Deauville, acte 1: sept hommes et trois femmes (sans la pluie)

Edition-anniversaire du Festival de Pâques de Deauville, la 30e donc: dans une station-normande full up (comme on dit pendant le festival du cinéma américain) ainsi que sa jumelle trouvillaise, en ce dernier des trois week-ends de concert, celui du samedi avait un parfum de prestige mais les deux précédents n’étaient pas mal non plus.

Sarah Nemtanu, Ayako Tanaka. Les violonistes © Yannick Coupanec


Deauville revendique, et pourquoi non?, d’avoir lancé il y a trente ans cette mode si heureuse de musiciens qui, réunis par une main savante (en l’occurrence celle d’Yves Petit de Voise, aux manettes artistiques depuis le début), se rencontrent, se plaisent, se concertent et, de concert, se cooptent, jusqu’à se retrouver ailleurs mais cela ne regarde plus les Deauvillais. Ainsi fleurissent désormais (avec une montée en puissance l’été se profilant) tous ces festivals où la musique de chambre (si reposante dans des cadres qui vont des églises aux granges dimières en passant par les salles des châteaux) voit toutes les combinaisons possibles, y compris de générations comme on le verra pour la rencontre finale d’un piano, d’un violon et d’un violoncelle -mais d’une manière un peu différente (quelle énigme!)

Guillaume Tétu, Julien Hardy, Florent Pujuila. Cor, basson, clarinette © Yannick Coupanec

Long préambule mais c’est ainsi que la chose nous fut rapportée. Ce qui comptait quand même c’était le plaisir de jouer ensemble, qui peut avoir été mis à l’épreuve sur certaines oeuvres, mais avec, ensuite, la joie de s’y retrouver quand c’est un des plus hauts chefs-d’oeuvre du répertoire comme l’Octuor de Schubert. Puisqu’on n’est pas deux ou trois mais bien huit. Mais comme le garçon savait écrire (admirablement et copieusement, son octuor frôle la petite heure), chacun y a tant de choses à faire, seul, à deux, à trois même ou à huit, le modèle suivi par Schubert qui était le Septuor de Beethoven largement dépassé, aussi bien en terme de génie.

Ils étaient donc devant nous, en formation cordes-vents et en demi-cercle. Premier violon à jardin, clarinette à cour. Première violon, devrait-on dire: Sarah Nemtanu remplaçant au pied levé Pierre Fouchenneret, très enrhumé nous avouera-t-on. Au pied levé mais dans l’amicale compagnie de l’ex-violoniste du quatuor Psophos, Ayako Tanaka, au poste cette fois de second violon, puis de Lise Berthaud à l’alto. Ensuite place aux hommes, l’impérial François Salque au violoncelle et le contrebassiste Boris Trouchaud dans le rôle du trait d’union brillant (d’abord parce qu’il est debout) Puis le trio des vents, le corniste Guillaume Têtu, le bassoniste Julien Hardy, le clarinettiste Florent Pujuila. Pujuila et Nemtanu face à face, devant nous.

Boris Trouchaud, la contrebasse. Avec Tétu et Hardy © Yannick Coupanec

Il y a une raison. Le génie de 27 ans répondait à une commande -comme quoi Franz n’était pas uniquement condamné à jouer dans les auberges avec ses amis dans l’ignorance du monde musical de Vienne. Commande du comte Ferdinand Troyer, intendant de l’archiduc Rodolphe (le mécène de Beethoven et fils de l’empereur Leopold II) et par ailleurs excellent clarinettiste. Voilà pourquoi aussi l’instrument du comte est si admirablement servi par Schubert, en particulier dans des moments magiques réunissant clarinette et violon, combinaison inattendue dont Schubert tire des accents d’une poésie ineffable.

Schubert avait une autre idée en tête: s’exercer, sur l’ampleur du projet, au suivant qu’il lancera juste après, la sublime Grande symphonie, sa numéro 9. Et en même temps, dans cette longueur inouïe, partagée en six mouvements, installer l’esprit qui est l’autre versant, charmant, champêtre, modeste et passant du joyeux au mélancolique (en un instant, au détour d’une note, la signature de Schubert), de la danse populaire, de la sérénade, et l’on comprend soudain où Brahms a été chercher l’inspiration des deux siennes -la première en six mouvements justement…

Lise Berthaud. L’altiste © Yannick Coupanec

Les cordes parlent. Les vents répondent. Et puis on inverse. Et même ceux qu’on va un peu moins entendre (parce qu’ils ont moins de solos, l’alto, la contrebasse) se fondent si bien que c’est presque un quintette à cordes. Mais voici cor et basson qui dialoguent. Et le violoncelle éblouissant de Salque qui lance l’aventure d’un nouveau mouvement. A variations. Où le musicien soliste va soudain s’effacer pour devenir le soutien d’un autre, des autres peut-être, soliste à leur tour. Avec cette grande concentration nécessaire d’être à l’écoute à la respiration près non pas d’un ou deux, comme dans une sonate ou un trio, mais de sept complices. Voyez comme dans le film Nous, l’orchestre (souvent intéressant, malgré ses défauts) les musiciens nous parlent de l’écoute -être l’individu dans un collectif; et qui prime? Alors imaginez, quand on est huit, et que pour quelques-uns d’entre eux on n’a pas l’expérience de l’orchestre justement -et même… regardez Sarah Nemtanu, première violon solo de l’orchestre de Paris, c’est-à-dire la numéro 2 après le chef.

