Chant contre chant (le concours Sumi Jo en Sologne)

Deuxième édition du concours organisé en Sologne par la cantatrice Sumi Jo avec un franc succès et une qualité remarquable des prétendants, même ceux qui n’ont pas accédé au podium. Le joli château de La Ferté-Imbault, entre Salbris et Romorantin, prêtait ses vieux murs aux nobles voix.

La mezzo Fei Sun © Alterego


Un château dont la structure rappelle ses origines moyenâgeuses (ressemblant de loin à un fort donjon) mais qui fut redéfini à la Renaissance, puis au Grand Siècle avec son appareil de pierres et de briques. Il passa de grande famille en grande famille, connut à la suite de la Révolution quelques vicissitudes, allant d’un propriétaire à un autre avec des fortunes diverses. Les châtelains actuels, personnes de goût, ont eu à coeur de lui redonner son lustre; ardents mélomanes, ils connaissaient Sumi Jo qui cherchait un lieu où créer un concours international de chant. L’amitié, la passion, firent le reste.

On avait deviné, à la qualité des vainqueurs de la première édition qui, lors de la présentation de ce deuxième concours à la salle Cortot, nous avait offert un magnifique aperçu de leur talent, qu’il ne s’agirait pas d’une banale petite rencontre entre quelques professionnels du chant. De fait il y eut d’emblée (attirées ou non par l’aura de la cantatrice coréenne) plus de 600 candidatures. Il en subsista 24 qu’eut à juger un jury de sommités, outre Sumi Jo et le châtelain lui-même, Olivier Medinger. Soient le ténor argentin Marcelo Alvarez, l’ancien responsable de Warner Classic et divers représentants (directeur de casting, directrice artistique) du Metropolitan Opera (New-York), de Covent Garden (Londres) ou de la Scala de Milan.

Le vainqueur, Trevor Haumschilt-Rocha © Alterego

Nous arrivâmes sur les deux dernières soirées. A la première concouraient les 16 (sur 24) éliminés, le public ayant la lourde tâche d’en sauver un ou une pour la grande finale. Un seul air à défendre et il fallait le choisir adroitement. Le soir suivant les huit “reçus” proposaient deux airs. On était d’ailleurs un peu surpris de n’entendre que des morceaux lyriques, il nous semblait avoir compris que tous ces chanteurs (et bien sûr, comme dans tous les concours, les “éliminés” étant souvent d’un niveau fort proche des “reçus” voire, par la qualité de la voix, supérieur… mais ce nétait pas le seul critère) avaient présenté aussi une autre partie de leur art, qui est le lied ou la mélodie. Nous n’en entendîmes hélas! sur les deux soirs aucun exemple.

Ils devaient donc être neuf à la grande finale. Ils furent onze: Olivier Medinger, excipant de sa qualité de président, en sauva un autre; et Sumi Jo fit la même chose. Ce n’était pas trop.

Paula Iancic, 3e prix © Alterego

Je dois désormais avouer quelque chose, ma tranquille modestie dût-elle en souffrir: notre petit groupe de journalistes mit dans le mille; les trois vainqueurs choisis par le jury étaient aussi les nôtres. Plus encore: je les avais mis dans cet ordre quand mes camarades, comme au tiercé, les avaient un peu mélangé. Donnons donc déjà leur nom: Trevor Haumschilt-Rocha (1er prix). Seungho Yoo (2e prix) Paula Iancic (3e prix) Plus un double “prix spécial du jury” pour l’Ukrainienne Evelina Liubonko (qui avait été la veille “prix du public” donc repêchée) et la Chinoise Fei Sun (repêchée, elle, par Sumi Jo)

Intéressant de constater -et de voir- combien les choses tiennent à peu, être moins en forme un soir, faire un mauvais choix d’oeuvre, vouloir peut-être plaire à la présidente, Sumi Jo, dont on sait qu’elle est souveraine dans le répertoire italien -il y eut une inflation d’airs italiens! Pourquoi, par exemple, la finaliste russe Iana Diakova, qui avait fait, nous a-t-on dit, très forte impression dans les éliminatoires, n’a-t-elle proposé aucun air russe, se lançant dans un Haendel en anglais et un Rossini en italien qui finissaient par se ressembler dans les couleurs qu’elle proposait, aigus stratosphériques ou vocalises infernales? A ceci près qu’on ne comprenait pas du tout dans quelle langue elle chantait…

