Deauville, actes 2 et 3: tant d’hommes et deux femmes (sous la pluie cette fois)

La musique de chambre mais pas tout à fait. Enfin, si… Superbe découverte le 1er mai d’un jeune chef et d’une magnifique cantatrice. Quant au samedi, c’était, pour conclure, l’heure des stars, Renaud, Bertrand, Edgar. Et à la question: “De ces trois soirées, laquelle avez-vous préféré?” je réponds: “Les trois”

Margaux Poguet, Gabriel Durliat © Yannick Coupanec



Venir écouter mais aussi se montrer: en cela le public deauvillais n’est pas différent des autres, du parisien, du lyonnais, de La Chaise-Dieu ou de Strasbourg. Et entre se montrer et venir écouter, parfois, on préfère passer son tour sans avoir la curiosité nécessaire. Voilà pourquoi (je me répète: à Deauville, Paris, Strasbourg ou Lyon) certaines salles sont plus vides un soir -je devrais dire: moins remplie car il y a tout de même en majorité de sérieux mélomanes- et l’on sait pourquoi, à l’intitulé du programme et des compositeurs: un Berg, un Schönberg, un Bartok. Et parfois même (je l’ai entendu) un Debussy.

Gabriel Durliat. L’élégance © Yannick Coupanec

Ainsi le nom de Berg qui ouvrait le concert du vendredi avait laissé plusieurs fauteuils inoccupés, sans que les absents eussent pris la peine de lire qu’ensuite il y aurait Mahler. Oui mais Mahler en petite formation alors que Mahler, c’est massif, plein d’instruments et parfois des choeurs, ne parlons même pas de la fameuse Symphonie des Milles? Bref tant pis pour les absents qui auront manqué une magnifique cantatrice, un jeune chef éblouissant et même ce Berg, superbe, ce Berg de jeunesse, des années de formation, où Berg -même si son style propre, ce mélange de dodécaphonisme et de profond lyrisme (qui en fait des “trois de l’école de Vienne”, avec Schönberg et Webern, le plus accessible mais surtout le plus émouvant), pointe déjà le bout du son. Berg s’essayait à ce qui irriguait la musique germanique depuis un siècle, le lied, moins sur les traces des grands romantiques que de Wolf, Strauss ou Mahler, mais avec le soutien des grands poètes, Lenau ou, déjà, Rilke, le quasi contemporain.

Un “Atelier de Musique” au complet © Yannick Coupanec

En 1928 il reprenait sept de ses lieder, les orchestrait, avant que Reinbert de Leeuw, 57 ans plus tard, n’en fît une version pour ensemble de chambre. Les thèmes sont romantiques (la nature, la nuit, l’amour malheureux ou extatique): “Chant du roseau”, “Le rossignol”, Couronné de rêve”, "Jour d’été”. La voix doit monter dans les aigus, redescendre dans les graves, dans des sinuosités très “Art Nouveau” -registre de médium tirant sur la tessiture d’alto.

Et l’on découvre une magnifique chanteuse, Margaux Poguet, à la blonde chevelure botticellienne, engagement, profond lyrisme, projection parfaite (sans saturer la salle) et beauté d’une voix longue aux teintes moirées. Elle nous dira combien elle est sensible à ce répertoire, combien elle le ressent profondément, au cas, ce qui est un comble, où nous ne nous en serions pas aperçus. Elle qui, nous a-t-on dit, est aussi une belle personne puisque, engagée en ce moment à l’Opéra de Zurich dans la mozartienne Clémence de Titus (sous la direction de Marc Minkowski), elle a tenu entre deux représentations à honorer son engagement deauvillais -et l’on sait que les liaisons Zurich-Deauville et retour demandent des contorsions dignes de tous les éloges.

Gabriel Durliat et les musiciens © Yannick Coupanec

Il est vrai qu’elle pouvait aussi compter sur ce regroupement de jeunes gens (une seule femme, à la flûte, Marie Laforge, si j’ai bien compris son nom) sous la direction, vive, nerveuse, superbement élégante, habitée, d’un jeune homme de 25 ans, Gabriel Durliat. J’en ai parlé dans le cadre de la Fondation Gautier Capuçon où il n’était QUE pianiste (chronique du 26 mars) On lui souhaite le destin d’un Barenboim puisqu’il refuse de choisir entre le piano (où il “est très heureux”) et la direction d’orchestre où il s’éclate vraiment…

Comme dans la 4e symphonie de Mahler, dans la transcription, cette fois plus ancienne, 1921, d’un certain Erwin Stein, élève et ami de Schönberg, pour un quintette à cordes (avec contrebasse), deux claviers (il y aura accordéon et piano), quelques bois (hautbois, flûte, clarinette) et des percussions. C’est la symphonie la plus apaisée de Mahler, la plus champêtre, celle qui se contente d’un effectif plus transparent. Mais avec ses zones d’ombre: on est l’été dans une auberge du Tyrol, on se lance à faire de la musique parce qu’il fait beau et qu’on est heureux et qu’on est autrichien. Mais des nuages s’amoncèlent, le temps vire à l’automne, le violoncelle s’enrhume et l’on entend aux percussions les grondements de l’orage. Or les nuages s’éloignent, c’est de nouveau le charme de la lumière, l’ensoleillement des prairies, cependant qu’au loin une procession s’avance, y résonne un violon désaccordé accompagnant un mort.

