“A film by” par Jean-Baptiste Doulcet, Bergman et Visconti
Etrange disque. Et au final fort intéressant. Original et même gonflé. On le doit à Jean-Baptiste Doulcet, excellent représentant de la jeune génération qui le présentait par ailleurs l’autre soir à la salle Cortot à Paris. Mais le Cd et le concert n’ont, n’avaient, pas exactement le programme…
Jean-Baptiste Doulcet © Maria Zaichikova
Je me dois d’être honnête: je connais assez bien Jean-Baptiste Doulcet, même si sa carrière de jeune virtuose fait désormais que nous nous voyons assez rarement. Il s’agit donc pour moi d’être le plus objectif possible sur un pan de sa carrière qu’il aime à développer sans, espérons-le, que cela obère sa carrière de pianiste plus “classique” où on aime aussi à le retrouver dans le grand répertoire tant le garçon a de talent.
Doulcet est cinéphile. Profondément. Il est aussi improvisateur. De haut niveau. Et dans tous les genres. Il adorait (il continue) illustrer de son imagination musicale de grands films muets. Il a donc imaginé “A film by” comme une bande-son perpétuelle de quelques films (une vingtaine) qui sont, pour lui, cultes, en tout cas, pour telle ou telle raison, très chers à son coeur. Le premier paradoxe (ou peut-être la première difficulté pour l’auditeur qui n’est pas forcément cinéphile) est que beaucoup de ces films (de ses films), même s’ils appartiennent à l’histoire du cinéma -mais à une histoire du cinéma bien plus récente, vu l’âge de Jean-Baptiste, que celle de vieux critiques-, ne sont pas forcément connus du plus grand nombre, bien au contraire. Doulcet est cinéphile au meilleur sens du terme, cherchant le rare, le bouleversant, la puissance de la création, même si l’on doit soi-même faire un effort, résister parfois.
J.B.D. Au-dessus de lui une image de L’île nue, chef-d’oeuvre du Japonais Kaneto Shindo. © Maria Zaichikova
Mais on sait (et comme je suis aussi un cinéphile plus ancien encore et que, d’ailleurs, j’ai eu ponctuellement des discussions enflammées avec lui) que ce ne sont pas les films dont on sort heureux, séduit, qui laissent le plus de trace mais d’autres, plus difficiles, dont l’empreinte s’est inscrite en nous sans que nous le cherchions, sans que nous le sachions parfois, et qui vont ressurgir soudain au moment le plus inattendu pour ne plus nous lâcher, revenant nous hanter non pas forcément les nuits d’insomnie mais au contraire les jours de soleil, au bord d’une rivière, dans la paix de l’été. Image, dans cette paix, d’une guerre neigeuse (Requiem pour un massacre d’Elem Klimov), d’une violence familiale (Fanny et Alexandre de Bergman), de la mort qui rôde et d’un maquillage qui coule (Mort à Venise de Visconti), d’une forêt aux mille dangers qui vous emprisonnent de ses morbides secrets (Aguirre, la colère de Dieu de Werner Herzog)
Jean-Baptiste Doulcet répondant aux questions du modérateur Emile Bertherat © Maria Zaichikova
Le concert était presque plus grand public -dans le sens aussi qu’il était plus varié. Ici, je ne parle pas de la musique improvisée mais des oeuvres elles-mêmes Il y avait 2001, l’Odyssée de l’Espace de Kubrick ou, donc Mort à Venise -deux oeuvres qui ne sont pas sur le Cd et où, avec courage, Doulcet tentait de faire oublier Richard Strauss et Mahler, si liés à ces deux films. Il passait aussi par l’oeuvre de Rebecca Zlotkowski, Une fille facile, qui fut un échec injuste, malgré la prestation d’excellente actrice de Zahia Dehar -Doulcet la présenta de manière allusive, sans rappeler qu’elle s’était fait connaître comme “call girl” de luxe de certains footballeurs. Il y avait aussi un des grands films noirs d’après l’époque des films noirs, L.A. Confidential (musique sombre et violente, très réussie), le beau Lost in translation de Sofia Coppola (Bill Murray et Scarlett Johansson, musique que j’ai un peu oubliée), Le goût de la cerise de l’Iranien Kiarostami (Palme d’Or à Cannes… qui m’avait bien ennuyé) ou le très étrange (et très long) Tropical malady d’Apichatpong Weerasethakul (les noms thaïlandais ressemblent toujours à des éternuements); et Doulcet nous promettait qu’il avait encore de la réserve pour un autre Cd. La preuve: ces films dont il nous a joué “ses” musiques ne figurent pas sur celui que j’ai en main.
Une pause violon-piano (non incluse dans le Cd): Doulcet et Emilie Callesen © Maria Zaichikova
Mais des films plus rares encore. Et certains, même, que je n’ai pas vus, moi qui avais pourtant vu tous ceux du concert! Sokourov, Larry Clark, les Safdie (quand les deux frères réalisaient ensemble, avant que Josh ne soit seul à la tête de Marty Supreme), Oliveira, Lynch, Kalatozov (l’auteur de Quand passent les cigognes, où l’on se rendait compte que Staline était bien mort mais que c’était toujours l’U.R.S.S.) ou Lodge Kerrigan. On a compris que Doulcet ne choisit pas la facilité, même si l’on est un enragé de cinéma. Mais malgré tout, par l’intelligence de l’organisation des musiques, par l’exigence qu’il y met (gardant les prises entières, sans montage, sans éliminer les scories, pour qu’on soit dans la “réalité vraie” de la relation musique-image), par, aussi, l’intervention de deux invités de prestige, Mathieu Amalric (qui lit de courts textes de Doulcet lui-même) et Bertrand Mandico (qui lit des textes de lui-même, bien moins clairs), il faut se laisser tenter par ce Cd, qui vaut tellement mieux que ces musiques d’accompagnement à la mode (qu’elles ne sont pas) et qui vont nous obliger (une obligation heureuse sans doute) à aller voir les oeuvres qu’on n’a pas vues, ne serait-ce que pour vérifier que nous sommes en accord avec le climat créé par l’improvisateur.
Jusqu’à exiger des distributeurs que les musiques originales soient remplacées par celles de Doulcet?
C’est le danger.
A film by. Par Jean-Baptiste Doulcet, piano. Participations de Mathieu Amalric et Bertrand Mandico. Un Cd Mirare. Précédé par un concert de présentation, Salle Cortot, Paris, le 29 mai.