A Versailles “mon manège à voix” aux sons du Grand Siècle
Encore un joli spectacle, à la Grande Ecurie du château de Versailles. “Chevauchée baroque” où la réunion du sport équestre et de la musique des rois aboutit à une heure de bonheur -plaisir des yeux, plaisir de l’oreille, porté, celui-ci par de jeunes talents à qui l’on souhaitera de bien grandir.
L’écuyère et les Pages © Morgane Vie, CMBV
Superbe lieu, bien réaménagé, que cette Grande Ecurie royale qui fait l’angle droit de la place d’Armes et de l’avenue de Paris quand on regarde vers le château. La Petite Ecurie, elle, dans l’angle opposé, n’a plus de fonction équestre.
Des chevaux et des hommes. Ce soir-là ce seront des chevaux et des femmes: dix cavalières évoluant par groupe de deux, de trois, de sept, de dix même -très belle vision de ces chevaux tous blancs qui se croisent, se suivent dans des figures qui nous paraissent si simples et qui évidemment ne le sont pas, sous l’éclat des lustres de ce manège qui ne nous parait pas si grand mais qui contient au moins ces dix destriers, un choeur important et quelques musiciens , quatre en tout et le chef: commençons par les citer, ce sera fait, ils ont été exemplaires, le violiste Maxime Calmon, le celliste Pierre Montazeau, le théorbiste Gonçalo Cordeiro, Apolline Khou au petit orgue, sous la direction de Clément Buonomo, par ailleurs directeur adjoint de la Maîtrise.
Les musiciens. Derrrière eux les Pages © Morgane Vie, CMBV
Cette maîtrise de tout jeunes gens et jeunes filles (en gros de 8 à 14 ans) a pris le nom de Pages du Centre de musique baroque de Versailles. Car on sait l’importance de ce centre, et pas seulement dans la (re) découverte de la musique française de l’époque de nos rois. C’est toute une culture qui a ressurgi autour des compositeurs, intégrant le principe de la Chapelle Royale à la fin du règne de Louis XIV (et poursuivi par la suite) avec aujourd’hui ces Pages (en classes à horaires aménagées) et les Chantres (étudiants, eux, en formation professionnelle de musique) Dans ces motets qui accompagnent les cavalières et leurs montures, on n’aura que les Pages, voix souvent ravissantes (dans les solos) ou parfaitement à l’unisson -quand on aura les interventions en tutti de cette soixantaine de chanteurs qui se déplacent, se regroupent, chantent parfois depuis les étages, dans une acoustique excellente où les chevaux, paisibles, ne semblent pas troublés, mieux, apaisés, tout aussi bien d’ailleurs par la maîtrise absolue de leurs montures par ces cavalières chevronnées qui, elles aussi (car l’art équestre au temps du Roi-Soleil et de ses successeurs était un art à part entière), reçoivent une éducation musicale évidemment centrée sur les pratiques du temps.
C’est Bartabas lui-même qui, en 2003, créa dans cette Grande Ecurie l’Académie équestre de Versailles où le dressage de Haute Ecole voisine avec l’esprit d’un corps de ballet. Elles sont aujourd’hui 11 cavalières, dans ce lieu construit par Mansart pour abriter les chevaux de selle de Louis XIV, et ce fut l’embryon de notre tradition équestre où, on le sait -les Jeux Olympiques nous le rappellent régulièrement- nous brillons.
Les Pages © Morgane Vie, CMBV
Il y a quelques années, sans doute par trop d’ambitions, deux monstres sacrés chacun dans leur domaine, Bartabas et Marc Minkowski, s’étaient unis pour un spectacle où équtation et musique en live se rejoignaient. C’était le Requiem de Mozart et ce ne fut pas une réussite. On assistait à deux prestations qui peinaient à se rejoindre, des chevaux tranquilles d’un côté, un chef-d’oeuvre de l’autre, puissant, violent, désespéré et génialement funèbre. Il aurait fallu sans doute, et c’était évidemment impossible, pour “illustrer” ce Mozart-là, des pur-sang fougueux précipitant leurs cavaliers dans une course presque mortelle à la manière des grands sujets romantiques, Le roi des Aulnes ou Mazeppa. On a soudain compris cela en entendant ces magnifiques motets, si dépouillés, de Nicolas Bernier, qui fut lui-même enfant de choeur, fréquenta la chapelle de Versailles, et savait écrire pour ces voix-là. Voix pures, paisibles, recueillies, sur trois motets de Bernier, Ornate Aras (Ornez les autels), Ad dapes salutis (Au banquet sacré du salut) et un triomphant Laudate Dominum. Triomphant mais sans emphase, de sorte que les pur-sang écoutaient sagement, à part l’un d’entre eux dont on entendait le souffle régulier car il aurait sans doute voulu aller gambader au soleil; mais sa cavalière, impitoyablement, retenait ses rênes.
Pages et chevaux blancs © Morgane Vie, Centre de Musique Baroque de Versailles
Figures heureuses. Des chevaux noirs, des chevaux blancs, des chevaux gris, isabelle, superbes robes parfois, pommelées, crinière noire bien peignée sur robe jaune sable. Petit trot, on se suit, on se croise, on se met au pas, on décrit des cercles. Il y a une amazone en longue robe et corsage anthracite qui nous fait face, immobile. Soudain elle est rejointe. Quelques jeunes chanteurs s’approchent des chevaux, leur font face en continuant leur air pendant que, devant nous, muets, un rang de Pages ferme les yeux. Il y a aussi des allures latérales, ou des diagonales avant que chacun retrouve sa place, l’un derrière l’autre, comme une chorégraphie animale par ces danseurs étoiles à quatre jambes. Et c’est d’ailleurs un chorégraphe, Thierry Thieû Niang, qui a mis au point le déplacement des animaux et des chanteurs.
Ainsi, de ces jeunes écuyères, plusieurs chevaux étaient partenaires, il fallait les flatter en quelques instants, s’adapter avec eux à la musique. Et nous, public, qui aurions voulu applaudir plusieurs fois mais on craignait de les affoler. Il fallut attendre qu’ils fussent sortis. On espère que leurs cavalières leur ont murmuré à l’oreille qu’ils nous avaient émus.
Chevauchée baroque: Motets de Nicolas Bernier par les Pages et les musiciens du centre de musique baroque de Versailles dirigés par Clément Buonomo sur une démonstration des écuyères de l’Académie équestre de Versailles. Ecurie royale du château de Versailles le 20 mai.