Angers sous les arbres (samedi)
4e édition du festival “Pianopolis” à Angers : le piano sous toutes ses formes, avec aussi des chanteurs ou chanteuses folk ou soul mais évidemment c’est le classique qui m’intéressait d’abord. J’ai pris en marche un festival qui s’étend du mercredi au dimanche, investissant aussi des lieux plus extrêmes, en forme “Des pianos dans la ville. Toute la ville”
Angers sous les arbres © Christophe Martin -Ville d’Angers
Et d’ailleurs une vraie originalité déjà à ce “Pianopolis” qui a trouvé son chemin au bout de trois ans dans l’offre déjà riche des festivals de printemps (en ce mois de mai, servi par les différents “ponts”, cela se bouscule): c’est la municipalité d’Angers elle-même qui l’organise. Il est triste d’ailleurs de devoir écrire “une vraie originalité” car cela semble prouver la désertion des collectivités, en particulier dans ce domaine, négligeant la nécessité de soutenir et favoriser la culture, qui est aussi bien art que divertissement- même si , dans bien des cas, les villes ou les agglomérations apportent leurs structures aux manifestations organisées. Au-delà des clivages politiques c’est donc la ville d’Angers (160.000 habitants quand même, 250.000 avec l’agglomération) qui se mobilise, avec l’aide cependant d’un directeur artistique de prestige, Alexandre Kantorow, absent malheureusement cette année (à l’autre bout du monde) mais qui a promis juré sa présence l’année prochaine. Dont acte.
J’avais raté par exemple Jean-Baptiste Doulcet mettant ses talents d’improvisateur à illustrer un Hitchcock muet ou Jakub Jozef Orlinski chantant du baroque mais aussi des mélodies de sa chère Pologne. J’ai donc pris le train en marche, un train bien à l’heure pour passer une soirée avec les Schumann (élargis, à la fin, au troisième larron, le jeune Brahms)
Gabriel Durliat © Christophe Martin -Ville d’Angers
Le coeur du festival se situe dans le quartier de la Doutre. Lisez “d’outre Maine”, la rivière qui traverse Angers, où se côtoyaient dans les temps anciens abbayes, granges dimières, greniers à sel, hôpitaux, églises et hôtels particuliers, aujourd’hui quelques ruelles pavées, paisibles, même si l’animation de l’autre rive se limite, elle aussi, à quelques rues et une ou deux places. Le coeur du festival est ombragé, entre vaste square et petit parc, jouxtant le vieil hôpital qui abrite en temps normal la fameuse tapisserie de Jean Lurçat “Le chant du monde” (ne la cherchez pas pour l’instant, elle est repartie à Aubusson jusqu’à la Toussaint) C’est là que les Angevins sont venus écouter en nombre Gabriel Durliat, qui avait repris sa casquette de pianiste (voir mes chroniques du 26 mars et du 6 mai) pour improviser devant d’immenses toiles de Tolkien lui-même qui, pour avoir écrit le fameux “Seigneur des anneaux”, l’a aussi illustré. Durliat improvisait avec talent, on reconnaissait du faux Debussy, du faux Ravel (“Ma Mère l’Oye”), du faux Durliat peut-être aussi; et du faux Bach… pour finir par du vrai.