Le 2e prix, Seungho Yoo © Alterego

C’est un exemple. Mais il est facile depuis son fauteuil de critiquer, la pression d’un concours, la jeunesse des chanteurs, les conseils d’un professeur (et quel est leur qualité, d’un pays à l’autre, certains largement moins pourvus, car c’était vraiment un concours international, les musiciens venant désormais du monde entier, gagnant de nouvelles terres, on le voit déjà dans les distributions des grands opéras du monde, l’Afrique, l’Océanie?), professeur que l’on n’ose contredire.

Il était d’ailleurs intéressant que les trois “repêchés” de la veille soient montés tous trois sur le podium final. A se demander pourquoi ils n’avaient pas été retenus… J’avais carton plein: j’avais voté, en tant que public, pour l’ Américain Trevor Haumschilt-Rocha qui avait magnifiquement déroulé un air de “La ville morte” de Korngold (“Mein Sehnene, mein Wähnen”). Il conquit le jury du dernier soir avec d’abord l’air de Figaro “Hai gia vinta la causa!” ("Les noces de Figaro”, Mozart) même si cette voix de bronze est plus celle du Comte. Mais surtout son “Son io mio Carlo” (“Don Carlo”, Verdi) fut bouleversant: la mort de Rodrigo, qui est presque au début une déclaration d’amour à son prince avant que l’approche du dernier instant se transforme presque en révolte. Nous entendîmes trois fois ce morceau, ce fut la plus belle des trois, le Roumain David Pogana, par exemple, mettant beaucoup trop de puissance dans sa première partie, comme si l’agonisant venait proposer à Don Carlo d’aller boire un coup entre potes.

Evelina Liubonko © Alterego

Seungho Yoo, le Coréen, nous étonna. On avait déjà entendu chanteurs et chanteuses à la prononciation hésitante voire défectueuse. Il commença par “Ves’tabar Spit”, l’air d’Aleko du bref opéra éponyme de Rachmaninov: émouvant et sombre dans un russe excellent. Puis ce fut l’air du “Don Carlos” de Verdi (la version française de l’opéra), “Elle ne m’aime pas”. On l’avait entendu la veille par l’Américain Cory McGee: belle voix mais interprétation trop timide. Le Coréen, dans un français très compréhensible, y trouvait les intentions exactes d’un Philippe II, souverain tout-puissant, qui se rend compte avec étonnement, douleur et tristesse que dans l’amour qui se refuse à nous, tout roi que l’on soit, on est aussi démuni qu’un mendiant.

Il y eut une femme, troisième prix: la Roumaine Paula Iancic: ravissant “Hymne à la lune” de la “Russalka” de Dvorak, chanté avec une tendresse et une délicatesse idéales. Puis le “Tu puniscimi o Signore” bien moins connu de la “Luisa Miller” de Verdi où elle montrait qu’elle était tout aussi capable de se plier au chant verdien… tout en nous faisant une proposition originale.

Les cinq lauréats avec Olivier Medinger, le président du jury, et Sumi Jo au centre © Alterego

L’Ukrainienne Evelina Liubonko, prix du public avec le “Glitter and be Gay” du “Candide” de Leonard Bernstein, avait prouvé qu’elle savait chanter mais aussi y mettre l’humour et la tristesse, bref maîtriser l’art du jeu, essentiel dans le chant. C’est ce souvenir-là qui la propulsa prix du jury, et aussi le premier air de la Reine de la Nuit, presque aussi difficile, dans un autre genre, que l’autre, le fameux. Liubonko, dans ce “O zitte nicht, mein lieber Sohn”(Mozart donc, “La flûte enchantée”), nous régala de vocalises impeccables. Dommage qu’elle ait choisi en ouverture l’air du feu de “L’enfant et les sortilèges” de Ravel, où l’on ne comprenait pas grand-chose du texte si réussi de la grande Colette. Et si l’on ne connait pas l’oeuvre, c’est un air trop court pour impressionner.

