Saint-Denis: dans la basilique royale le sacre d’une voix

Derniers jours du festival de Saint-Denis. Et la découverte d’une voix magnifique de contre-ténor, celle de Key’Mon Murrah. C’est Christophe Rousset qui l’accompagnait dans un programme presque trop court consacré à Haendel. On reparlera évidemment de ce jeune homme.

Key’Mon Murrah © Christophe Filleule- Festival de Saint-Denis 2026



Pas si jeune d’ailleurs… Key’Mon Murrah, 36 ans cet hiver. Mais une carrière qui a trouvé surtout son essor aux Etats-Unis où, selon une coutume fort répandue là-bas, il commence à chanter dans un choeur d’église à l’âge de 9 ans, du côté de Louisville, Kentucky, choeur essentiellement noir qui donna à l’Amérique, sans qu’elle le sût toujours, tant d’admirables chanteurs et chanteuses bien sûr, pas seulement dans le domaine classique, Ella Fitzgerald, Nina Simone, Michael Jackson, Shirley Bassey, Ray Charles, liste longue…

On ne sait (pas encore) son itinéraire exact, le programme du festival s’intéressant surtout à ce qu’il va faire dans les mois qui viennent. Sur les dernières années une série de concours d’un homme déjà proche de la trentaine, emmagasinant les prix, à New-York, Rochester, Houston, sous le parrainage posthume par exemple d’une Marian Anderson (Marian Anderson Vocal Award qu’il remporta) Carrière démarrant et déjà joliment amorcée sur le territoire américain, de Milwaukee à Chicago ou à Dallas.

Rousset de dos, Murrah de face, l’orchestre © Christophe Filleule- Festival de Saint-Denis 2026

On était déjà jeudi dernier à la fin de ce 58e festival de Saint-Denis. Dans la basilique royale, qui est désormais, et depuis pas mal d’années, cathédrale du département de Seine-Saint-Denis (on ne sait si le titre est plus prestigieux!) et qui est le lieu principal des concerts avec le pavillon de la Légion d’Honneur, le festival semble s’être davantage recentré sur une programmation baroque dont le récital de l’autre jour était le reflet. “ Haendelian heroes”, objet d’une tournée en France et aux Etats-Unis, accompagné par les Talens Lyriques sous la direction de Christophe Rousset: voilà donc ce qui va vraiment faire connaître Key’Mon Murrah aux mélomanes que nous sommes.

Concert assez court, peut-être la performance physique y joua-t-elle un rôle, se muant en fatigue. S’attaquer à Haendel est à la fois un Himalaya et une source considérable de bonheur, tant la qualité de l’oeuvre, au-delà du style baroque, est splendide et constante. Les quatre opéras au programme furent écrits aussi bien dans la jeunesse de Haendel que dans sa maturité, Giulio Cesare in Egitto comme Ariodante datant des années 1720-1735, Serse de 1738, Rinaldo de 1711. Le plus remarquable étant que la musique est d’entrée admirable, sans vraiment l’évolution qu’on voit chez Mozart ou Schubert: lyrisme suave et douloureux, dans Rinaldo, du “Cara sposa”, fougue du “Venti Turbini”, l’un semblant le petit frère en poésie pleine d’émotion du fameux et sublime “Ombra mai fu” du Serse, l’autre de la puissance acrobatique (nombreuses vocalises) du “Crude furie” dans la même oeuvre.

Key’Mon Murrah © Christophe Filleule- Festival de Saint-Denis 2026

Un Jules César en Egypte le mieux servi de tous dont, à côte du plus célèbre “Svegliatevi nel core” on entendit, bardés de morceaux orchestraux, les moins connus “Cara sperme questo cor” ou “L’Angue offesa mai riposa” qui ressemble parfois au début d’une messe royale dans la richesse de son soutien orchestral. Ce Jules César vit Murrah endosser le rôle de Sestus, le fils de Pompée qui veut venger son père. Rôle créé par le castrat Senesino (car né à Sienne) que Murrah investit d’emblée avec une puissance superbe, vocalises parfaitement contrôlées, clarté de la diction, timbre somptueux, dans la puissance et la virtuosité comme dans la douleur ou la poésie -et ces aigus étonnants qui ont frappé le public d’admiration.

Dirigés par un Christophe Rousset très attentif à son chanteur mais parfois trop placide, les Talens lyriques entourent très bien cet homme très élégant, mais d’une élégance américaine, grande veste blanche à revers sur pantalon noir et qui, dès les premières mesures, prendra place pour nous au rang des grands contre-ténors de ce temps, dont le nombre va finir par être aussi imposant qu’une armée de manchots dans un documentaire sur les icebergs. Qualité supplémentaire de Key’Mon Murrah: sa tessiture fort étendue, d’une égalité remarquable dans tous les registres, au point qu’il peut reprendre dans les notes les plus graves son timbre de probable baryton au naturel (timbre qui est aussi celui de Jaroussky)

Christophe Rousset devant vitrail © Christophe Filleule- Festival de Saint-Denis 2026

Dans les trois autres opéras, Murrah interprète les rôles-titres, Serse, Rinaldo, Ariodante, tous trois créés par des castrats -celui de Serse par le fameux Caffarelli, rival de Farinelli. Très belle capacité de Murrah à donner ses couleurs à chaque air, dans ce tourbillon que constitue un récital où s’enchaînent des caractères particuliers, même si les rôles dans la musique baroque étaient souvent des archétypes. Habile mélange aussi de musique instrumentale -une passacaille, une sinfonia par-ci une ouverture par-là avec un concerto grosso au milieu (l’opus 3 n° 2) qui, comme tout concerto grosso, donne de beaux rôles à certains instruments, le violoncelle, les violons, le hautbois.

Un reproche? Pourquoi donc? Peut-être, après de remarquables vocalises, une tendance à pousser la note au lieu de reprendre tout de suite la ligne de chant. Vétille! On souhaite à Key’Mon Murrah de devenir le vrai spécialiste de Haendel qu’il semble aspirer à être: tant d’opéras du maître saxon sont encore si peu joués et il y a quasiment dans chacun un rôle, souvent titre, créé par les plus grands castrats de l’époque. Murrah en a l’étoffe.


Haendelian Heroes: oeuvres de Haendel. Key’Mon Murrah, contre-ténor. Les Talens lyriques, direction Christophe Rousset. Basilique de Saint-Denis le 18 juin.













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