Meslay II: les oies et le renard (d’après La Fontaine)

Le dimanche à la grange de Meslay a des allures de garden-party. A condition qu’il ne pleuve pas et nous fûmes bénis des dieux. 3 concerts heureux ponctuent cette journée, mais dans un silence désormais troublant, le bestiaire de Meslay s’étant réduit comme peau de chagrin et voici pourquoi…

Eric Lu (pas loup) © Gérard Proust


Il y avait un coq appelé Allan (le coq Allan) qui a disparu depuis, de sa belle mort ou emporté par le destin des coqs; c’était la mascotte de Meslay. Il y avait peut-être quelques ânes, qui ont été muselés car le braiement d’un âne est incompatible avec un pianisssimo de Chopin, même si les murs de la grange sont épais. Mais voici la triste histoire survenue il y a quelques mois: trois oies vivant à Meslay ayant cacardé tout l’été dernier se trouvèrent fort dépourvues quand l’hiver fut venu. Car une couche de glace épaisse envahit l’étang, les privant d’aller nager pour échapper au prédateur voisin. Celui-ci, un renard de belle allure, ne sachant plonger mais sachant glisser, se précipita sur les malheureuses douillettement endormies dans leur pyjama de plumes et leur croqua le cou avant d’aller (sans doute, ayant au préalable enfilé ses patins, fit-il un triple salto de victoire) enterrer ces victimes d’excellente viande dans un repaire secret dont nous ignorons toujours où il se situe.

Il reste donc aujourd’hui quelques grenouilles qui acceptent de coasser par pleine lune. Les renards ne mangent pas les grenouilles. Mais un bestiaire réduit à deux grenouilles est tout de même de piteux niveau.

Arielle Beck © Gérard Proust

Cela ne troubla pas Arielle Beck. Enfin j’ai pu entendre la jeune prodige qui refuse, évidemment, qu’on l’appelle ainsi car cette jeune fille sérieuse, 17 ans à peine (ayant soufflé ses bougies à l’heure où le renard aiguisait ses quenottes), se considère comme une personne normale avec, par ailleurs, des préoccupations de son âge -se baigner dans une mer accueillante, hésiter entre deux teintes de blush, passer son bac avec deux ans d’avance- ou peut-être pas tout à fait.

Quant à sa maturité musicale on en avait la preuve dès les premières notes de cette 2e suite anglaise de Bach: pureté du son, rigueur de la construction, phrases toujours conduites jusqu’au bout de la pensée, netteté du discours. Sinon qu’on n’y sent pas tout à fait le “caractère sombre” exprimé dans le programme mais plutôt une clarté légèrement austère qui l’inonde de lumière même si les deux mouvements rapides de la fin (Bourrées et Gigue) le sont un peu trop.

A.B. © Gérard Proust

1er prélude et fugue de Mendelssohn (il y en a six, hommage évidemment à Bach): le prélude est purement romantique et parfaitement construit, la fugue est trop proche de celles de Bach mais ce n’est pas la faute de la pianiste…

Une rareté enfin, et un beau défi pour cette jeune fille, ce qui prouve sa curiosité: la 1e sonate de Paul Hindemith, oeuvre sans tonalité de belle envergure, hommage au Main, la rivière affluente du Rhin qui arrose Francfort. Beck maîtrise avec une superbe autorité la dimension virtuose de cette sonate, l’écriture fournie, la diversité des climats. Superbe découverte, et d’une oeuvre et de la capacité d’une jeune pianiste à se l’approprier.

Un peu de regret cependant après Bach dans ce Rondo K. 511 de Mozart, prouvant encore combien Mozart, c’est difficile. Il y avait toutes les notes, il y avait toutes les nuances mais ce Mozart à nu (en la mineur; et l’on sait combien la tonalité mineure chez Mozart, dans sa rareté, a une signification intime) était bien trop sage, manquait, de quoi? D’un supplément d’âme, d’un vécu qu’à 17 ans on ne peut avoir (même si, à 17 ans, on n’est pas sérieux, disait Rimbaud. A moins qu’Arielle Beck le démente)

Hautbois, basson, piano, cor et clarinette © Gérard Proust

Elle nous régalait -il faut bien, à cet âge aussi, montrer sa virtuosité- de la paraphrase de la Marche nuptiale de Mendelssohn par Liszt, mais reprise par Cziffra qui y ajouta le fameux Scherzo. Cziffra trouvait sans doute que l’écriture de Liszt était trop sage…

