“L’enlèvement au sérail” au TCE: pacha fâché, noir baroque

“L’enlèvement au sérail” de Mozart est-il si souvent donné? Et qu’en faire? Une turquerie assez joyeuse et qui finit bien? Une oeuvre plus sombre où rôde la tragédie avant qu’un deus ex machina n’arrange tout, comme dans le Tartuffe de Molière? Au Théâtre des Champs-Elysées Florent Siaud ne choisit pas vraiment. Mais quelle musique!

Belmonte '(Amitai Pati) et Pedrillo (Brenton Ryan) © Vincent Pontet



Florian Siaud ne choisit pas vraiment et cette fois la vidéo (utilisée avec parcimonie) ne sert pas à grand-chose. Sans doute fut-il dérouté par cette, finalement, étrange histoire (quoique si simple) qui, je reprends ma comparaison avec Tartuffe, finit bien mais pourrait finir si mal, si ce n’était Mozart -et même en étant Mozart.

Histoire si simple, et qui parlait encore aux spectateurs de l’époque: deux jeunes femmes ont été enlevées par des pirates, vendues à Selim, pacha quelque part. L’amoureux d’une des deux femmes (l’autre étant sa servante), le jeune noble Belmonte (espagnol, ce qui n’a aucune importance, sinon que ce genre d’enlèvement avait plutôt pour théâtre les côtes de l’Atlantique, plus proche de l’Espagne) débarque là, se fait passer pour architecte grâce à la complicité de Pedrillo, son valet, mais qui fut enlevé avec les deux femmes (on ne sait comment Belmonte s’était échappé) L’infâme Osmin, défini dans l’oeuvre comme “gardien du sérail” mais qui ressemble plutôt à un premier ministre ou à un conseiller spécial, soupçonne quelque chose. L’évasion se met en place mais les jeunes Européens sont surpris, traînés devant le pacha pour subir un terrible sort. Mais…

Blonde (Manon Lamaison) joue avec Osmin (Ante Jerkunica) © Vincent Pontet

Mais Mozart compose un singspiel. Genre qui dérivait de l’opéra-bouffe italien ou de la comédie à la française. Au départ, au milieu du XVIIIe siècle (ici on est en 1782), il s’agissait plutôt de comédie, de théâtre; et puis la musique prit de l’importance. Avec Mozart elle triompha. Goethe écrivait: “La parution de L’enlèvement éclipsa toute autre chose” Au grand dam de l’auteur de la pièce, un certain Bretzner qui, furieux qu’un Mozart touchât à son drame, le menaça pour “violation de (s)es droits”. Le succès considérable de l’opéra de Mozart éteignit sans doute les tentatives de ce malheureux et vindicatif auteur.

Mozart faisait une “turquerie”. Quand on parlait de l’Orient musulman, on regardait forcément du côté de Constantinople et, la Turquie faisant encore peur, c’était une sorte de libération que de s’en moquer. Sauf que Mozart et son librettiste, Gottlieb Stephanie, sont bien plus subtils. Le méchant, c’est le Osmin. Le pacha est bien plus ambigu. Mozart utilise aussi un instrumentarium un peu inédit pour lui, trompettes, cymbales, timbales, triangle, on entend cela dès l’ouverture et cela sonnait pour l’époque (et encore pour nous) très oriental.

Amoureux: Belmonte (Amitai Pati) et Constance (Jessica Pratt) © Vincent Pontet

Comment donc se mesurer à cette oeuvre apparemment si simple? D’autant que les caractères sont quasi déjà définis. Ils sont peu nombreux, six au total dont ce pacha qui ne chante pas. Les maîtres, sages et raisonnables, Belmonte et Constance. Les valets dans la grande tradition de Marivaux ou plutôt de Beaumarchais (du Beaumarchais à l’origine des Noces de Figaro), intelligents, voire roublards, énergiques, aussi bien la Blonde suivante de Constance que le Pedrillo valet de Belmonte. Côté pacha l’odieux Osmin, mais qui préserve les intérêts de son maître.

Ne pas oublier non plus qu’à l’époque de Mozart le pacha était sous l’autorité du souverain ottoman. C’était une sorte de gouverneur de province; et ainsi Mozart -on sait combien il y avait une solidarité des souverains entre eux, même s’ils se faisaient la guerre (voir comment Verdi fut obligé de faire de Gustave de Suède, protagoniste initial du Bal Masqué dont il racontait de manière transparente l’assassinat, un gouverneur improbable du Massachussets)- pouvait lui donner des traits plus sombres ou plus indécis sans trop risquer la censure.

