L’orchestre de Paris avec Salonen avant Salonen
Il prendra la tête de l’orchestre de Paris l’an prochain, mais pour la saison 2027-2028. Il succèdera ainsi à un autre Finlandais, bien plus jeune, Klaus Mäkelä, lui-même passant au Concertgebouw d’Amsterdam: jeux de chaises (vraiment) musicales! Cet orchestre de Paris que Salonen connaît, qu’il a souvent dirigé (comme tant d’autres) et qu’il retrouvait ces jours-ci dans un programme fait à sa main.
Renaud Capuçon, Esa-Pekka Salonen © Denis Allard
On a des souvenirs émus (et déjà assez lointains) de magnifiques Gurrelieder, énorme partition d’un Schönberg encore tonal et que Salonen aime à diriger. Le programme proposé l’autre jour était dans cette couleur, fin XIXe-début du XXe siècle, Richard Strauss, Bartok et le cher Sibelius sans quoi n’importe quel chef finlandais (et ils sont nombreux, on le sait, pour un pays si peu peuplé) se sent manchot.
La silhouette est toujours svelte et juvénile mais l’homme commence, de visage, à être un peu rattrapé par son âge, si l’énergie est toujours là. Le Richard Strauss initial le prouve en quelques accords: Don Juan (1888) d’un compositeur de 24 ans. Ce ne sont pas encore les opéras et la volupté (ou la fureur) offertes aux cantatrices qui guident le jeune homme mais la série des poèmes symphoniques, de moins en moins d’ailleurs au fil des années, qui occupent ses premiers opus. Don Juan sera le premier vraiment populaire, avant Mort et Transfiguration, Till l’Espiègle, Ainsi parlait Zarathoustra ou Don Quichotte (avec son violoncelle solo) que l’on peut relier, pour finir, à cette Vie de héros qui est presque l’évidente conclusion de cette période.
Salonen © Denis Allard
Et Don Juan (il y aura eu aussi, à la même époque, et de la même écriture, en grandes vagues sonores brusquement suspendues, la Burlesque pour piano et orchestre) est dans cette esprit de triomphe, s’ouvrant ainsi par une fureur orchestrale où Salonen lance un orchestre dont on sait la qualité (ajoutant que, depuis que j’ai parlé de lui, il y a trop longtemps, Sarah Nemtanu en est devenue le violon solo) et qui réagit au quart de tour, jusqu’en ses points d’arrêt qui ont la précision, la netteté incroyable des plus grandes formations. Nemtanu reprend alors la main, avec ce violon langoureux où Don Juan passe dans la séduction avant le triomphe. Musique à programme mais si straussienne avec ce mélange de puissance germanique et de charme viennois, de ce Strauss bavarois qui est entre Berlin et l’Autriche. Puis le climat va s’assombrir, la fête devient fantomatique même si, dans ce cauchemar qui pointe, c’est toujours l’énergie qui l’emporte, dans un climat où Wagner se rappelle à nous. C’est en tout cas le choix conquérant de Salonen.
Et l’on retrouvait un Renaud Capuçon au si beau lyrisme, même si (et c’était aussi l’option du chef) le concerto défendu, grand chef-d’oeuvre et d’une exigence extrême, était un peu une succession de morceaux magnifiques au détriment d’une construction qui, d’ailleurs, posa des difficultés au compositeur lui-même: le 2e concerto pour violon de Bartok. Au vrai, cela ne tenait pas tant à Bartok qu’aux demandes de Zoltan Szekely (qui avait créé, 10 ans plus tôt, les deux Rhapsodies), celui-ci voulant un vrai concerto et pas forcément l’immense “Thèmes et Variations” que Bartok avait en tête. Les deux qui étaient amis, finirent par concilier leurs approches mais, dans cet hommage à la “vraie” Hongrie (le magnifique thème initial annoncé par la harpe) et à ses danses populaires (mouvements lent/rapide), il y a aussi l’adieu proche avec l’idée terrible de l’exil.