Gabriel Durliat, une chevelure blonde, le quatuor Hanson © Yannick Coupanec

Et pour cela, pour jouer cela, Durliat a convoqué un vrai quatuor, l’excellent Quatuor Hanson, et d’autres brillants talents, qu’il a fédéré sous le nom d’Atelier de musique et qu’il fédère encore d’un geste impérieux, d’un mouvement souple du corps, pendant que Margaux Poguet revient, habitant avec un bouleversant lyrisme le lied final, tiré du Cor merveilleux de l’enfant, intitulé La Vie céleste.

Edgar Moreau © Yannick Coupanec

Le samedi, en revanche, il fallait repousser les murs. Pour le trio qui jouait séparément avant de (re) jouer ensemble. Le plus jeune, Edgar Moreau, déjà si remarquable ( à moins de 30 ans, professeur au CNSM de Paris), se plaçait tout seul face à nous, imposait un silence profond, presque sacré, dans l’immense phrase initiale de la 2e suite pour violoncelle seul de Bach, qui n’est pas la plus connue des six. Cette phrase qui n’en finit pas, qui demande au violoncelliste un souffle, une puissance de son, un son qui soudain s’éclaircit dans les aigus et, suspendu, repart vers le médium, vers les graves, ne cesse de se transformer dans des couleurs de tombeau puis d’espérance: Edgar Moreau, jeune maître, et qui a, et de quelle manière, sa propre identité sonore. Mais mieux: la capacité à aller au bout de la phrase, à garder la tension quand la rêverie retombe, à trouver aussi le rythme exact de ces menuets si difficiles, presque dansés d’abord par des danseurs maladroits avant qu’ils en trouvent le mouvement exact et alors la danse se fluidifie, devient joyeuse, et les rebonds installent leur espace.

Renaud Capuçon, Bertrand Chamayou © Yannick Coupanec

Entrèrent ensuite Renaud Capuçon et Bertrand Chamayou -l’un inaugura Deauville, l’autre le suivit de quelques années. Ils se connaissent bien mais n’ont pas encore beaucoup joué ensemble. C’était la merveilleuse 1e sonate pour violon et piano de Fauré. N’imaginez ni le Fauré concentré, intérieur, épuré, de la fin (et de tant de ses chefs-d’oeuvre de musique de chambre) ni celui du Requiem, si beau mais pouvant tourner au sulpicien. C’est le Fauré du (plus connu) 1er Quatuor avec piano, vibrionnant, juvénile, vif, emporté, attachant. Renforcé par un Bertrand Chamayou qui prend la partie de piano à toute vitesse, insufflant une énergie qui prend parfois Capuçon au dépourvu (dans le début du scherzo) -mais évidemment qu’ils se sont accordés, comme dans l’intense Allegro molto initial où Chamayou est le cheval fougueux et Capuçon le cavalier qui retient les rênes.

Les mêmes © Yannick Coupanec

Et quel magnifique mouvement lent qui a parfois des allures de deuil! Comme si Fauré juste trentenaire disait au public de l’époque “Je suis là. Et pour longtemps” Accessoirement il signait la première de toutes ses sonates pour violon et piano françaises, si souvent des chefs-d’oeuvre, celles de Saint-Saëns, Franck, Lekeu, Pierné, Magnard, plus tard Debussy, Ravel, Roussel.

Trois individualités se rencontrent enfin, et c’est le violoncelle, somptueux, qui ouvre, ce 1er Trio de Mendelssohn. Chef-d’oeuvre là encore où le violon et le violoncelle jouent souvent ensemble (selon les conventions d’un trio) pendant que le piano, à la partie éblouissante, va de son côté, rejoignant ses amis quand il le souhaite. Mendelssohn (et c’est pour cela qu’il me touche infiniment) ou le romantisme joyeux, ce qui est évidemment antinomique. Mais ce Trio distille la tendresse des mélodies, l’entente heureuse de musiciens qui se rencontrent (et c’est comme si Mendelssohn avait anticipé cela en jouant de cette osmose, comme dans le mouvement lent où le piano chante dans une nudité totale avant que les deux cordes s’allient pour prolonger son chant) Scherzo où l’on semble croiser les farfadets du Songe d’une nuit d’été. Final sur le thème: “comment être heureux quand on est romantique”

Dernières notes © Yannick Coupanec

En bis on reprit l’andante. Sans doute eût-on espéré le fameux Notturno de Schubert, qui aurait achevé ce week-end avec le compositeur qui l’avait ouvert. Mais on ne pouvait pas demander non plus (et c’était bien dommage, avec ces trois artistes en état de grâce) l’autre trio mendelssohnien.


Concert du 1er mai: Berg (7 lieder de jeunesse) Mahler (Symphonie n° 4, version pour orchestre de chambre) Margaux Poguet, soprano. L’Atelier de musique, direction Gabriel Durliat.

Concert du 2 mai: Bach (Suite pour violoncelle seul n° 2) Fauré (Sonate pour violon et piano n° 1) Mendelssohn (Trio n° 1 pour piano, violon et violoncelle) Bertrand Chamayou, piano. Renaud Capuçon (violon). Edgar Moreau (violoncelle)

Salle Elie de Brignac-Arqana, Deauville (dans le cadre du 30e Festival de Pâques)























































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