Angers sous les arbres (dimanche)

Faire en sorte que le piano -et la musique- investisse une ville entière le temps de quelques jours, dedans, dehors, dans les lieux les plus inattendus, parfois difficiles. “Pianopolis”, à Angers, fêtait sa 4e édition en se terminant par la très belle prestation de Tanguy de Williencourt.

Un cours de danse. Angers le 17 mai, soleil et nuages. © Christophe Martin -Ville d’Angers



C’est l’idée première: au-delà des concerts organisés, des lieux emblématiques où se déroule “Pianopolis”, faire en sorte que la musique se fasse entendre un peu partout, dans les écoles, les prisons, les hôpitaux, les jardins, les rues peut-être. Elèves, par exemple, du Conservatoire de musique qui viennent jouer, soient Beethoven ou Chopin, soit Ravel, soit cette “musique de sieste” que j’avoue détester mais où, dans de jolis transats, on s’assoupit -à l’heure de la sieste évidemment, et malgré le froid qui hantait encore ce dimanche.

Soient aussi des créations plus contemporaines, dans la lignée d’un Schoenberg ou d’un Boulez (pour faire vite): c’est carte blanche à ces jeunes musiciens devant un public qui sent l’herbe.

Belle preuve aussi que le festival trouve sa place: ce concert de dix heures du matin donné par un inconnu jouant des musiques d’inconnus. Bon: je dis ça, peut-être Francis Paraïaso est-il connu des Angevins -je dirai pourquoi. Il n’empêche: dans cette même église abbatiale du Ronceray il y a deux ans le concert de Lucas Debargue et ses amis autour de Beethoven ne drainait qu’une demi- “salle” Paraïso a rempli l’église. Intimidé d’ailleurs quand il explique le pourquoi de ce programme très passionnant (et joué par un garçon qui mériterait d’être bien plus reconnu sur d’autres répertoires), programme très -trop- copieux qu’il est obligé de réduire d’une vingtaine de compositeurs à une quinzaine (quand même) et qui, tous de la même époque (1880 à 1960) et tous français, sont aujourd’hui pour la plupart totalement oubliés. Cela nous dit aussi beaucoup (car il n’y a pas que des femmes) sur le peu de considération que l’on a pour nos propres créateurs de musique. Mais le mieux est encore que je transcrive les notes brèves qui ont accompagné mon écoute:

Francis Paraïaso accompagne aussi les danseurs © Christophe Martin -Ville d’Angers

-Rosette Ehrmann (Prélude) Grands accords. Très César Franck

-Jean Déré (Le matin) Accords plus champêtres mais limite atonaux

-Jeanne Leleu (la plus connue, Les compagnons de Saint-François) Ostinato de la main gauche, beau toucher mystique de la main droite. Messiaen l’aurait-il entendue?

-Jeanne Barbillon (Impression maritime) La gravité des côtes bretonnes, ses orages tempétueux

-Albert Laurent (Fumées matinales) Debussyste

-Armande de Polignac (Nocturne) Comme des cloches du soir sur fond d’étoiles filantes

-Alice Sauvrezis (Soir mauve) Très Chausson. Très Fauré. Mélodieux et riche.

-Raoul Bardac (Au soir tombant) Très “Des pas dans la neige” (Bardac était le beau-fils de Debussy)

-Marc Delmas (La grotte merveilleuse) Chanson française harmonisée avec accords inégaux

-Pierre Bretagne (Lent, de sa “Sonatine”) Lente progression à la manière de Bach

-Jacques de La Presle (Mirage et berçeuse) Joli décalque de “Do do l’enfant do”

-Maurice Imbert (Le soir descend sur la tranchée) Pièce triste. Presque suspendue. Soudain on entend des tirs violents, des obus qui tombent

-Suzanne Demarquez (Andante misterioso de sa “Sonatine”) Dans un jardin mystérieux aux harmonies subtiles

-Jean Poueigh (Parc d’automne) Grands accords qui s’assourdissent peu à peu, nuit sonore

-Hélène Fleury (Feuillet d’album) Dans un jardin après la pluie où quelques gouttes ensoleillées tombent encore des arbres.

Paul Fiévet (Offrande à la déesse) Lakmé? Les pêcheurs de perles? Angkor?

Geneviève Laurenceu, Karol Beffa © Christophe Martin -Ville d’Angers

Paraïso est, nous a-t-on appris, une passionné chercheur de partitions, hantant aussi les bibliothèques. Jeu limpide, plein de couleurs, d’une virtuosité discrète toujours, dans ces oeuvres brèves, au service d’une architecture. Il n’aura pu nous faire entendre faute de temps Cécile de Fontbelle ou René Guillou, Simone Plé ou Madeleine Dauphin. Ni Renée Staelenberg, morte à 27 ans en 1938 et qu’il compare à Lily Boulanger. Ce programme justement applaudi m’empêcha d’entendre le début du conte du Roi qui n’aimait pas la musique suivi du Roi qui aimait Joséphine (“J’ai deux amours, mon pays et mon roi”) où la jolie musique de Karol Beffa (lui-même au piano, avec au Violon Geneviève Laurenceau, Amaury Viduvier à la clarinette et Antoine Pierlot au violoncelle, soit la formation du Quatuor pour la fin du temps de Messiaen, sauf qu’il y a en plus un excellent récitant, le Comédien-Français Stéphane Varupenne) se teinte évidemment de jazz dans la seconde histoire (J’ai deux amours, mon pays et mon roi). Belle écriture de Mathieu Laine, dans une salle trop grande (mais le succès l’imposait) et avec des mots qui sont sans doute hors de portée des plus petits (Mutique, fourbu, débridé, sardonique) à moins que les parents ne se transforment en passeurs.

