Chant pour chant: les masterclass de Sumi Jo en Sologne

L’après-midi était studieux pour Sumi Jo et pour certains des “éliminés”, onze impétrants parmi les candidats admis à profiter des conseils de la cantatrice. On appelle cela une masterclass et cela apprend presque autant sur la professeure que sur les élèves.

La joie du gagnant, Trevor Haumschilt-Rocha © Alterego



Onze élèves et beaucoup de femmes. Cinq le jeudi, six le vendredi, affrontant avec courage la touffeur solognote malgré une climatisation discrète qui aurait pu tout aussi bien altérer la voix des chanteuses. Mais non: ce qui caractérise la plupart du temps cette nouvelle génération de candidats, c’est la puissance de la voix, comme si la perspective d’affronter des salles de plus en plus grandes donnait la priorité à la projection qui a le défaut, évidemment, de nuire aux nuances nécessaires. Mais c’est un beau défi aussi d’être capable de murmurer en se faisant entendre au dernier rang. Et cela s’apprend!

Un homme, dix femmes, donc. Le second jour fut exclusivement féminin. Ce n’est pas pour cela, on l’avoue, qu’on y a été moins assidu, nous limitant vraiment à quatre des six candidates. C’est sans doute que le répertoire était un peu répétitif et que les conseils de Sumi Jo se reprenaient en fonction aussi des nationalités des chanteuses. Qu’on se comprenne: la cantatrice coréenne, qui parle nombre de langues, s’est d’abord fait une spécialité des opéras italiens mais aussi français, y ajoutant des rôles de colorature en allemand, Zerbinette (Ariane à Naxos, Richard Strauss) ou la Reine de la Nuit (La flûte enchantée, Mozart) Ainsi il était logique qu’on assistât à un déferlement de rôles que chanta ou qu’aurait pu chanter Sumi Jo, l’italien arrivant largement en tête dans le choix des airs.

L’italien! Ce fut l’axe principal du premier jour, une Sumi Jo transformé en professeur de prononciation car la langue de la péninsule n’est évidemment pas une forme de français avec des “o” et des “a”. L’italien est accentué, contrairement à notre langue qui est “plate”. Et le sentiment passe par le juste accent donné aux mots et par le choix de ceux qui lui donnent un sens. Premier exemple avec Rumeysan Delican, toute menue jeune femme de nationalité turque, qui est vraiment une colorature lançant des aigus d’une difficulté sans nom (au point de s’épuiser à les reprendre encore et encore) dans un air de la “Linda di Chamounix” de Donizetti. Renforcer chaque mot. Tenir la note aussi. Aller à la justesse qui, parfois, cède dans les contre-quelque chose. Et dans les vocalises bien rendre claire chaque note. La barre est haute. Mais il faut savoir ce que l’on veut.

Lusila Masi, canado-italienne, ne chantera pas en italien. Mais en allemand. Le premier air de la Reine de la Nuit. Ce sont les vocalises qui souffriront. Globalement la jeune femme manque de justesse et Sumi Jo l’oblige à faire les exercices de mise en voix que, curieusement, tout chanteur amateur pratique avant de se mettre à chanter (que ce soit en chorale ou en petit groupe, il faut toujours un échauffement) On est un peu surpris d’ailleurs de n’avoir guère entendu (venus des granges où les chanteurs vocalisaient avant leur entrée en scène) ces simples “ah ah ah” sur une voyelle ou une autre, qui permet d’entendre sa propre justesse et que Sumi Jo fera travailler à plus d’une candidate.

Alice Parisien, la Française, a une voix ravissante. Elle se sort très bien de l’ “Air des clochettes” de “Lakmé” (Léo Delibes) et se montre émouvante dans le “Caro nome” (Gilda, “Rigoletto”, Verdi) Elle, c’est la puissance et la projection qu’il faut travailler. La voix est petite, il y a des exercices à faire pour la développer, placement du palais, inspiration, tenue du diaphragme.

Ciel, un homme! Dans cet air repris deux fois dans les concerts (et par le vainqueur, voir ma chronique précédente), la mort de Rodrigue dans le “Don Carlos”de Verdi. Robin Park, chinois étudiant en Allemagne, a une très belle voix de baryton mais on peut comprendre que dans cet air si difficile, son italien, déjà de qualité, puisse être amélioré. Travailler donc la prosodie italienne, ce que Sumi Jo appelle le “legato romantico” où l’on prolonge le sentiment d’une phrase à l’autre, en particulier dans un air comme celui-là dont j’ai déjà dit qu’il est une déclaration en même temps qu’un adieu.

La Russe Aleksandra Kenenova devra aussi travailler son italien dans cet air inattendu de “La finta giardinera” (Mozart) où sa véhémence se montrait de bon aloi.

Le lendemain il y eut un air français, l’air de Juliette, “Je veux vivre” (Roméo et Juliette, Gounod): Clara Zammit devait tenir les mots dans le mouvement tourbillonnant de la valse qui est le rythme même qu’il faut y maintenir. L’Italienne Norma Sereni chantait “Traviata” où, bien sûr, la prosodie ne lui posait aucun problème. Il fallait aller chercher l’endurance du rôle. Le reste était toujours italien. De Mariya Kotenko (Ukrainienne) le si beau “Pace, pace” (Verdi, La force du destin), de la Polonaise Paulina Bielarczyk l’air d’Adriana Lecouvreur (Cilea), “Io son l’umile ancilla”. Dont Sumi Jo fit revoir et la prononciation italienne et la ligne de chant, poussant la beauté et la puissance de la voix de la chanteuse jusqu’à l’incarnation qui est l’essence du vérisme.

Ainsi on en apprit sur les exigences d’une grande cantatrice. Guère différentes d’une Callas, d’une Schwarzkopf. Songer aux mots, à leur sens mais aussi à leur nécessaire compréhension, évidente nécessité quand il s’agit du répertoire mélodique mais qui ne doit pas être oublié sur scène au profit de l’art du jeu. Texte, musique, personnage. Les chanteurs sont d’abord des acteurs chantants.


Masterclass de Sumi Jo. Château de La Ferté-Imbault en Sologne, les 9 et 10 juillet.




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