“Brundibar” à l’Opéra-Comique: le joli opéra pour enfants sur fond d’horreur nazie

A l’Opéra-Comique, “Brundibar” d’Hans Krasa est l’objet d’un joli spectacle où cet opéra chanté par les plus jeunes est accompagné de pièces de Janacek ou Poulenc. C’est la Maîtrise populaire de l’Opéra-Comique qui tient les rôles et la partie chorale, beau travail réparti, pour que chacun ait sa chance, en une double distribution.

Voici Brundibar, le dictateur et musicien ambulant © ‍ Stefan Brion



“Bundibar” est un opéra modeste a priori mais qui en dit si long sur les temps douloureux auxquels il est lié. Hans Krasa, homme de talent, comme ses camarades qui rejoindront avec lui le camp de Terezin (en tchèque; en allemand Theresienstadt), Viktor Ullmann, Pavel Haas ou Gideon Klein, en est l’auteur.

On la connait en gros, cette histoire de Terezin: un camp de concentration au nord de Prague qui était une sorte de modèle de propagande pour les nazis, enfants et adultes bien peignés, à peu près nourris, beaucoup d’occupations artistiques, particulièrement musicales (on sait que les nazis, tout allemands ou autrichiens qu’ils étaient, demeuraient, dans leur ignoble barbarie, de grands mélomanes sensibles!) d’où ces oeuvres aussi bien composées que jouées qui furent heureusement arrachées à la destruction. Mais il y avait aussi des concerts du grand répertoire (Krasa, Ullmann, Haas ou Klein n’en faisaient pas encore partie) où des juifs jouaient des aryens, Mozart, Haydn ou Smetana, mais aussi les compositeurs interdits partout ailleurs parce que juifs, Mendelssohn, Offenbach ou Mahler.

Le crémier, Aninka, Pepicek, la marchande de glaces © ‍ Stefan Brion

“Brundibar” n’avait pas été composé pour Terezin. Il y avait dans la Tchécoslovaquie de l’époque, et cela datait déjà de l’empire des Habsbourg, des concours d’opéra. “Brundibar” fut composé pour le concours de 1938 mais, s’adressant à des enfants, il ne fut pas primé (Krasa gagna un concours l’année suivant, cett fois pour un opéra pour adulte, en allemand, Verlobung im Traum) “Brundibar”, dans la Tchécoslovaquie occupée, fut donc représenté pour la première fois clandestinement en 1942 dans un orphelinat juif de Prague (et dans la salle à manger exactement)

Pepicek et Aninka demandent du secours aux enfants © ‍ Stefan Brion

Krasa fut déporté à Teresin au mois d’août. Et c’est là que “Brundibar” put prendre son envol. En 1943, le 23 septembre, dans la formation que Louis Langrée choisit pour la diriger ces jours-ci, 2 flûtes, clarinette, trompette, guitare, quatre violons, violoncelle, contrebasse, percussion, piano, accordéon. Evidemment Krasa s’inspire de musiques populaires tchèques dans la lignée d’un Janacek ou d’un Dvorak mais aussi du jazz, des musiques klezmer, de chansons tristes, toutes formes musicales qui étaient évidemment interdites dans l’immense territoire nazi qui couvrait une grande partie de l’Europe. Et c’est ainsi que cet opéra pour enfants (sur scène et devant la scène), étant donné le nombre de petits déportés qui vivaient à Teresin (considéré par les nazis comme un simple ghetto et non comme un camp de concentration), eut l’honneur de se voir représenté 55 fois. Avec évidemment un nombre incroyable de distributions différentes puisque les jeunes chanteurs disparaissaient souvent du jour au lendemain, on sait pour quelle destination.

Les enfants, le chat, le moineau, le chien © ‍ Stefan Brion

L’histoire est simplissime: deux enfants, frère et soeur, cherchent du lait pour leur maman malade mais ils n’ont pas un sou. Les adultes, un crémier, un gendarme, une marchande de glaces, refusent d’être charitables, terrorisés comme l’est la ville par le dictateur Brundibar, par ailleurs… chanteur des rues (Krasa, en 1938, n’avait que l’embarras du choix pour trouver un modèle européen à Brundibar, la Tchécoslovaquie était une des rares démocraties avec la France et la Grande-Bretagne) Les deux enfants sont désespérés. Mais des animaux protègent leur sommeil, un moineau, un chat et un chien, et les enfants de la ville, en se réunissant, parviendront par le chant et la fraternité qui les motive, à aider leurs amis, à chasser Brundibar (Si nous formons un grand choeur, nous chasserons le dictateur), à retrouver la joie (Allez, camarades, on a vaincu l’ennemi) On essaie d’imaginer ce genre de texte chanté (en tchèque, certes, mais des soldats le comprenaient) au nez et à la barbe des nazis.