Avant l’heure de la sieste il y avait eu l’apéro jazz. Après on se transporta au Jardin des Plantes pour une leçon de danse. Très simplement: apprendre en une heure et en progressant avec beaucoup de pédagogie (je ne connais malheureusement pas le nom de la professeure) les pointes, les demi-pointes, les pieds levés, demi-levés, les demi-tours, les petits sauts, les ronds, chacun faisant un effort à son niveau, guidé par les jeunes filles du Conservatoire, huit ou neuf ans de danse derrière elles mais c’est bizarre, car les clichés ont la vie dure, parmi les apprentis il n’y avait que des femmes ou des jeunes filles et un seul homme, qui d’ailleurs renonça.

Ah! si: un petit garçon. Plus notre pianiste, Francis Paraïaso dans le répertoire d’accompagnement dansé venu du XIXe siècle.

Les musiciens et Stéphane Varupenne © Christophe Martin -Ville d’Angers

Tout à côté, dans le centre des Congrès confortable, il y eut enfin le concert d’adieu, avec un programme si “grand public” qu’on n’en attendait guère plus qu’une sorte de confort moelleux. On avait bien tort. Beethoven et Chopin, les deux compositeurs qui sont le pain quotidien des jeunes (et moins jeunes) étudiants en piano. Oui mais… c’était Tanguy de Williencourt.

Le jeune homme commençait tout seul, chaises d’orchestre dans l’ombre rangées derrière lui. La 23e sonate de Beethoven, la fameuse Appassionata. D’emblée Williencourt accentue non les silences mais les contrastes de dynamique. Là où ses confrères mettent des piani il installe des pianissimi. Les forte deviennent des fortissimi et plus encore; et de la fougue et de l’énergie et une volonté de vainqueur. De vainqueur de quoi? On se demande au début si c’est une posture. Mais non: le 1er mouvement, dans sa fureur et sa violence, tient la route, se déroule dans cette optique brutale et maîtrisée qui nous laisse haletant. Ce n’est pas une Appassionata mais une furiosata; cependant la maîtrise sonore de Williencourt, ce contrôle qu’il exerce sur la partition fait qu’on ne lâche jamais notre écoute. Dans le mouvement lent, évidemment, on est moins séduit, tant il semble que ces variations sont pour l’interprète une sorte de pont entre les mouvements extrêmes. Le final retrouve cette rapidité, cette intensité énergique qui nous conduit sans reprendre souffle à la terre ferme: la tempête n’a pas empêché la traversée.

Mais c’est comme si Williencourt s’était préparé ainsi à la suite où, dos à nous, il dirige du piano l’orchestre national des Pays de Loire. C’est Chopin. Et il y aura une énergie autre; de toute façon Chopin n’aimait pas Beethoven. D’ailleurs Chopin n’aimait pas grand-monde, si tout le monde aimait Chopin.

Reconnaissez-vous Tanguy de Williencourt de dos? © Christophe Martin -Ville d’Angers

L’Andante spianato et grande polonaise brillante permet au moins à Williencourt quelques minutes plus calmes pour les doigts puisqu’à l’instar de la Fantaisie chorale -de Beethoven justement- le piano démarre tout seul et ce n’est que dans la polonaise que Chopin, oubliant la version pour piano seul, fait intervenir l’orchestre. C’est d’une très grande élégance, les thèmes sont ravissants et c’est un excellent prélude au 2e concerto dont je persiste à dire qu’il est plus réussi que le 1er (les deux ont été composés par un tout jeune homme d’à peine 20 ans, tous deux créés à Varsovie, le 1er verra les adieux de Chopin à sa terre natale en octobre 1830)

Le jeu de Williencourt est fluide, d’une juste poésie, d’un toucher précis et clair, aucun excès de romantisme comme il est de règle désormais dans Chopin où on laisse chanter la phrase. Et cette phrase-là est immense et ininterrompue, concentré de romantisme où ni le piano ni l’orchestre ne suspendent leur vol, comme si ce flux musical était une arche sonore qui doit retomber à la dernière note du mouvement. L’osmose du piano et de l’orchestre est complète, Williencourt y veille, et veille aussi à l’avancée constante de la musique, qui ne s’interrompt, c’est normal, qu’entre chaque mouvement. Très beau larghetto, avec cette intervention magique des cordes que l’orchestre réussit très bien. Dans le final les cuivres sont un peu bruyants mais les rythmes de danse, valse ou mazurka, ont le charme des salons rouges, Williencourt fait bisser les dernières mesures, après un très beau Nocturne en ut dièse mineur pour se dire adieu.

“Amour, amour, amour, voilà l’âme du génie” J’ai noté cela. Mais oublié de noter si c’est de Beethoven ou de Chopin.

(Monsieur Wikipedia m’informe que c’est de Mozart)

-Récital Francis Paraïaso, piano: oeuvres de Ehrmann, Déré, Leleu, Barbillon, Laurent, Polignac, Sauvrezis, Bretagne, Bardac, Delmas, La Presle, Demarquez, Imbert, Poueigh, Fiévet, Fleury

-Le roi qui n’aimait pas la musique suivi du Roi qui aimait Joséphine, deux contes de Mathieu Laine, musique de Karol Beffa. Stéphane Varupenne, récitant. Karol Beffa, piano, Geneviève Laurenceau, violon, Antoine Pierlot, violoncelle, Amaury Viduvier, clarinette

-Orchestre national des Pays de Loire, direction et piano Tanguy de Williencourt. Oeuvres de Beethoven et Chopin

Angers, festival “Pianopolis”, en divers lieux de la ville le 17 mai.







































































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