Julie Depardieu: Mozart et moi (Mozart et voix)

Un joli spectacle qui concluait l’année Mozart du Collège des Bernardins à Paris, lieu qu’à ma grande honte je n’ai pas assez fréquenté ces temps-ci. Année Mozart, donc, série de concerts parfois rares -programmer les dernières symphonies, c’est habituel, mais les premières d’un enfant, c’est plus rare. Julie Depardieu avait été “missionnée”, elle, pour nous conter les opéras. Et ce n’était pas tout à fait un “Mozart pour les nuls”

Julie Depardieu, Jérôme Correas © CDB Voyez-vous Laetitia d’Aboville



On veut bien admettre que ceux qui connaissent Mozart sur le bout des doigts n’auront pas appris grand-chose à ce spectacle, ni musicalement ni historiquement. Mais il y a tous les autres, le public lambda, qui court pour entendre (parfois pour la enième fois, qui est toujours un ravissement) les plus beaux airs, et d’abord parce que ce sont de nouvelles voix. Voilà pourquoi cette jolie soirée nous trouvait à la fin le sourire aux lèvres, dans ce beau réfectoire du Collège des Bernardins, magnifique monument moyenâgeux en plein coeur de Paris.

De quoi s’agissait-il? On avait eu un avant-goût de ce qui nous attendait avec la “Soirée chez les Schumann” entendue à Angers (chronique du 20 mai): Julie Depardieu raconte, des musiciens chantent ou jouent, rien de plus. Après LES Schumann LE Mozart. L’actrice, dont on connait la passion pour la musique classique, va-t-elle poursuivre au mitan de sa vie une activité de conférencière -de luxe mais toujours simple; et toujours bien informée? Elle a de quoi faire, même s’il est des vies moins intéressantes. Après, il y a la musique. Et, pour Mozart, l’embarras du choix.

Alexandre Munsch, Caroline Gütensperger © CDB Voyez-vous Laetitia d’Aboville

Un plateau central, donc, les spectateurs d’un côté et de l’autre, et cinq chanteurs qui se relaient, trois femmes (deux sopranos, une mezzo) et deux hommes (ténor et basse) Ils sont encore dans les conservatoires, de Paris ou de Lausanne, ils se nomment Béa Droz et Caroline Gütensperger (sopranos), Céleste Ingrand (mezzo). Le ténor est Ulysse Timoteo, le baryton Alexandre Munsch. C’est Jérôme Correas qui les accompagne avec son ensemble (sur instruments anciens) des Paladins. Mais cela ne nuit pas à Mozart, cela lui donne une verdeur, une tension qui encourage les chanteurs à se donner, dans l’énergie de personnages qu’ils connaissent pour certains, moins bien pour d’autres.

Le portrait esquissé par Julie Depardieu est en dix parties. On couvre tout le corpus des opéras mozartiens, à l’exception d deux chefs-d’oeuvre, zappés, on ne sait pourquoi, L’enlèvement au sérail et La clémence de Titus -et Depardieu ne les cite même pas. Un autre, de jeunesse, manque aussi, Lucio Silla. De même il y a un peu de désordre dans la narration où le récit (chronologique) autour du Mitridate (Mozart a 14 ans) se voit ponctuer par deux airs d’ Ascanio in Alba (Cara, lontano ancora et le choeur Venga de sommi eroi chanté à un ou deux par partie par les solistes) On avait bien entendu commencé par Bastien et Bastienne du Mozart de 12 ans, un air de Bastienne puis le trio Lustig preist die Zauberein.

Béa Droz © CDB Voyez-vous Laetitia d’Aboville

Le vrai bonheur de ce spectacle étant d’explorer en moins d’une heure et demie toute une carrière où le talent adolescent s’étoffe en une sûreté d’écriture de plus en plus grande avant que le génie l’emporte et l’emporte jusqu’au plus haut degré pour proposer ces airs inoubliables que sont les vocalises de la Reine de la Nuit, le trio Soave sia il vento, moment sublime de Cosi fan tutte ouencore le La ci darem la mano que le jeune Munsch chante sur le ton d’une séduction bonhomme qui fait son effet. Comme il aura mis beaucoup de colère et de tristesse mêlées dans son Figaro, Aprite un po’ quegli occhi.

