Le Capitole à la capitale (avec Alexandre le Grand et Tarmo l’Inouï)

L’orchestre du Capitole de Toulouse était à Paris l’autre jour avec son tout jeune et nouveau chef, Tarmo Peltokoski et un invité de luxe, Alexandre Kantorow. Beethoven et Mahler au menu. Et quelles secousses!


Kantorow et l’orchestre © Romain Alcaraz



Le 4e concerto pour piano de Beethoven: on le sait, le plus intime, le plus secret, le plus pur. Avec cette phrase si simple du piano qui l’ouvre, avant que l’orchestre lance l’introduction, comme il était de coutume à l’époque où la porte d’entrée d’un concerto devait en passer par tous les instruments avant que le soliste intervînt. Beethoven rompt l’habitude (Mozart l’avait fait, rarement), il le refera dans le 5e Concerto, l’Empereur. Chopin, plus tard non. Et Brahms, dans son 1er concerto, encore moins, qui construit une immense arche orchestrale qui est presque un adieu à la tradition (dans son 2e concerto, le piano entre très vite)

Beethoven la rompt, cette habitude, et qu’allait en faire Kantorow? J’avais hâte de l’entendre dans cette oeuvre-là, où la musique l’emporte sur la virtuosité, or Kantorow (c’est sans doute injuste ou, plus exactement, ce jeune homme qui n’a même pas trente ans -il vient d’en avoir 29- est pour l’instant encore un peu trop lié à Tchaïkovsky (le fameux 2e concerto du concours du même nom), Saint-Saëns (sa puissante intégrale des concertos avec papa) voire Liszt ou Brahms (l’imposant 2e, justement), Kantorow, donc, choisissant le plus secret des Beethoven, comme pour nous dire: “vous m’attendiez dans l’éclat solaire de l’ Empereur, dans l’ampleur du 1er Concerto, je prends vos prévisions à revers”, va encore davantage nous surprendre. Et peut-être en désarçonner certains, malgré la virtuosité toujours ébouriffante et la cohérence de la proposition.

Encore Kantorow et des membres de l’orchestre © Romain Alcaraz

C’est que de ce concerto, Kantorow fait un frère des quatre autres, où la poésie, l’intime, existent par touches, comme des taches de couleurs subtiles qui surgissent dans un geste vraiment beethovénien. C’est joué vite, âpre parfois, avec des ralentis, des accélérations, mais qui tombent juste, un art des silences, des rebonds, quelque chose, presque de Chopin, lien entre deux compositeurs qui, pour être les plus étudiés dans les conservatoires, ne regardent pas vraiment dans la même direction. Il est quand même de tradition que l’imaginaire beethovénien passe davantage à l’orchestre pendant que le piano est dans le rêve, et c’est en particulier sensible dans le mouvement lent où, d’ailleurs, dans ses appels, l’orchestre prend des couleurs noires pendant que le piano, sans jouer vraiment la poésie, joue l’apaisement. Le long premier mouvement est nerveux, fougueux, emporté, assez rapide et ce sentiment d’urgence énergique finit par produire quelque chose de désespéré, une course à l’abîme qui émeut. Cadences trépidantes, trépignantes. Rondo presque trop rapide mais dans une course folle où, quand il est livré à lui-même, Kantorow est un cheval fougueux, hanté, c’est presque l’orchestre qui le retient, mais il est sauvé par le contrôle qu’il a du son (superbe), de la phrase (profondément intelligente), de ses doigts qu’il regarde à peine.

Deux bis: le 1er Intermezzo de l’opus 117 de Brahms, pris trop lentement pour mon goût. Et un Vers la flamme de Scriabine superbement construit.

Le Capitole s’était montré parfaitement en place. Tarmo Peltokoski s’était montré attentif. Mais quelle claque nous attendait dans la 6e symphonie de Mahler! Orchestre immense (voulu par Mahler), cordes à foison (huit contrebasses), quatre hautbois, cinq clarinettes, quatre bassons, huit cors, six trompettes, des trombones et des tubas, percussion à foison et même le célesta. Comme si Mahler avançant en âge augmentait encore son effectif, l’ouvrant en particulier à des instruments si inhabituels‍, des cloches de troupeau, des xylophones, un “marteau”, créé pour l’oeuvre et qui produisait le son d’une hache.