Julie Depardieu en interview © Christophe Martin -Ville d’Angers
On se transportait ensuite à l’abbaye du Ronceray, église du Moyen Äge mais à l’intérieur de style classique, où nous attendaient comédienne, chanteuse et pianiste. La pianiste, Dana Ciocarlie, assurait excellemment les respirations musicales, essentiellement prises dans les "Scènes d’enfants” de Robert, à part un des “Intermezzi” de l’opus 117 brahmsien où elle mettait de la puissance et une énergie assez inhabituelle dans cette oeuvre tardive, comme elle instillait beaucoup de joie dans le Schumann. Car c’est une belle histoire d’amour que nous racontait Julie Depardieu qui avait joliment sélectionné des extraits de lettres, montrant les sentiments enflammés d’un jeune homme pour une presque adolescente mais les sentiments ne déclinèrent pas quand Clara devint une jeune fille (Robert avait neuf ans de plus qu’elle) Et si ces torrents de romantisme entre les deux jeunes gens nous étaient, nous sont connus, il était plus intéressant car moins bien connu de voir (et d’entendre par Julie Depardieu) comment le papa de Clara, très hostile à cette union, avait fini par rendre les armes en reconnaissant le génie de son gendre (ce qui prouve qu’il avait de l’oreille)
La vie commune, malgré l’amour qui dura entre eux jusqu’à la fin, n’était pas si simple. Il y eut 8 enfants et Clara ramenait l’argent du ménage depuis ses tournées européennes, confiant plus ou moins à Robert le soin d’être un père au foyer mais méditant déjà sur la difficulté d’être une mère au travail. Mais une mère quand même, et attentive: “Chaque mouvement de ma petite, je l’observe avec un mélange d’anxiété et de joie”
Dana Ciocarlie, Dephine Haidan, Julie Depardieu © Christophe Martin -Ville d’Angers
Robert tombe malade. Brahms est entré dans leur vie. C’est lui qui tombe amoureux de cette femme de 14 ans son aînée -la propre mère de Brahms avait elle aussi 14 ans de plus que son mari; chers psychanalystes, à vos travaux!-: “Quand je ne suis pas là, ne pourriez-vous pas me télégraphier un petit bonjour chaque jour?” Il ne loge pas chez les Schumann mais y est reçu en permanence. On lui présente des jeunes femmes: “Elles me promettent des ouvertures vers le ciel alors que Clara l’a déjà grand ouvert” Robert meurt. On ne saura rien de plus, nous dit Julie. Peut-on aimer deux hommes, dont un qui est désormais un fantôme? Leur correspondance -car ils continuèrent à s’écrire, même quand Brahms s’installa à Vienne-, ils la détruisirent. Et moururent à quelques mois de distance, sans que Brahms, on le sait, se soit jamais marié.
Delphine Haidan et Dana Ciocarlie font entendre des lieder très bien choisis, et bien plus sombres. La voix de mezzo d’Haidan, ses couleurs, l’engagement de la cantatrice, préparent aux années tristes, même si le timbre commence à se fatiguer. On aura entendu en tout cas un lied de Clara, “Sie lieben sich beide”, très intense et inattendu, de même qu’un “Ballet des Revenants” pour piano où elle sort de sa zone de confort, un romantisme suranné et douillet, prouvant ainsi qu’elle aurait pu parfois égaler Robert.
Elisabeth Leonskaja © Christophe Martin -Ville d’Angers
Elisabeth Leonskaja était là. Programme viennois magistral (en hommage à Oleg Maisenberg, son compatriote installé à Vienne comme elle, et qui est mort il y a un petit mois) Mozart et Schubert d’un côté, Berg et Webern de l’autre. La “Fantaisie K. 475” est une oeuvre amère, terrible, sombre, rien de la “fantaisie” française, plutôt, à l’allemande, fantasme ou fantôme. Un Mozart radical, comme il en écrivait parfois, que Leonskaja joue avec des ruptures, des respirations, une mise en scène exacerbée qui peut dérouter mais m’a ravi car c’est exactement comme cela que j’entends cette oeuvre aussi bouleversante qu’impitoyable. La “Sonate” K. 576 (la dernière de Mozart) est jouée avec une belle simplicité, comme elle doit l’être, n’éludant pas les accents galants au coeur de la virtuosité du dernier mouvement et mettant l’accent juste ce qu’il faut sur la mélancolie du mouvement lent.
Entre les deux Mozart la “Sonate opus 1” de Berg que je n’ai jamais beaucoup aimée. Dont j’ai toujours cherché la construction et Leonskaja ne m’y a pas plus convaincu: pas assez de ruptures, une tendance à une forme de “romantisme sériel” dans certains passages. Un peu étrange… Plus réussies, les “Variations opus 27” de Webern, dans leur radicalité où Leonskaja trouve constamment des points d’appui, des pleins et des déliés, une ascension possible.
