A Bastille, “Ercole amante”: Hercule saisi d’un amour brûlant (au sens propre)
Beau spectacle. Sans doute un des plus réussis de cette saison de l’Opéra de Paris. Et dans un genre assez peu habituel dans ses murs: le baroque. Qui plus est l’auteur est une autrice, Antonia Bembo. Et si “Ercole amante” fut composé au tout début du XVIIIe siècle, sa création n’intervint qu’il y a… trois ans
Sandrine Piau, Vénus royale © Bernd Uhlig, Opéra national de Paris
“C’était beaucoup trop long” disait un monsieur le nez pincé, à rebours des applaudissements nourris qui ont accueilli chanteurs, danseurs, chef d’orchestre, mise en scène et l’oeuvre elle-même. Mais, cher monsieur, les opéras baroques, c’est toujours très long. La mode des intrigues à ramifications multiples, des décors somptueux, des danses rajoutées, bref, il s’agissait de faire un spectacle total, surtout quand on était la protégée de Louis XIV comme Antonia Bembo.
On aurait pu croire qu’Emiliano Gonzalez Toro, spécialiste de ces musiques, eût été à l’origine de sa redécouverte, lui qui est devenu un grand défenseur de Cavalli qu’il a contribué à faire ressortir des bibliothèques. Or le premier Ercole amante fut celui de Cavalli en 1662, sous le très jeune Louis XIV, en l’honneur de son mariage avec Marie-Thérèse d’Autriche. Bembo reprit le livret en 1707 pour son propre opéra, unique semble-t-il dans une production plutôt tournée vers cantates et motets.
La mort d’Hercule: Andreas Wolf, Deepa Johnny (Déjanire) © Bernd Uhlig, Opéra national de Paris
Cette Antonia Bembo, excellente cantatrice (ce qui explique qu’elle sache si bien écrire pour les voix), était née Padoani (de Padoue) à Venise Elle reçut des cours de musique de Cavalli lui-même, épousa un noble, le sieur Bembo, mais partit à Paris pour échapper à sa violence. C’est là qu’elle vécut bien longtemps (elle mourut entre 1715 et 1720), protégée par Louis XIV, d’une existence bien chrétienne marquée par des oeuvres pies.
Junon (Julie Fuchs). A droite le dieu Sommeil © Bernd Uhlig, Opéra national de Paris
Gonzalez Toro, connaissant Bembo, comme Barbara Strozzi, élève elle aussi de son cher Cavalli, se plongea dans la lecture de la partition il y a une dizaine d’années, la trouva remarquable, fit en sorte qu’elle fût représentée. On est heureux d’approuver son analyse, la mode de la redécouverte des femmes compositeurs n’étant pas toujours à la hauteur des espérances qu’on aurait pu y mettre. Or voici une oeuvre au souffle incontestable et qui a l’originalité (on s’en doutait mais on en entend la preuve) de mêler quelque chose d’italien (le brillant, la furia, une énergie) à l’écriture à la française, structurée, grandiose, organisée, dans la ligne d’un Lully qui définit le genre. Bembo est un remarquable mélange des deux influences, avec un souffle bienvenu qui fait que l’on tient assez bien ces plus de trois heures de musique, entonnées par d’excellents chanteurs venus d’un peu tous les horizons.
Ils se noient: le Page (Théo Imart) et Hillo (Alasdair Kent) © Bernd Uhlig, Opéra national de Paris
L’intrigue pourrait être limpide: Hercule, sûr de sa puissance qui lui donne, pense-t-il, un droit de cuissage, est tombé amoureux de Iole, pourtant promise à son fils Hillo. Cela fait le désespoir de sa légitime, Déjanire, dont il semble se ficher complètement. Mais comme dans la guerre de Troie, ce sont les dieux qui, en sous-main, font la loi. Vénus soutient Hercule au nom de l’amour, le héros ayant déjà multiplié les aventures et aimant parader dans son jardin (décor très amusant) entouré des statues de lui-même, toutes exhibant sa nudité musclée. Mais Vénus est volage elle aussi et se consacre vite à d’autres soutiens. Ce n’est pas le cas de l’autre déesse, Junon, en charge de la fidélité et du mariage, ennemie jurée d’Hercule dont le père est Jupiter et la mère… n’est pas elle. Junon est rancunière et vindicative, c’est elle qui perdra Hercule quand il endossera la fameuse tunique de Nessus, empoisonnée, qui le consumera jusqu’à la mort.
Au pays des ombres. Au centre Déjanire (Deepa Johnny) © Bernd Uhlig, Opéra national de Paris
Le demi-dieu, cependant, tout mort qu’il soit, accédera à l’immortalité et Junon, sa vengeance assouvie, trouvera brusquement ce héros très sympathique! On sait combien les dieux de la mythologie grecque et romaine sont des fous furieux. Quelques comparses viennent encore égayer l’histoire: un jeune page (qui est aussi un messager) qui s’interroge sur les mystères de l’Amour à la manière de Chérubin plus tard mais lui avec inquiétude, et aussi Lychas, serviteur de Déjanire, qui se fait avouer par le jeune homme, proche de Hillo, les desseins d’Hercule, ce qui va consterner Déjanire.
