“Lucie de Lamermoor” à l’Opéra-Comique: VF brutale

“Lucia di Lammermoor”. Euh!… non: “Lucie de Lammermoor” Car, fidèle à son ADN, l’Opéra-Comique propose la version française de l’oeuvre si fameuse de Donizetti, version bien sûr menée par Donizetti lui-même avec des librettistes français. C’est Sabine Devieilhe qui tient le rôle, vêtue de blanc.

La scène de la folie: Sabine Devieilhe (Lucie) © Hedwig Prammer


C’était la coutume de l’époque, et d’autant plus quand il s’agissait de compositeurs italiens, souvent installés à Paris, la capitale des arts, de donner leurs oeuvres triomphantes dans une version française où le compositeur lui-même en profitait pour adapter un peu son opéra, faire quelques retouches qui convenaient davantage au public parisien. “Lucia di Lammermoor” (l’Italienne) avait triomphé au San Carlo de Naples en 1835, “Lucie”, sa jumelle, eut le même succès à Paris en 1839. Quatre ans plus tard, direz-vous? Oui mais entretemps les Parisiens plus mélomanes avaient pu entendre la version italienne. Ce qui n’était pas si fréquent à une époque où l’on jouait les opéras dans la langue du pays.

Le mariage: S. Devieilhe (Lucia), E. Dupuis (Henri), S. Ratia (Arthur), Y. Le Lan (Gilbert) E. Crosley-Mercer (Raymond) © Hedwig Prammer

Quelles retouches -il faut le préciser car “Lucia di Lammermoor” est un des opéras les plus célèbres du répertoire- Donizetti a-t-il apporté à son oeuvre? Assez peu. Quelques scènes réduites (on savait le public français impatient et moins mélomane) et, nous dit la cheffe, Speranza Scappucci, dans le programme (italienne elle-même, elle est apte à faire les comparaisons entre les deux versions), des personnages supprimés ou moins présents -la confidente, Alisa, a disparu, “ce qui accentue la solitude de Lucie, désormais seule femme dans ce monde d’hommes” Raimondo perd sa fonction de précepteur sans que son rôle soit plus défini. En revanche Normanno, le soldat fourbe, devient serviteur encore plus fourbe sous le nom de Gilbert. Le futur mari (pour si peu de temps) a aussi un peu plus d’importance. Scappucci insiste surtout sur des passages symphoniques ôtés, comme l’évocation de la nature sauvage (car écossaise!) à l’acte 3, ou l’utilisation d’instruments particuliers comme la harpe, rendant plus exotique encore pour des Italiens cette Ecosse si lointaine (je rappelle que cette histoire si cruelle, sanglante et mélodramatique est tirée d’un roman de Walter Scott) Plus important encore, la tessiture de Lucia-Lucie a été rehaussée ce qui explique la prise de rôle par une Sabine Devieilhe qui y trouve un personnage idéal pour son type de voix.

Etienne Dupuis (Henri) et Yoann Le Lan (Gilbert) © Hedwig Prammer

Il n’empêche. Je l’avoue, je ne suis pas sorti complètement satisfait de cette “Lucie” D’abord parce que, contrairement à la rumeur (très largement partagée), il me semble que, pour ce sommet de la tragédie même s’il est teinté du mélodramatisme propre au romantisme, Donizetti, contrairement à un Bellini et surtout à un Verdi, ne trouve pas les accents fulgurants, d’un dramatisme exacerbé, qu’un Verdi, justement, saura immédiatement composer dans un ciel assombri par le destin. Trop souvent, et malgré la beauté des couleurs instrumentales, on a des rythmes à la mode, cabalettes ou cavatines par exemple, qui, comme à la fin de l’oeuvre, quand le drame est à son comble, ne traduise que par le chant (c’est un début!) la détresse des personnages (celui d’Edgar en l’occurrence) Un Bellini le fait aussi mais avec une tristesse lyrique que Donizetti ignore.

Après cela, est-ce que la mise en scène, la direction, les chanteurs eux-mêmes, vont nous convaincre du sort terrible de la triste Lucie, symbole, comme assez peu dans l’opéra de ce XIXe siècle, de la violence faite aux femmes? On sait l’intrigue qui tient sur un ticket de théâtre: Lucie Ashton est promise à un ami de son frère Henri, Lord Arthur Bucklaw, alliance qui arrange Henri et lui permettra de retrouver du pouvoir. Mais Lucie est amoureuse d’Edgar, qui le lui rend bien, descendant d’une famille ennemie centenaire des Ashton. Tout cela finira très mal; mais ce qui surprit, choqua, ouvrit d’ailleurs à la destinée lugubre d’autres femmes fameuses du XIXe siècle (Emma Bovary, Hedda Gabler, Anna Karénine), c’est que Lucie tuera son mari Arthur pendant la nuit de noces, sombrant alors dans la folie qui donnera lieu à un des airs les plus célèbres de l’histoire lyrique.