Osmin (Ante Jerkunica) face à Pedrillo (Brenton Ryan) et Belmonte (Amitai Pati) © Vincent Pontet

Le décor rappelle en tout cas une Méditerranée incertaine (on entend parfois le bruit de la mer) ou un Atlantique méridional, avec un fond blanc parsemé d’ouvertures qui ne sont pas vraiment des moucharabiehs. La mise en scène est assez dynamique, Pedrillo et Blonde se démènent (lui plus encore qu’elle) dans quelques jolis moments burlesques. Blonde est aussi vive mais moins ludionne, Siaud essaie de jouer le modernisme en montrant un Osmin dans les rêts, au sens propre, de cette jolie jeune femme (c’est un peu comme l’histoire de Judith et Holopherne, on ne saura jamais vraiment jusqu’où les choses ont été entre eux), un Osmin tout de noir vêtu, lunettes noires, comme ces hommes de main brutaux et sanguinaires qu’on imagine au service des émirs d’aujourd’hui qui veulent garder les mains propres (mais personne n’est dupe)

Il faut bien qu’on essaie d’intéresser nos contemporains à cette histoire qui a plus de deux cents ans mais qui est encore si actuelle, comment on veut forcer les femmes, comment on les harcèle, comment on les emprisonne et comment (on le voit dans le harem qui, étrangement, va se transformer en boîte de nuit avec un Belmonte crooner) certaines osent une timide rebellion mais d’autres se soumettent- on était pourtant en un siècle où les femmes étaient déjà au pouvoir, une Marie-Thérèse d’Autriche, une Catherine de Russie, bien plus qu’elles ne le seront au siècle suivant.

Blonde, Pedrillo, Belmonte, Constance face à Selim (Uli Kirsch) © Vincent Pontet

Distribution quasi sans défaut où brille Brenton Ryan justement, qui met longtemps à chanter mais qui impose sa belle voix de brillant ténor, différente du Belmonte d’Amitai Pati (petit frère de Pene) qui, finalement, n’est pas loin du crooner, timbre ravissant de ténorino (son air initial Hier soll ich dich denn sehen) mais parfois handicapé non par un manque de projection mais par un défaut de dynamique par rapport à ses partenaires, en particulier dans les duos avec Constance.

L’Australienne jessica Pratt tient bien ce personnage mais on est inquiet dans son premier air pour des aigus un peu difficiles (Constance a des notes de colorature, sans être pour autant une Reine de la Nuit) Mais elle est très bien dans les deux airs de regrets de l’acte II, le Welcher Wechsel herrscht et le Martern aller Arten: juste sentiment de douleur et voix cette fois parfaitement en place, avec une qualité de vocalises que n’a pas toujours Amitai Pati.

Selim (Uli Kirsch) et Constance (Jessica Pratt) © Vincent Pontet

La Blonde de Manon Lamaison, après son premier air brillant, semble un peu en retrait mais la comédienne y supplée. Grand triomphe pour le Osmin à la voix si noire du Croate Ante Jerkunica, n’en rajoutant pas dans les effets burlesques auxquels l’opera buffa pourrait le contraindre (et d’ailleurs Siaud ne l’y pousse pas non plus) mais qui, ainsi, dans sa démesure détestable, inquiète d’autant. Dans la fosse Laurence Equilbey joue l’énergie, le mouvement, même si elle retient bien ses troupes dans les passages élégiaques, et ce malgré des sons, surtout du côté des vents, pas toujours impeccables.

On fera aussi des compliments au comédien allemand qui incarne Selim, l’Allemand Uli Kirsch, qui impose son élégance triste et sa mélancolie tout en gris sombre -cette Constance dont il est tombé amoureux malgré tant d’autres choix dans son harem et qui en aime un autre: que peut-on contre cela, puisqu’il s’agit d’amour et non de sexe? Et justement: cette fin terrible où la menace est immense sur les jeunes gens et où Mozart ne la nie pas. Mais voilà -et voilà l’ambiguïté de l’époque: qu’est-ce donc que le despotisme éclairé (dont Selim, au final, est un représentant)? La capacité d’un dirigeant à décider de manière souveraine. Et, au contraire des lois des siècles précédents sur la trahison ou la forfaiture, à décider la clémence ou le châtiment “selon mon bon plaisir car je suis le maître” Ainsi agit Selim comme auraient agi les souverains du temps, les Joseph, Frédéric, Louis ou Catherine, distribuant la punition ou la grâce selon leur humeur (en la justifiant tout de même parfois, comme ici)

Pedrillo (Brenton Ryan) et Blonde (Manon Lamaison) © Vincent Pontet

Ce sera d’ailleurs le sujet, quelques années plus tard, de La clémence de Titus.

La fin est très bien. Même si elle se perd un peu dans trop de précipitation: le coup de force (qu’on ne dévoilera pas) de ce despote éclairé qu’est donc Sélim, et qui peut-être impitoyable. Et l’hésitation de Constance, à peine perceptible, pendant que Belmonte l’entraîne vers le bateau de la délivrance. Mais quelle délivrance? Et si ce Sélim que j’ai négligée, tournée que j’étais vers mon amour revenu?…

Et si ce Sélim que j’ai repoussée…?



L’enlèvement au sérail de Mozart, mise en scène de Florent Siaud, direction musicale de Laurence Equilbey. Théâtre des Champs-Elysées, Paris, jusqu’au 12 juin (Coproduction avec l’Opéra Grand Avignon)















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