Angers sous les arbres (bis) © Christophe Martin -Ville d’Angers
Programme énorme qui s’achèvera avec la “Sonate en la mineur D. 845” de Schubert, une des grandes, achevée, 40 minutes pleines, et cet esprit de “Wanderer” qui irrigue toutes les sonates de Schubert: un art des silences et des relances de la part de Leonskaja, de subtils ralentis et des éclats, moins qu’un Brendel. Avec une mise en scène véritable du mouvement lent comme une série de variations rêveuses qu’on n’entend pas autant chez d’autres pianistes. Le scherzo et le rondo final, c’est de nouveau la remise en marche du voyageur, les paysages contrastés qu’il traverse, la forêt peut-être; et si Leonskaja met dans le rondo final toute sa formidable puissance, c’est peut-être parce que Schubert nous a mené loin, au-delà du monde.
Et un surprenant “bis”: la “Plus que lente” de Debussy.
“Pianopolis” ne s’arrête pas au classique, même si c’est son premier ADN. Le soir, salle complètement remplie, deux maîtres du jazz s’unissaient à deux pianos, Baptiste Trottignon et Thomas Enhco. Pour notre plus grande joie, y compris dans les échanges fraternels teintés d’humour qu’ils distillaient, pas tout à fait le maître et l’élève mais l’ancêtre et le petit jeune (“quand j’étais petit j’écoutais déjà les disques de Baptiste”)
Julie Depardieu © Christophe Martin -Ville d’Angers
Mais les échanges allaient plus loin: la complicité, l’art si difficile de rebondir sur ce que joue l’autre, dans la même harmonie musicale, de l’accompagner, de prendre la ligne mélodique ou de la rendre. 2 pianos, deux tempéraments même s’ils s’accordent. Et pour nous le jeu des comparaisons, ou des différences. Un Trottignon plus profondément jazzman, un Enhco (on le savait qui regarde parfois vers le classique, qui aime à contaminer (au bon sens du terme, s’il y en a un) l’un par l’autre. De cette heure et demie où, parfois (je le confesse, moi qui ai souvent du mal avec le jazz), je me suis absenté (une absence noble, non pas réfléchir à une liste de courses au marché du dimanche), il me reste des réminiscences de Bartok ou de Ravel, des moments où l’Espagne pointait façon Albeniz en swing ou Debussy sur Falla. C’était, nous dit Trottignon, du Miles Davis ou, plus loin, Egberto Visconti, “Memoria do fado”, plus Brésil que fado d’ailleurs, et puis un peu de “I got rythm” et puis Theolonius Monk et puis chacun jouant -ou commençant- un morceau de l’autre. Et puis…
On échange les pianos. Et Enhco qui avait semblé plus en retrait prend le pouvoir: Bach à un train d’enfer, Bach si aimé des musiciens de jazz, qui y reviennent en permanence. Il y aura des ajouts, Trottignon reprend la balle, une “Cantate 106” transcrite par le centenaire Gyorgy Kurtag (on n’est plus dans le jazz, on est avec deux pianistes brillantissimes) Et, quand même, pour aller dormir, heureux, “Tea for two”
Plus tôt j’avais surpris Thomas Enhco petit garçon fasciné bavardant avec la légende Leonskaja qui lui répondait comme s’il était son petit-fils. Marchant sur ses brisées…
Festival “Pianopolis” à Angers. A) Gabriel Burliat: improvisations sur des tableaux de Tolkien
B) “Une soirée chez les Schumann”: oeuvres de Robert et Clara Schumann et de Johannes Brahms. Julie Depardieu (récitante), Dana Ciocarlie (piano), Delphine Haidan (mezzo)
C) Elisabeth Leonskaja, piano: oeuvres de Mozart, Berg, Webern et Schubert
D) Baptiste Trottignon et Thomas Enhco, pianos. Improvisations jazz
Divers lieux à Angers le 16 mai.