Sabine Devieilhe: Lucie devant son crime © Hedwig Prammer

Etait-il utile, dans la mise en scène d’Evgeny Titov, d’accentuer le terrible machisme de ce temps-là, comme dans la scène initiale (cela commence mal) où un groupe d’hommes avinés traque une malheureuse totalement nue qui essaie de lui échapper? Dans un décor assez beau (un château à la masse sinistre, tournant sur lui-même en version “intérieur/extérieur”) on remettra le couvert au moment du mariage avec ces femmes aux perruques crantées qui ressemblent à des meringues, avec hommes titubant (encore!). Et que dire de la scène où Henri fait de la muscu torse nu dans un décor de trophées de chasse devant son serviteur fourbe mais enamouré (personne n’a souligné la gênante ambiguïté du personnage)? On connait aussi la chanson: macho donc chasseur cruel donc obsédé par son corps donc… mais il paraît que les clichés reposent toujours sur un fond de vrai.

Devant Gilbert (Yoann Le Lan), Henri (Etienne Dupuis) et Edgar (Léo Vermot-Desroches) © Hedwig Prammer

Pour le reste rien à dire d’une mise en scène fonctionnelle où, cependant, Titov s’est surtout ingénié à (très bien) diriger sa triste héroïne. Quant à Speranza Scappucci, qui dirige avec une énergie constante un Insula Orchestra aussi sonore que vaillant, on lui reprochera d’être dans les fortissimos permanents, sans jamais mettre de nuances, de pianissimos (ou simplement de pianos, ne soyons pas exigeant), attaques fracassantes, codas du même tonneau. Ce qui oblige les chanteurs (et on leur accordera une endurance à tout épreuve, sans parler du choeur Accentus qui surjoue à coeur joie) à ne jamais distiller le moindre son filé, à ne jamais faire entendre un murmure, une tristesse, un regret, un sentiment où poindraient l’espoir ou les attentes d’un coeur.

Lucie (Sabine Devieilhe): quel fantôme? © Hedwig Prammer

On ne parlera pas ici d’un Etienne Dupuis qui, sans nuance, mais on sait la qualité de la voix, compose un personnage de méchant frère comme s’il jouait sur le Boulevard du Crime. Mais davantage du jeune Léo Vermot-Desroches dont on découvre dans un rôle à sa mesure, celui d’Edgar, un timbre superbe, plein de vaillance et de couleurs, bref, voici un nouveau ténor à l’horizon auquel on prédit une vraie carrière si… si, dans un tel personnage, il n’était dans la surenchère permanente, incapable, même dans la dernière scène (c’est lui qui finit l’opéra) où son désespoir devrait nous tirer des larmes, de murmurer un son élégiaque, poussant parfois la note au détriment de la ligne de chant. Que dire aussi de la confrontation (début de l’acte 3) de ces deux rivaux, Edgar et Henri, où c’est à qui chantera le plus fort -on est loin de la puissance contrôlée de certains duos verdiens?

Impeccable prestation en Raymond d’Edwin Crossley-Mercer. Dans le rôle du gentil mari sacrifié Sahy Ratia est très juste, car sans surenchère. Le Gilbert de Yoann Le Lan est un peu trop jouissivement traitre dans le rôle du traitre mais la voix de ténor est belle.

Lucie (Sabine Devielhe) et une servante (Elise Maître) © Hedwig Prammer

Reste Sabine Devieilhe. C’est évidemment pour elle que le public se presse et le public a raison. Conduite par son metteur en scène qui dirige sa silhouette blanche comme le fantôme qu’elle va devenir peu à peu (effacée mais d’abord à elle-même), elle est souveraine. La tessiture lui va parfaitement: aigus stratosphériques, beauté de la ligne vocale, projection évidente mais aussi le talent d’incarner un personnage difficile car soumis et rebelle, rebelle mais à la révolte brisée par sa condition de femme et qui trouve -scandale, je l’ai dit- l’échappatoire suprême et tragique dans un double meurtre, celui d’Arthur et celui qu’elle s’inflige non pas -c’est la force du livret et du roman de Scott- en se poignardant ou en s’immolant avec son amoureux mais en s’absentant à elle-même; et il est probable que si l’opéra eût été écrit au XXe siècle la mort de Lucie n’aurait pas suivi presque aussitôt son basculement dans la folie mais, comme l’imaginait Anderi Serban dans une mise en scène qui, pourtant, fit scandale, de longues années incarcérée dans un hôpital psychiatrique au milieu d’autres malheureuses.

Cette scène de la folie superbe, et par une Devieilhe habitée, murmurante, suspendue, hagarde, et par un compositeur qui trouve enfin la mesure exacte du drame, les silences, la ligne vocale hésitante, les reprises, les couleurs diverses, sombres parfois, rouges tout à coup. A me faire regretter mes réserves.

Je dois d’ailleurs avouer que cette “Lucie” est accueillie chaque soir par un triomphe prolongé, même si tous n’applaudissent pas avec le même enthousiasme.



“Lucie de Lamermoor” de Gaetano Donizetti (version française), mise en scène d’Evgeny Titov, direction musicale de Speranza Scappucci. Opéra-Comique, Paris, jusqu’au 10 mai.





























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