Mais justement: Mozart apprend son métier, grandit, mûrit, trouve sa voie, son style, plus profond, plus dense, tellement plus original (et pourtant marqué par son temps) que la majorité de ses contemporains (et voici qu’un Leopold est réhabilité dans l’apprentissage exigeant qu’il impose à Wolfgang, au-delà de la phrase du gamin: Après Dieu vient papa) C’est dans ce genre de rappels, de citations, que Julie Depardieu, au-delà de son récit, de ses mises en perspective (la rupture avec l’archevêque de Salzbourg, Colloredo, le mariage avec Constance Weber, les six enfants dont deux, seuls, survivront), nous passionne: comment les chanteurs de Mitridate, rè di Ponto accueillent avec dédain un adolescent de 14 ans qui leur donne des ordres sur la manière de phraser avant d’être conquis par l’invention musicale du jeune homme. Ce Mitridate sera joué 20 fois, un immense succès. Comme l’avait dit le castrat: “Si l’air qu’il m’a confié ne devait pas plaire au public, je suis prêt à me refaire castrer”

Ulysse Timoteo, Caroline Gütensperger © CDB Voyez-vous Laetitia d’Aboville

Depardieu insiste aussi, en filigrane, sur ce qui passe d’une époque, et qui est à la fois dans la vie de Mozart et dans ses choix de sujets: un homme veut s’émanciper, conscient de son génie et refusant de se soumettre à des gens de moindre talent que lui, voire d’une médiocrité extrême: tel Colloredo, tel aussi l’empereur lui-même, Joseph II, qui a fait interdire la pièce de Beaumarchais dont Mozart va tirer Le nozze di Figaro. Le succès sera tel que l’empereur rendra les armes, conquis lui-même (lui d’une solide éducation musicale) par le génie de la musique. Alors qu’il y a des phrases qui en disent long dans la bouche de Figaro: Je ne savais pas que j’étais un valet de chambre / Je ne suis pas comte mais je vaux bien mieux que beaucoup de petits comtes. Et autour des sentiments éperdus de Chérubin (amoureux de l’amour sans même savoir ce que c’est) ou de la profonde mélancolie de La finta giardinera (des jardins ensoleillés qui sont des lieux de solitude), se forment des ombres tremblantes qui, en cette fin de XVIIIe siècle, vont devenir d’épais nuages gris. Mozart l’a compris.

Céleste Ingrand, Alexandre Munsch, Béa Droz, Caroline Gütensperger, Ulysse Timoteo, Julie Depardieu © CDB Voyez-vous Laetitia d’Aboville

Jolis costumes d’époque. Alexandre Munsch a la voix et le physique des rôles -Don Giovanni, Figaro et aussi un charmant Papageno. Ulysse Timoteo a moins à faire mais il est très bien dans l’air d’Ottavio (Don Giovanni), Dalla sua pace. Belle énergie de Céleste Ingrand dans Ascanio in Alba et en Chérubin. Des deux sopranos c’est d’abord Caroline Gütensperger qui séduit -et d’abord en Bastienne. Béa Droz projette moins, la ligne de chant est moins sûre. Elle gagne cependant peu à peu de l’assurance et sera excellente en Reine de la Nuit. Toutes deux avaient été très drôles en cantatrices qui se crêpent le chignon (Je suis la meilleure -Non, c’est moi, la meilleure) face au “Directeur de théâtre (Der Schauspieldirektor): ce n’est pas très “metoo” mais c’est très divertissant, comme l’est, dans son style, la description de Constance à son père par Mozart amoureux… mais cruel sans le vouloir en recensant tous les petits (et moins petits) travers de sa fiancée, ce qui prouve bien qu’il l’aime malgré tous ses défauts!

On finira par un quintette attendu, celui des “Noces”, la scène ultime: Figaro, le Comte, la Comtesse, Suzanne et Chérubin: Tutti contenti saremo. Nous serons tous heureux.

Pourquoi ce futur? Nous l’étions, nous, déjà.


Mozart et Caetera, spectacle conçu par Julie Depardieu autour de dix opéras de Mozart. Avec Béa Droz et Caroline Gütensperger (sopranos), Céleste Ingrand (mezzo), Ulysse Timoteo (ténor), Alexandre Munsch (baryton) Ensemble “Les Paladins”, direction Jérôme Correas. Collège des Bernardins, Paris, les 19, 20 et 21 mai.































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