Festival de Meslay I: une rose pour Richter
Premier week-end du 62e festival de la Grange de Meslay (en Touraine), dans ce cadre qui, le soir, bâtiment du Moyen Âge illuminé, reflet dans l’étang féérique, séduisit Sviatoslav Richter (le lieu était alors à l’abandon) au point d’y lancer ce festival de juin où il fit venir les plus grands de l’époque, ses amis. Certains, qui y vinrent jeunes, y reviennent un peu plus âgés, pas seulement en hommage au maître russe mais aussi pour la magie du lieu.
Elisabeth Leonskaja © Gérard Proust
Une rose sur un piano. Une rose de la cuvée (dit-on cuvée pour une rose? Comme pour un rosé?) Sviatoslav Richter, pour Elisabeth Leonskaja qui inaugurait ce 62e festival vendredi soir. Toute jeune, auréolée de tant de prix, elle fut remarquée par Richter qui partagea des concerts avec elle et devint un grand ami. Aujourd’hui Leonskaja est devenue, selon l’expression galvaudée, une “grande dame du piano”, à l’instar d’une Queffélec, d’une Argerich. Avec cette curiosité, cet appétit de musique qui l’a fait encore enregistrer, excusez du peu, Mozart, les sonates de Schubert, les concertos de Beethoven, Schumann solo, Schumann et Grieg concertants et encore les Viennois dodécaphonistes, ceux qu’on n’entendait et n’étudiait sûrement pas dans l’ex-U.R.S.S.
Je l’avais entendue à Angers le mois dernier (chronique du 20 mai) Elle proposait pour ouvrir Meslay un programme en miroir. Imposant, comme à Angers, bien plus long qu’à l’habitude, marqué par une curiosité incessante. Même si d’entrée la 1e oeuvre me décevait. Mais ce n’était pas sa faute. Cette sonate de Schubert, la D. 575, m’a paru mineure, et d’autant plus qu’elle a la longueur habituelle des grandes sonates schubertiennes. Le jeune homme a 20 ans, c’est du Schubert sans Schubert, sans cette mélancolie qui ombre la joie, sans le génie mélodique mais c’est tout de même déjà le Schubert flâneur, musardant, l’absence d’enjeu, de direction (je l’ai ressenti ainsi) me laissant en retrait. Malgré le talent de Leonskaja qui en tire le maximum.
Elisabeth Leonskaja © Gérard Proust
Il y avait eu Berg et Webern à Angers, elle aura joué Schönberg à Meslay, l’opus 19, six pièces acérées, brèvissimes et cependant parfaitement structurées. Puis Chopin (elle jouait à Nohant le lendemain) qui m’a laissé incertain. Un 1er scherzo heurté, où je cherchais l’architecture (et je me souvenais, sans, bien sûr, en faire une généralité, que je n’aime guère la manière dont les Russes abordent Chopin dont ils mettent trop souvent en lumière la nervosité et la fougue au détriment de l’architecture); une Polonaise-Fantaisie opus 61 dont la construction (Scriabine ou Debussy la trouvaient révolutionnaire) peine à se dégager. Et au milieu un Nocturne opus 27 numéro 2 d’une poésie et d’une élégance admirables.
Après tout cela encore une toute petite chose, d’un gamin de 20 ans: l’énorme 3e sonate de Brahms. Cinq mouvements, déjà tout Brahms contenu, les écarts d’octaves, le piano parcouru, la rythmique si particulière, dans ce premier mouvement qui avance par coups de boutoir et où Leonskaja, parfois, semble peiner. Mais voilà ensuite un merveilleux andante, voilà que la pianiste a trouvé les clés de l’oeuvre, ce côté à la fois puissant et juvénile, ardent et feu follet, Beethoven et Schubert sans que Brahms ait encore choisi, quoiqu’il soit déjà lui-même. Et le juste ton du mouvement final, presque symphonique mais que Leonskaja maîtrise, oui, en “grande dame”, ajoutant en bis, comme à Angers, cette énigmatique Plus que lente de Debussy, “un peu en hommage à la France” nous dira-t-elle en souriant.
Cédric Tiberghien © Gérard Proust
De ce concert du vendredi, on passait à deux le samedi, fin de journée venteuse mais on était sous les grandes traverses de bois de la grange même s’il n’y faisait pas très chaud. Pianiste assez rare, dont on aurait presque oublié son triomphe au Long-Thibaud de 1998, Cédric Tiberghien s’attaque aux Variations Diabelli de Beethoven (ou très exactement Les 33 Variations sur une valse de Diabelli) dont il entreprend, tel un excellent conférencier, de nous donner quelques clefs qu’on pouvait facilement avoir oubliées. Ainsi, de ces Variations “que certains considèrent comme la plus grande oeuvre jamais composée pour l’instrument” (jeu dangereux: il y a de la concurrence et rentre en scène la sensibilité de chacun), l’origine du “monstre”, cette petite valse anodine envoyée par Diabelli à divers confrères pour qu’ils écrivent sur elle une unique variation. On est en 1819, le recueil aurait été vendu au profit des veuves et orphelins des guerres de Napoléon. Schubert, 22 ans, s’y attela, et Hummel, et Czerny, et l’archiduc Rodolphe, le protecteur de Beethoven; mais aussi un petit gamin de 12 ans, Franz Liszt.