Des drames :Hillo, trahi par son père, se jette à l’eau; sa mère, désespérée, le croit noyé sans savoir que Junon lui sauva la vie par l’entremise de Neptune, son beau-frère. Des scènes sinistres: une visite aux Enfers de la même Déjanire pleurant son fils sur la tombe de son propre père, Eutyre, tué par Hercule, un Eutyre qui déchaîne devant elle les ombres infernales; tableau saisissant. Et divers comparses, le plus souvent des dieux mis à contribution, Neptune donc, Mercure, le dieu du Sommeil, Pasithée, qui était assimilée aux Grâces par les Romains, et les 3 Grâces elles-mêmes, complices de Vénus. Tout ce petit monde se croise, se parle, dans le même espace où les différents dieux viennent rendre visite ax domaines des hommes comme si c’étaient les leurs. Et c’est exactement cela aussi, l’univers baroque.
Les amoureux: Hillo (Alasdair Kent) et Iole (Ana Vieira Leite) © Bernd Uhlig, Opéra national de Paris
Y a-t-il d’ailleurs un personnage central? On pourrait dire Hercule. Mais Hercule n’a que quelques scènes: le baryton allemand Andreas Wolf manque de charisme, de présence et ses graves sont trop sourds. Mais il est émouvant juste à temps dans la scène de sa mort. On découvre la Déjanire touchante de Deepa Johnny qui, née à Oman, marque encore une nouvelle conquête géographique du chant classique, même si elle étudia à Los Angeles. La voix est belle, comme celle d’Ana Vieira Leite, une habituée et de William Christie et de Garcia-Alarcon lui-même, dans le rôle de la triste Iole. Beau rôle de ténorino de l’ Australien Alasdair Kent en Hillo, comme du jeune Page français Théo Imart, un rôle de contre-ténor. On aimera le réentendre.
Déjanire (Deepa Johnny) entourée d’Hercules © Bernd Uhlig, Opéra national de Paris
Deux “stars” françaises complètent ce tour des rôles principaux. Sandrine Piau en Vénus n’avait pas chanté ici depuis 2014. On devine pourquoi: sa voix si pure manque de projection pour un immense vaisseau comme Bastille. C’est moins le cas pour une Julie Fuchs en Junon, odieuse avec une classe folle dans un ensemble crème qu’elle promène indifférente aux humains à travers la scène. Enfin, en Lycas (Licco) Marcel Beekman compose un superbe personnage plein d’humour et d’insouciance même si c’est lui qui sera à l’origine du drame, puisque, poussé par Junon, il conseille à Déjanire d’offrir en cadeau à Hercule la tunique fatale, sans savoir bien entendu de quoi elle est faite.
Encore la triste Déjanire (Deepa Johnny) © Bernd Uhlig, Opéra national de Paris
Netia Jones compose un spectacle réjouissant, utilisant fort bien et souvent la machinerie de Bastille, nous promenant d’un décor à l’autre où l’on flirte avec une Antiquité recomposée à la Renaissance, utilisant la vidéo avec intelligence et parfois de belles trouvailles, les deux statues d’Hercule qui luttent l’une contre l’autre, la scène où Vénus et Junon (Piau-Fuchs, royales) se regardent en chiens de faïence pendant que leurs silhouettes se crèpent le chignon sur l’écran; ou la noyade très bien menée d’Hillo dans une mer déchaînée. La scène aussi où, missionné par Junon, le dieu du Sommeil (rôle muet) va endormir Hercule -belle musique mystérieuse de Bembo. Et, comme clin d’oeil à notre temps, on aura noté qu’au mariage d’Hercule et de Iole qui est le prétexte comme parfois au mariage d’autres couples, il y a quelques hommes qui s’y préparent entre eux.
Maud Le Pladec, qui signa la chorégraphie des J.O. de 2024 auprès de Thomas Jolly, signe une chorégraphie énergique qui échappe à la tentation baroque habituelle. Et bien sûr Leonardo Garcia-Alarcon, à la tête de ses troupes de la Cappella Mediterranea (et du très bon choeur de chambre de Namur), équilibre parfaitement le grand style à la française et l'éclat des couleurs italiennes d’une partition dont il sait explorer les styles, à charge pour lui de nous faire découvrir les autres compositions de cette Antonia Bembo sauvée de l’oubli qui, évidemment, seront sans doute plus recueillies que les trépidantes aventures sexuelles du modèle des héros musclés.
Ercole amante d’Antonia Bembo, mise en scène de Netia Jones, direction musicale de Leonardo Garcia-Alarcon. Opéra-Bastille, Paris, du 30 mai au 14 juin.