Les huit © Yannick Coupanec

Il y a danger parfois: que les cordes, qui sonnent évidemment plus sourdement que les vents (même à 5 contre 3) y mettent trop, non de nervosité, mais de nerfs, de fougue. Danger; qui ne dure pas. Il faut revenir au passage de témoin, aux phrases qui se croisent, chantent l’une avec l’autre où à contre-courant, construire ensemble ces variations qui commencent comme de la musique un peu galante et trouvent lentement, précisément, une poésie, un trouble, une terreur parfois, si schubertiens, avant cette fin de tonnerre et de fête bizarre qui ouvre vers d’autres horizons.

Troyer créera l’Octuor dans sa maison de Vienne, heureux d’avoir été si bien servi comme dans cet admirable solo de clarinette qui irrigue l’adagio.

Théo Fouchenneret © Yannick Coupanec

On se remit doucement, on avait encore rendez-vous après l’entracte avec deux maîtres de quelque réputation quand même, Mozart et Brahms. Deux pianistes, Théo Fouchenneret et Arthur Hinnewinkel. Complices mais pour deux pianos. On ne sait si le “Deux pianos” est plus difficile que le “Un à quatre mains”. Là aussi il y a l’écoute mais surtout de ne s’autoriser aucune fantaisie rythmique que l’on n’ait pas décidée avec le partenaire. Sans parler du ton qu’on donne à l’oeuvre, comme dans la Sonate K. 448, où Fouchenneret et Hinnewinkel commencent dans l’énergie, l’électricité, une rapidité qui, finalement, est de bon aloi, comme s’ils avaient entendu le Schubert et s’étaient dit: “Nos camarades ont réveillé Franz, alors réveillons Wolfgang” Cela avance donc, cela sonne parfois Beethoven, on se dit quand même souvent que c’est un chef-d’oeuvre, dans le mouvement lent le jeu est admirablement clair, détaché, un peu trop. Le final est un peu heurté, il commence très mozartiennement dans le style galant avant de trouver, comme souvent, le poids et la profondeur qui mettent Mozart tellement au-dessus de son époque.

Arthur Hinnewinkel © Yannick Coupanec

Même complicité, plus difficile à mettre en oeuvre: les Variations sur un thème de Haydn de Brahms sont redoutables en ce que, souvent, une phrase commencée par l’un est poursuivie par l’autre. Petite histoire (bien racontée dans l’opulent programme): contrairement à l’habitude où le compositeurs écrivent une version piano qu’ils orchestrent ensuite, Brahms, qui devait affronter enfin avec succès sa difficulté à se confronter à l’orchestre pur (encouragé qu’il avait été par sa même réussite dans l’Himalaya musical qu’est, pour tout compositeur, le quatuor à cordes), commença donc par l’orchestre pour faire ensuite une version à deux pianos -les deux cycles de variations précédents, le Haendel opus 24 et le Paganini opus 35 étant, eux, pour un piano et n’ayant jamais été orchestrés. Pourquoi donc ce retour aux pianos? Pour… Clara. Et la joie de jouer son oeuvre en la compagnie de celle qu’il aimait, de partager deux pianos à défaut du reste. Autre innovation mais cette fois dans le domaine de la variation: contrairement aux deux précédents cycles, les Variations Haydn s’éloignent souvent du thème, ce qui leur donne une magnifique diversité, tout empreinte cependant de quelque chose de religieux comme dans le grand final où passe déjà l’esprit mystique d’un Bruckner.

Deux pianistes, deux pianos © Yannick Coupanec

La salle des concerts de Deauville a la particularité d’être habituellement réservée à la vente des yearlings, ce qui doit arriver cette semaine. On démonte la scène pour faire entrer les purs-sangs. Je me garderai bien de comparer ces admirables bêtes, aux exploits si remarquables, aux musiciens d’un talent tout aussi formidable qui ont foulé avant eux le sol circulaire où nous les entendîmes.

Eux avaient des chaussures. Non des sabots.


Schubert: Octuor opus 103. Sarah Nemtanu et Ayako Tanaka (violons), Lise Berthaud (alto), François Salque (violoncelle), Boris Trouchaud (contrebasse), Julien Hardy (basson), Guillaume Tétu (cor), Florent Pujuila (clarinette)

Mozart: Sonate pour deux pianos K. 448. Brahms: Variations sur un thème de Haydn pour deux pianos opus 56b. Théo Fouchenneret et Arthur Hinnewinkel, pianos.

Deauville, salle Elie de Brignac-Arqana, le 30 avril (dans le cadre du 30e Festival de Pâques)

































































































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