Renaud Capuçon © Denis Allard
Le concerto, aussi long (40 minutes) que ceux de Beethoven et de Brahms, fut créé en 1939 à Amsterdam. L’année suivante Bartok s’exilait donc aux Etats-Unis. C’est un barde qu’il faut et la beauté du son doit faire partie de la réussite du jeu. Capuçon, profondeur du phrasé, lyrisme somptueux, en particulier dans les graves de l’instrument aux teintes de forêt d’automne, livre une prestation inépuisable, pendant que Salonen fait résonner un orchestre tout plein et du style de Bartok et de son amour de la musique populaire hongroise, ce qui convient d’autant mieux au chef que le grand musicien national de son pays a aussi la nostalgie de la sienne…
Et justement: la 5e symphonie de Sibelius. Comme une résumé brûlant des quatre précédentes. Et qu’on pourrait appeler l’ Héroïque de Sibelius avec cet appel des cors qui ouvre l’oeuvre. Comme souvent, et même plus que souvent, l’éternel insatisfait remettra son ouvrage en chantier bien des fois, confronté aussi à une époque qui n’était guère heureuse: la symphonie fut créée en 1915 à Helsinki puis, remaniée, recréée un an plus tard à Turku et enfin, dans sa version définitive en trois mouvements au lieu des 4 initiaux, à Helsinki fin 1919.
Re-Salonen © Denis Allard
On oscille comme souvent entre l’élégance et la légèreté entretenues par les cordes mais avec des appels de cuivres qui instaurent une angoisse diffuse et des bois toujours lyriques qui installent une douloureuse mélancolie. Le fond instrumental ne peut se défaire de la nostalgie des forêts qui irriguent tout le cycle des symphonies (y compris celles qui ne sont pas numérotées comme la Kullervo) On raconte ainsi (plus exactement Sibelius lui-même en parla) que le compositeur, voyant s’envoler ensemble 16 cygnes, en réintroduisit l’incarnation dans un thème de la symphonie, toujours aux cors (le fameux Cygne de Tuonela, de 1896, étant symbolisé par le cor anglais, bien plus mélancolique) Et, dans le final, le thème qui s’élargit peu à peu, qui respire de plus en plus, image du vent dans la cime des pins et des bouleaux de l’immense forêt boréale, rappelle évidemment, en plus secret, la houle magnifique du final de la 2e symphonie, la plus populaire.
Mikko Franck, Mäkelä, Salonen: Sibelius, pour qui la France est encore une terre de mission, aura encore d’ardents défenseurs, et qui savent admirablement en incarner l’esprit.
Orchestre de Paris, direction Esa-Pekka Salonen: Richard Strauss (Don Juan), Bartok (Concerto pour violon n° 2, avec Renaud Capuçon), Sibelius (Symphonie n° 5) Philharmonie de Paris les 8 et 9 avril.
L’ANECDOTE: j’avais à côté de moi un petit jeune homme qui m’intriguait. Près de sa maman Asao, à qui je finis par demander son âge -11 ans!-, écoutait Richard Strauss et Bartok avec une attention, une concentration, que même les grandes personnes sont loin d’avoir parfois. Plus surprenant, il sortit la partition COMPLETE (celle pour orchestre) de la symphonie de Sibelius dont il tourna les pages jusqu’au bout, lisant l’énorme partition avec un instinct musical assez stupéfiant!
Le petit jeune homme fait du piano depuis l’âge de 4 ans, du cor depuis cette année mais évidemment il veut être chef d’orchestre -et en esquisse déjà les gestes. La 5e symphonie de Sibelius est sa symphonie préférée (!) avec l’ Héroïque de Beethoven. Je ne jurerais pas qu’il n’en ait pas encore à découvrir mais j’espère surtout que ce beau rêve se réalisera et qu’il sera un nouveau Karajan. Ou le premier Asao, ce qui reviendra peut-être au même.