A Garnier “Satyagraha”, l’opéra de Glass et de feu

“L’attachement à la vérité”: c’est la signification de “Satyagraha”, qu’on appellera “opéra” par convention (donné qu’il est à l’Opéra-Garnier) mais qui n’en est pas vraiment un au sens classique du terme: les chanteurs n’incarnent pas vraiment des personnages. L’oeuvre de Philip Glass est plutôt une sorte de rituel immense (un peu trop) qui mêle danse, chant, composition orchestrale, sur des textes non sacrés mais à connotation mystique et philosophique de Gandhi.

L’accusation: Anthony Roth Costanzo et les danseurs © Yonathan Kellerman / Opéra national de Paris


Mais disons-le d’emblée: même pour quelqu’un comme moi qui ne suis pas un grand fanatique de la musique répétitive, c’est cependant un très beau spectacle auquel on assiste et qui, cerise sur le gâteau, remporte à Garnier un grand succès. A se demander d’ailleurs pourquoi ce Satyagraha a mis si longtemps à arriver jusqu’à nous, pas seulement Parisiens mais Français puisque l’opéra de Nice l’a programmé de justesse avant Garnier l’an dernier… 45 ans après la première à Amsterdam.

D’autant plus étonnant que Philip Glass, à l’époque, encore jeune compositeur (la quarantaine à peine) était auréolé du coup de tonnerre d’ Einstein on the beach qui tenait tout de même autant à lui qu’à la mise en scène spectaculaire de Bob Wilson. Einstein donc d’abord, Gandhi dans Satyagraha et, encore quatre ans plus tard (1984) Akhnaten, créé en Allemagne et représenté bien plus tard chez nous (en 2002, ouf! après seulement 18 ans), à Strasbourg. Trilogie “des hommes qui ont changé le monde dans lequel ils vivent par le pouvoir de leurs idées” (admettons!), Akhnaten nous parlant du pharaon Akhenaton et de sa révolution religieuse.

Anthony Roth Costanzo, Nicky Spence: la guerre © Nathan Lainé/ OnP

Tout ceci nous dressant un cadre. Mais pour en revenir à Satyagraha, dans le fil des trois actes d’environ une heure chacun, n’apparaît vraiment une perspective historique qu’au début du premier. “L’attachement à la vérité” est donc la mise en forme de la théorie de Gandhi sur la non-violence, d’abord inspirée par la Bhagavad-Gita, texte mystique des Hindous, à l’époque où Gandhi vit en Afrique du Sud, où les Anglais refusent de laisser la place au profit et des Zoulous et surtout des Boers (la guerre anglo-boers commencera en 1899, quelques années après l’arrivée de Gandhi à Johannesburg où il restera une vingtaine d’années)

Anthony Roth Costanzo à terre © Yonathan Kellerman/ OnP

La non-violence, la désobéissance civile. L’officier britannique incarné par le baryton Nicky Spence et qui ordonne au soldat de tirer mais le soldat refuse. Ce que l’on comprend du début de l’oeuvre, où, dans un très long solo, le contre-ténor Anthony Roth Costanzo, timbre magnifique et vraie endurance dans sa très longue mélopée (musique répétitive, on le rappelle, dont Glass est un des grands représentants, et donc motif inlassablement répété), installe la pensée de Gandhi:

Je les vois rassemblés ici, prêts au combat, avide de servir le fils pécheur du roi qui fait la guerre/ Interpellé ainsi par Arjuna, Krishna arrête son char splendide entre les deux armées/ Les voyant ainsi, tous ces alliés, ainsi déployés, Arjuna est rempli d’une profonde compassion et se tourne vers Krishna…

La foule (A.Roth Costanzo au centre © Yonathan Kellerman/ OnP

Krishna, la divinité la plus vénéré en Inde. Le coup de génie de Glass est d’avoir écrit son opéra en sanskrit, l’une des langues les plus anciennes du monde mais qui n’est plus parlé que par moins de 3 millions de personnes, presque langue morte comme le latin. Mais langue sacrée. Cela demande évidemment une immense concentration aux chanteurs (même si personne n’ira les pinailler sur un éventuel trou de mémoire…) mais cela donne une étrangeté d’emblée à l’oeuvre et cela permet aussi, dit (pragmatique) Philip Glass, de reporter le poids du sens sur la musique, la scénographie et l’action scénique. D’autant plus, je l’ai dit, que le chant, l’orchestre, la danse, les mouvements de foule, sont étroitement intriqués.