Quant à la Chinoise Fei Sun, autre “prix spécial”, elle ne m’a intéressé ni dans sa “Clémence de Titus” (Mozart) ni dans ses “Huguenots” (Meyerbeer). Mais c’était là aussi le choix des oeuvres. la veille cette voix de mezzo avait montré de très belles couleurs dans le “Se Romeo t’uccise un figlio” (“I Capuleti e I Montecchi”, Bellini) mais dans une forme d’indifférence.

Le cher public © Alterego

Il n’empêche: on en a profité, dans cette belle grange à la carène renversée où la scène a été décorée en petit théâtre à la Marie-Antoinette (tableaux peints flirtant avec le kitsch sans y tomber), pour faire un peu notre marché (moins évidemment que certains des membres du jury) et noter des voix à suivre, voix qui, d’ailleurs, ont déjà des engagements dans divers théâtres. Mais un prix, on le sait, booste les propositions, donne un évident coup d’accélérateur. J’ai aimé, à la finale, le “Se vuol ballare” (“Les noces de Figaro”, Mozart) de l’Espagnol Alejandro Balinas Vieites qui a enchaîné sur un air de zarzuela, malheureusement pas assez représentatif. Je suivrai le jeune ténor français (22 ans, sans doute le benjamin de la compétition) Paul Germanaz, bel juvénilité dans un air de “Cenerentola” (Rossini) et qui a surpris en défendant (très bien) “I know that you all hate me” du “Saint of Bleecker street” de Menotti, un peu oublié en Europe même s’il continue à être un nom aux Etas-Unis. La Coréenne Hyerim Kim a beaucoup amusé dans “Les oiseaux dans la charmille” de la poupée Olympia (“Les contes d’Hoffmann”, Offenbach) mais le choix de l’air de Zerbinette dans l’ “Ariane à Naxos” de Richard Strauss, compréhensible pour une colorature, est compliqué à défendre en sortant ce long air de son contexte. Et Kim n’y est pas parvenue.

Trevor Haumschilt-Rocha © Alterego

La veille, pour moi, deux chanteurs, en-dehors de ceux cités plus haut, m’avaient interessé. Une proposition du Camerounais Vanel Djoko Fodjo, inattendue car sans tragédie envahissante, l’air de Pâris dans “La belle Hélène” (Offenbach), “Au mont Ida”, très joliment chanté d’une belle voix de ténorino. Et la surprenante Néerlandaise Jessica Stakenburg, proposant la seule contribution wagnérienne de la compétition, et pas la plus évidente, l’air de Freia de l’”Or du Rhin”, “Weiche, Wotan, Weiche!”, qu’elle chanta avec beaucoup d’autorité et une stature à la Birgit Nilsson.

Les autres étaient en-dessous. La courageuse “Gavotte” de la “Manon” de Massenet (l’acte du Cours-la-Reine) où Clara Orif, de l’abattage, s’agitait un peu trop. Le “En proie à la tristesse” du “Comte Ory” de Rossini (opéra écrit en français par le maître italien): Inès Lorans, diction un peu démodée, s’y montrait souveraine dans les vocalises. Le Serbe Viktor Dimitrije Aksentijevic révélait un beau timbre sombre dans l’ “Hérodiade” de Massenet mais c’est cette “Vision fugitive” qui m’a paru désuète. Enfin pourquoi la zimbabwéenne Molly Dzangare se lance-t-elle -avec beaucoup d’élégance, certes- dans ce “Depuis le jour” de la “Louise” de Gustave Charpentier, qui tient aussi par l’importance du texte, et dans une langue, le français, que, visiblement, elle ne maîtrise guère?

Paula Iancic dans l’ “Hymne à la lune” © Alterego

Etranges choix, propositions porteuses, belles découvertes quand même, et bien plus nombreuses que les déceptions -les vraies déceptions, il y en aura eu deux sur les 24 candidats, évidemment on ne dira pas les noms. Mais il y eut aussi une autre partie très intéressante dans ce concours, sous la chaleur écrasante des après-midi -malgré les nombreuses forêts la Sologne était un étouffoir.

Une autre partie où la vedette était Sumi Jo elle-même. La cheffe d’orchestre de tout cela, dont j’ai encore assez peu parlé.



2e concours international de chant Sumi Jo. Château de La Ferté-Imbault (Loir-et-Cher) du 6 au 11 juillet.



































































































































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