une ville de culture mais bien évidemment davantage de sport, c’est à Chamonix que l’on commença notre promenade. Dans un grand hôtel, salle hélas anonyme mais ce “Café gourmand” devait être offert sur la pelouse: un gros orage et de noires et nouvelles menaces en décidèrent autrement.

“Café gourmand” car donné à l’heure du goûter, avec les musiciennes de L’Assemblée (Juliette Guichard à la viole, Gabrielle Rubio, flûte et guitare) conduite par Marie Van Rijn de son clavecin et assurant les commentaires. Eh! bien figurez-vous que la littérature musicale sur le café est bien plus importante qu’on ne le croit, avec un vrai intérêt à l’époque baroque où le suave breuvage était encore source de découverte et d’extase. Comme le prouve ce morceau de Marin Marais (viole, clavecin, guitare), La saillie du café, d’abord mollassonne (chez des musiciens fatigués) et qui, après deux gorgées, prend un rythme endiablé. Plus sérieuse -ou plus pompeuse-, la cantate Le café de Nicolas Bernier (Ah! Tu comptes dans ton empire/ Des lieux rebelles à Bacchus)

Cyril Auvity préparant ses cafés © Pierre Duclos

On alla aussi du côté du Rameau des Indes galantes (“Grâce pour les Incas du Pérou”, un Pérou qui, à l’époque, n’était pas encore producteur), le plus pittoresque étant l’oeuvrette-pastiche d’un certain Louis Deffès (ça sent le pseudonyme) glorifiant le “nectar des rois et des artistes”: “Café, breuvage merveilleux/ C’est pour toi qu’un sans-courage devient fort/ Quand il prend du café, l’amour ne s’endort pas” Cela semblait écrit en 1661, ce le fut deux siècles plus tard.

Et d’aujourd’hui Mon très cher café de Dragan Karolic, qui faisait écho à la fameuse Cantate du Café de Bach. On savait Balzac drogué au café, on découvrit un Cantor joyeux et mystique mais d’un mysticisme caféiné. Répétant sur tous les tons “Kaffee muss ich haben -j’exige mon café”.

(Et c’était d’autant plus charmant qu’on avait un expert en café, qui nous en fit goûter, le ténor Cyril Auvity, ayant quitté William Christie ou Hervé Niquet, et qui, entre les airs qu’il nous chantait avec une ardeur de ténor caféinomane, nous expliquait les différentes manières de le préparer avant dégustation ou après musique. Je fus des goûteurs: un parfait brésilien qu’Auvity moud évidemment lui-même…)

Et Juliette Guichard à la viole de gambe © Pierre Duclos


“Café gourmand”: oeuvres de Bach, Royer, Rameau, Marais, Tetchak, Karolic, Deffès, Bernier, etc. Cyril Auvity, ténor. L’Assemblée, direction et clavecin Marie Van Rijn. Chamonix, Hôtel Héliopolis le 15 juillet.

Dans le cadre du 28e festival baroque du Mont-Blanc






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