Tarmo Peltokoski et une brillante armée © Romain Alcaraz

1903-1904: pourtant Mahler est heureux quand il la compose, cette symphonie d’une heure vingt. Mais elle est presque prémonitoire ‍.

Prémonitoire. Selon l’idée qu’être heureux n’est qu’un état provisoire et inhabituel de l’homme. Mahler est un pessimiste et sa vie le justifie. Peu après la création en 1906 les trois coups de marteau du final trouvent leur justification: on le démissionne de l’opéra de Vienne, on lui découvre une maladie de coeur dont il mourra cinq ans plus tard et surtout, deuil déjà, Maria, sa fille, meurt à l’âge de quatre ans.

En outre la création de la 6e symphonie à Essen (curieux!) avait été un échec critique retentissant, le grand chef d’orchestre qu’était Mahler, intimidé par la puissance inédite du Mahler musicien, avait bridé son émotion par peur qu’elle le submerge. Et malgré les encouragements d’Alma qui, elle, s’était déclarée bouleversée comme jamais par la grandeur torrentielle de cette oeuvre d’une heure 20 “avec son final d’une demi-heure”

Dès l’allegro energico l’ambiguïté mahlérienne est déjà là, dans cette marche (“Véhément mais plein de sêve”) aux allures militaires mais si grinçante parfois ou parfois si désespérée comme, -prémonotire là encore, dix ans avant 1914-, face à un monde où les soldats s’écroulent par grappes. Le scherzo, lui, va multiplier aussi les rappels d’on ne sait quelle tragédie, des voix furtives plus apaisées ponctuant ce pessimisme mais qui les rattrape, de sorte qu’elles finiront par s’évanouir dans la terreur. Ce serait presque l’andante le mouvement le plus paisible, toujours la nature, les alpages, cette paix estivale que Mahler aimait tant à retrouver mais qui, ces années-là, ne réussissaient pas à le rassurer.

Kantorow, Peltokoski en amorce © Romain Alcaraz

Le final (Allegro moderato-Allegro energico) est si long qu’il multiplie les climats, marche et soubresauts, paix de la nature et souffrance humaine, destin tragique et espérance presque dsespérée. Tout se bouscule, se superpose dans cet immense maelström sonore où (quel admirable génie d’orchestrateur!) Mahler offre à tous ces musiciens des combinaisons instrumentales si belles et pourtant si complexes, si nobles et si personnelles, dans une émotion inouïe qui a ceci de soulageant qu’elle est partagée entre tant d’interprètes, de sorte que chacun d’eux n’en reçoit qu’une part tout humaine.

Mais il en est un qui concentre toute cette tension et qui l’assume. Incroyablement. Tarmo Peltokoski. Inlassablement. Ne lâchant rien (selon une expression galvaudée), soulignant chaque entrée, d’une folle énergie au point que, sans doute, le reproche qu’on peut lui faire est cette absence de relâchement, de paix, de couleurs tranquilles où on le sent toujours prêt à repartir à l’assaut, guettant le moment où Mahler va recommencer à faire sonner tout l’orchestre, telle une armée en marche qui n’a pas fini son combat. C’est magnifique et épuisant, y compris pour lui, même s’il sortira de scène tranquillement, le devoir accompli, devoir sans doute introverti car ce jeune homme de 26 ans aura quand même fait il y a peu une sorte de burn out. On songe à ce que l’âge apporte, à ces chefs de plus en plus minimalistes qui apprennent à contrôler leur gestuelle. Sauf qu’à bien l’observer on n’a pas vraiment vu de geste, de regard, inutiles. Et l’orchestre du Capitole se montrant ainsi à nous sous sa plus belle forme, dans sa plus remarquable prestation. Après tout c’est peut-être un tempérament. Mais quel tempérament chez ce jeune homme à l’allure si sage!

Orchestre du Capitole de Toulouse, direction Tarmo Peltokoski: Beethoven (Concerto pour piano n° 4, avec Alexandre Kantorow) Mahler (Symphonie n° 6) Philharmonie de Paris le 2 juin.





























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