Mais on sait que la vitrine fonctionna. Que des hauts-fonctionnaires de la Croix-Rouge se laissèrent duper, constatant la magnanimité avec laquelle les nazis traitaient des populations sous leur contrôle (et l’on imagine aussi la honte qu’ils ressentirent après la guerre) Terezin était un admirable leurre, à moins, et c’est aussi une hypothèse bien triste, que la Croix-Rouge eût préféré se laisser duper.

Il y a aussi monsieur Gendarme © ‍ Stefan Brion

Le spectacle est curieusement construit, avec, pour prélude à “Brundibar”, des extraits d’un conte de Jean-Claude Grumberg, Pitchik à Pitchouk, une vieille femme le soir de Noël rencontrant un des pères Noël (nous sommes évidemment nombreux, lui dit-il, je ne vais pas parcourir toutes les cheminées du monde à moi tout seul. J’ai mon secteur, trois rues de Paris) Cela permet à différents enfants de la Maîtrise de se révéler comédiens (certains sont excellents. Pas tous!) dans un décor de salle de classe. On aura entendu en ouverture Mladi (Jeunesse), ce beau sextuor pour vents d’un Janacek pourtant septuagénaire (flûte, hautbois, clarinette, clarinette basse, basson, cor) puis des extraits admirables de choeurs de Poulenc, Un soir de neige (poème d’Eluard) ou Motet pour le temps de Noël. Il y eut aussi le Petit Papa Noël sans Tino Rossi.

La Maîtrise populaire de l’Opéra-Comique, créée par Sarah Koné, accueille des jeunes de 8 à 20 ans qui n’ont pas forcément d’ambition musicale. Mais ils reçoivent un vrai enseignement aux arts de la scène, au fil de 30 à 40 représentations par an, et le résultat est là: jolies voix, rôles bien tenus (les deux enfants, Pepicek et Aninka, alias Arthur Richard et Yasmin Heck Mateus, sont très bien) cohérence musicale et scénique parfaitement orchestrée par Muriel Mayette-Holtz et Jean-Claude Berutti) Très beaux costumes par ailleurs du grand Rudy Sabounghi, aussi bien ceux des animaux que ces masques, sans doute en carton bouilli, que revêtent les “adultes”, à commencer par l’affreux Brundibar (Colin Renoir-Buisson), masques qui rappellent ceux des géants que l’on promène pendant le carnaval dans les villes du Nord de la France.

Brundibar, nourrissez-nous! © ‍ Stefan Brion

On pouvait donc effectivement se poser la question du “Pourquoi l’enchaînement de ces oeuvres-là?” et y répondre par “Pourquoi pas?” Ou remarquer d’abord que Janacek fut un modèle pour Krasa (même si son professeur à Prague était Zemlinsky); ensuite que les Poulenc ont été souvent composés à cette époque tout aussi noire pour la France ou en hommage à ses morts. Enfin que Grumberg, dans ses différentes oeuvres, est un auteur qui a mis la Shoah au coeur de son oeuvre, surtout à travers l’après-Shoah, les traces ou séquelles indélébiles qu’elle a laissées. Bien sûr il eût été possible de trouver des choeurs pour enfants de Janacek (ils sont très beaux et peu chantés chez nous) mais il eût fallu le faire dans une langue dont nos jeunes ne sont guère coutumiers alors que la traduction de “Brundibar” en français (par Nora Obertelova et Alena Sluneckova, et adaptée par Chantal Galiana) est remarquable.

Une ronde pour se tenir chaud © ‍ Stefan Brion

On aimerait aussi, et beaucoup plus, entendre les autres oeuvres de Krasa, Ullmann (en-dehors de l’Empereur d’Atlantis, l’autre opéra emblématique de Teresin, celui-là pour adulte), Haas ou le tout jeune Klein (assassiné à 25 ans) Ils eurent une vie auparavant, dans cette Tchécoslovaquie vivante et plutôt prospère des années de l’entre-deux-guerres où ils composèrent avec succès.

A peu de kilomètres de Teresin, de l’autre côté d’une frontière à l’époque fictive, il y avait Auschwitz. On déporta en même temps Krasa, Ullmann et Haas. Krasa et Haas furent assassinés à leur arrivée, le même jour. Ullmann le lendemain. Les musiciens de Teresin avaient-ils encore une utilité? La Croix-Rouge était passée, selon l’adage “ne rien voir, ne rien dire, ne rien entendre”

Après “Brundibar” une jeune fille s’avance. Camille Flament. Elle chante une magnifique mélodie, Ich wandre durch Theresienstadt, d’une jeune compositrice de 30 ans, Ilse Weber.

Morte à Auschwitz.


Brundibar, d’Hans Krasa. Spectacle avec des pièces de Janacek, Poulenc et Ilse Weber et des textes de Jean-Claude Grumberg. Mise en scène de Muriel Mayette-Holtz et Jean-Claude Berutti. Direction musicale de Louis Langrée avec l’orchestre des Frivolités Parisiennes. Opéra-Comique, Paris, du 3 au 8 juin (bien regarder les horaires)








‍ ‍

Suivant
Suivant

“A film by” par Jean-Baptiste Doulcet, Bergman et Visconti