A l’heure du thé (heure française) on eut droit aux membres du Quintette Moraguès. Ils sont trois frères, Michel à la flûte, Pascal à la clarinette, Pierre au cor. Deux acolytes, David Walter le hautboïste et Giorgio Mandolesi, homme puissant, au basson. Il ne manquait que Michel. Mozart, on le sait, n’aimait pas la flûte, il écrivit son quintette pour les quatre autres vents en ajoutant le piano, partie qu’il tint lui-même lors de la création en 1784 au Burgtheater de Vienne. Petit chef-d’oeuvre de tendresse, d’élégance, d’humour et de mélancolie. Ce quintette eut un admirateur, le jeune Beethoven qui s’empressa, à 26 ans, d’en écrire un à son tour pour la même formation. Un quintette très beethovénien mais avec un mouvement lent merveilleux qui dépasse presque celui de Mozart. Jolie interprétation des Moraguès, avec moins de fusion entre eux et le très juste Rodolphe Menguy qu’entre les Talich et Moog mais quand même…

David Walter, Giorgio Mandolesi, Rodolphe Menguy © Gérard Proust

Et peut-être quelques problèmes che Pascal, le clarinettiste, qui semblait parfois gêné par quelque chose dans son instrument. En tout cas, au moment du “bis” où le public devait choisir la reprise d’un mouvement il y eut lutte entre les deux mouvements lents et ce fut Mozart qui l’emporta (j’avais voté pour Beethoven)

On voit les questions existentielles qui traversent l’esprit des mélomanes de Meslay. La question ne se posa pas avec Eric Lu, grand jeune homme impassible de moins de 30 ans, évidemment d’origine asiatique mais né aux Etats-Unis. Et tout auréolé de sa médaille d’or au concours Chopin de Varsovie l’an dernier. C’est d’ailleurs Chopin qu’il joua le mieux.

Mais le reste était très bien aussi. D’autant qu’ouvrir un récital par les Scènes de la forêt de Schumann vous indique un tempérament. Le contraste Eusebius-Florestan est parfaitement mis en scène, le son est beau, juste, la virtuosité sans défaut, et Lu nous fait respirer cette atmosphère boisée, touffue, de chasse et d’ombre. Mais il ne met pas grand-chose (sinon ses doigts) dans le morceau le plus étrange de l’oeuvre, de toute l’oeuvre de Schumann (et au-delà) le si incroyable Oiseau Prophète, sorti de nulle part.

Eric Lu © Gérard Proust

Chopin donc: une Polonaise opus 71 n° 2 méconnue car il y en a une dizaine ainsi qu’on joue rarement, en-dehors des plus fameuses. Une 4e Ballade, cette oeuvre si difficile dans l’entrecroisement de ses lignes, de ses climats, aboutissant à un final d’une virtuosité folle où Lu, le visage toujours sérieux, se régale. On ne saura trop pourquoi un Impromptu de Schubert vient se glisser là (le moins connu opus 142 n° 1 mais dans les bis Lu nous donnera le célèbre opus 90 n° 3), avant, de Chopin, la 3e sonate, impressionnante, aussi bien dans le si beau mouvement lent que dans la folle chevauchée du final.

Mais je ne pouvais m’empêcher, dans les dernières mesures de la sonate, de me demander pourquoi, même avec quelqu’un comme Lu, si réservé, est systématique cette tendance à mettre en scène sa virtuosité: accords écrasés, accentuation de la vitesse dans des prestos qui se font prestissimos, comme si l’on quêtait les “vivats”, les “bravos” sonores que même nous, spectateurs lambdas mais pas innocents, nous attendons déjà du fond de la salle. Cela touche toute la génération des jeunes musiciens (chanteurs inclus) et même un peu moins jeunes (Lang Lang, Buniatishvili, Yuja Wang, qui ont commencé!) Influence des réseaux sociaux, évidemment, qui touche même un Lu, si introverti. Or, cette 3e sonate, elle a été jouée par les plus grands virtuoses mais qui (même une Argerich) ne mettaient pas ainsi leur virtuosité en scène.

E.L. © Gérard Proust

Comme pour se faire pardonner, Lu, après son Schubert et une petite Valse de Chopin, offrait le mouvement lent de la 10e sonate de Mozart. Mozart, le si difficile compositeur…

Et c’était très beau.

Festival de la Grange de Meslay, Parçay-Meslay (Touraine) Concerts du 7 juin:

  • Arielle Beck, piano: oeuvres de Bach, Mozart, Mendelssohn et Hindemith.

  • Rodolphe Menguy, piano et les membres du Quintette Moraguès: oeuvres de Mozart et Beethoven

  • Eric Lu, piano: oeuvres de Schumann, Schubert et Chopin

    Les concerts de ce second week-end ont lieu au domaine de Candé, à quelques kilomètres de Tours.






















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