Il n’est d’ailleurs pas question (même si cela passionnera une partie du public) d’en tirer une compréhension parfaite de la pensée de Gandhi, d’autant que Glass et ses librettistes ont puisé dans un texte fort riche des éléments qui peuvent s’opposer -l’idée, par exemple, au début de l’oeuvre, que semble contredire certains déplacements des chanteurs, d’une non-violence où l’on tend l’autre joue. Or il faut agir quand il le faut: l’action est supérieur à l’inaction. Même le bon fonctionnement de ton corps ne pourrait se passer de ton action. Et encore: Celui qui s’acquitte des actes obligatoires sans s’y attacher ni en attendre aucun bénéfice, mais simplement parce qu’i estime qu’il faut les accomplir, fait preuve, dit-on, d’un détachement lumineux. C’est, repris par Gandhi, dans la Bhagavad-Gita. Encore faut-il savoir ce que sont les “actes obligatoires” et, par exemple, demeura l’ambiguïté de la guerre: la guerre peut-elle être juste? Il n’est pas indifférent que dans la première scène un fusil passe de main en main.

A.Roth Costanzo © Nathan Lainé/ OnP

La mise en scène est intelligente en ce qu’elle ne choisit pas. Elle met en scène un discours avec ses déplacements, au rythme de la musique (n’oubliant jamais qu’il s’agit d’une oeuvre musicale et dansée), laissant à chacun le soin de s’intéresser à la pensée sous-tendue de l’opéra ou de la minorer au profit du spectacle qu’on nous propose et qui est assez hypnotique et de qualité pour nous satisfaire. Le décor y aide aussi, neutre mais beau, comme une immense salle de bal d’un palais où peuvent se déployer aussi des scènes de foule fort bien chorégraphiées -en-dehors de la chorégraphie des danseurs. Un mot déjà sur cette foule: ce sont les choristes de l’opéra, qui ont une énorme partition qu’ils défendent comme ils ne l’avaient fait depuis longtemps. C’est magnifique et leurs camarades de l’orchestre (cordes et bois, ni cuivres ni percussions) sont tout aussi remarquables, là encore dans leurs fort longues interventions répétées -répétées avec ces petites variations subtiles, comme des délicates touches de couleurs insérées ici et là dans la toile, qui font la signature de Philip Glass- sous la baguette d’un Ingo Metzmacher aussi survolté que poète.

Les hommes en rouge © Nathan Lainé/ OnP

Les deux metteurs en scène, l’Américaine Bobbi Jene Smith et l’Israëlo-Américain Or Schraiber, sont d’abord danseurs et chorégraphes, passé tous deux par la fameuse Batsheva Dance Company d’Ohad Naharin (plus qu’un style de danse, on le sait: un concept) Mais la première longue intervention dansée après la scène des soldats ets plus proche des grands minimalistes américains, Cunnigham ou Lucinda Childs. Puis une autre influence surgit dans le 2e acte, le plus beau: c’est d’abord un choeur d’hommes somptueux, manteaux rouge sombre, paroles de ceux qui ont oublié l’essence des textes, bagarreurs et jouissifs, jusqu’à la haine où ils s’attaquent au personnage fragile mais fort -et là notre contre-ténor, Anthony Roth Costanzo (Et pensant ainsi, tous ces esprits bornés, dénués de raison, s’embarquent dans des actions violentes et cruelles…), semble devenir danseur, bousculé par eux, jeté à terre, insulté, giflé, sans réagir, sinon, juste après, dans une danse si longue et si belle, prendre la tête, en marchant à la diagonale du plateau, d’un très grand groupe de femmes (un danseur qui lui ressemble sera l’homme qui fermera cette marche) -petit balancement arrière, hésitation, redressement, du pur Pina Bausch qu’on avait déjà ressenti dans un premier tableau où les tournoiements répétés obéissaient à une chorégraphie rappelant celles de l’Allemande, y compris dans les robes des dames, un peu désuètes, assez longues, avec ces petits talons pas très hauts.

Surveillant la scène, Luther King, Tolstoï, Tagore et Gandhi © Yonathan Kellerman/ OnP

Le 3e acte paraît plus long, trop long. Ou est-ce qu’on a compris le sens de tout cela ou est-ce que les metteurs en scène ont un peu épuisé leurs idées? Le début, statique, voit le choeur intervenir sur des onomatopées puis six chanteurs et chanteuses (trois de chaque sexe dont Roth Costanzo) face à nous, plateau nu, redisent quelques phrases en les répétant, avant qu’un petit groupe de danseuses ne se lance dans un épisode à l’esprit Isadora Duncan un peu désuet. Puis les hommes entrent en scèn ede nouveau, le groupe s’anime, moins statique, c’est l’esprit de la Batsheva avant que Roth Costanzo, magnifique aussi de présence fragile, revienne longuement conclure l’oeuvre.

Je nais âge après âge et j’adopte une forme visible et homme, je me mêle aux hommes pour la protection du bien, repoussant fortement le mal et rétablissant la vertu sur son trône.




Satyagraha de Philip Glass, mise en scène et chorégraphie de Bobbi Jene Smith et Or Schraiber, direction musicale d’Ingo Metzmacher. Opéra-Garnier, Paris, jusqu’au 3 mai.





























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L’orchestre de Paris avec Salonen avant Salonen