Pas Beethoven. Qui trouvait l’oeuvre niaise. Et puis, en y réfléchissant il releva le défi. En gros, sous la forme: “Vous ne me connaissez pas: une seule variation? Ridicule! Je vais en faire… je ne sais pas combien” Et il en fit 23 en cette année 1819 et puis se lassa et puis y revint 4 ans plus tard, en rajouta 10. Evidemment, quand il les publia en juin 1823, on pensa tout de suite aux Variations Goldberg de Bach. Diabelli, qui n’était peut-être pas un très grand compositeur mais qui était un homme intelligent, reconnut le génie d’un Beethoven en cela digne du grand Bach.
Cédric Tiberghien © Gérard Proust
Du coup on entendit du très beau piano, sans évidemment la geste qu’on y rencontre parfois, Tiberghien s’attachant à donner à chaque variation (en les séparant bien) son caractère, exprimant la manière dont Beethoven tortille plus ou moins ce petit thème, par des tours de passe-passe très intéressants où l’on croit entendre autre chose et puis si, comme un écho lointain, se profile soudain en quelques secondes l’ombre de la petite valse. On s’est alors souvenu que Tiberghien avait enregistré d’autres cycles de variations beethovéniennes qui, disait-il, “ont ponctué toute la vie du grand Ludwig, c’était un genre qu’il aimait beaucoup et qu’il a glissé aussi dans certains de ses chefs-d’oeuvre comme le 4e concerto pour piano”
Une légende arriva le soir. Par son nom, ses membres se glissant dans ladite légende avec courage: le quatuor Talich. Etrange cette profusion de quatuors tchèques (comme la profusion, mais plus ancienne, des chefs finlandais): les Kocian, les Vlach, les Janacek, les Prazak, les Panocha, les Smetana, les Suk, le Quatuor de Prague. J’en oublie. Est-ce lié au génie de leurs trois grands maîtres, Smetana et Janacek (deux chefs-d’oeuvre chacun), ou Dvorak (14 quatuors)? Ou du trop méconnu Martinu (7)?
Le quatuor Talich © Gérard Proust
Jan Talich est aujourd’hui le premier violon des Talich. Jan Talich a succédé (pas directement) à Jan Talich. Jan est le fils de Jan. Le premier Jan était le neveu du chef légendaire Vaclav Talich, lui même violoniste à l’origine (il fut même au début du XXe siècle le violon solo de l’orchestre philharmonique de Berlin) C’est cette tradition si émouvante que l’on ressent dans le secret du coeur en constatant aussi la présence du violoncelliste Michal Klanka, un petit jeunot au sein des Talich (depuis 2019) mais 36 ans le violoncelliste des Prazak et un des fondateurs il y a 50 ans du Quatuor Martinu (je l’avais oublié, celui-là. Comme le Quatuor Pavel Haas. A rajouter tous deux à ceux cités plus haut)
On se pelotonnait sur sa chaise. On écoutait moelleusement ce quatuor “La jeune fille et la mort” de Schubert: ce son fondu, où chacun répond comme un écho au premier violon puis prend la parole et revient dans une sorte d’évidence poétique, feutrée, tel un murmure, sans l’âpreté, la douleur qu’on peut y mettre (et que l’on y met, pour certains, c’est évident) Non, par les Talich, et malgré cette rencontre si difficile de cette jeune fille qui croise sa fin dernière et s’y résigne, c’est justement la résignation, l’acceptation, que laisse filtrer par les Talich un Schubert qui, lui aussi, ne tardera pas à ce rendez-vous; mais la mort est un passage, nous disent-ils tous, et il faut l’accepter comme on revient au silence.
Les Talich et Joseph Moog au piano © Gérard Proust
Autre chef-d’oeuvre, toujours non-tchèque, le Quintette avec piano de Schumann avec ce mouvement lent sublime en forme de marche funèbre conduite par des ombres (un des plus beaux morceaux de la musique de chambre; et je ne dirai pas “le plus beau morceau” pour ne pas tomber dans le piège que j’évoquais plus haut) Se glissait au milieu des Talich un pianiste qui n’est pas très (pas assez) connu en France, l’Allemand Joseph Moog (quoiqu’il parle très bien français): on se dit au début qu’il est un peu en retrait, un peu trop; et puis il se glisse avec élégance dans le groupe et là aussi cela devient une bande d’amis qui, sérieusement, en s’écoutant, en se comprenant à demi-note exprime toute la poésie, la tristesse, l’énergie de ce chef-d’oeuvre. Et son intense beauté.
Conclusion magnifique en ce deuxième jour.
62e festival de la Grange de Meslay, commune de Parçay-Meslay en Touraine, le 5 et 6 juin.
Elisabeth Leonskaja, piano: oeuvres de Schubert, Schönberg, Chopin et Brahms
Cédric Tiberghien, piano: oeuvre de Beethoven
Quatuor Talich avec Joseph Moog, piano: oeuvres de Schubert et Schumann