Cd: autour de Satie, Julie Fuchs, diva Belle Epoque
Déjà paru il y a quelques mois, ce très beau Cd d’une de nos meilleures chanteuses, Julie Fuchs, dans un hommage à Satie (dont le centenaire de la mort a été un peu occulté par le cent-cinquantenaire de Ravel) mais pas que. Quelques amis viennnent la soutenir, d’autres compositeurs, parfois rares, entourent le maître d’Arcueil.
Julie Fuchs © Edouard Brane
Ce sont donc les mélodies de Satie qui servent de fil conducteur. Ou plutôt d’ossature à ce beau Cd, qui déborde un peu de l’intitulé que je lui donne, “Belle Epoque”, car il se termine au-delà des années 1920. Satie qui est mort depuis 100 ans (le 1er juillet dernier), un centenaire un peu occultée par les 3 demi-siècles de la naissance d’un certain Ravel. Ravel qui, d’ailleurs, admirait Satie, la réciproque (mais Satie avait la dent très dure) n’étant pas forcément vraie.
Il y eut cependant, dans sa ville d’Honfleur (où il naquit, pas loin d’un autre à l’humour étrange, Alphonse Allais, et qu’il quitta à l’âge où l’on quitte sa jeunesse) dont il retrouvait cependant à Paris quelques représentants de la bonne bourgeoisie qui l’admiraient et s’empressaient de lui verser quelques subsides, à lui, l’éternel fauché, une belle exposition dans le musée consacré à un autre homme du coin, le peintre Eugène Boudin, les “Maisons Satie”, délicieux lieu consacré au musicien, étant sans doute trop petites. Mais ailleurs, donc… on ne peut dire que Satie hantait l’an dernier les concerts parisiens, ni côté orchestre (où il n’était pas forcément le meilleur; mais Parade, mais Relâche…) ni surtout côté piano (un Chamayou sans doute; ou Tharaud qui, il y a quelques années, avait si bien soutenu François Morel et ses camarades dans un délicieux programme, heureusement enregistré)
Julie Fuchs et tous ses amis. Enregistrement. © Edouard Brane
Au moins Julie Fuchs ouvre-t-elle son Cd par une mélodie fameuse de Satie, Je te veux, vite suivie par une autre, La diva de l’Empire. On aura droit plus loin au non moins célèbre Allons-y, Chochotte, les trois composés à peu près à la même époque (1903-1905) pour Paulette Darty qu’il faillit épouser, même si c’est elle qui le désira davantage.
Satie avait quitté le cabaret du Chat noir où il était second pianiste accompagnateur au côté d’un certain Claude Debussy. Ils devinrent amis, Satie, qui resta pauvre alors que Debussy, après Pelléas et Mélisande (1902), jouissait d’une certaine aisance, allait déjeuner chez les Debussy tous les jeudis, raffolant des oeufs coque et des côtelettes d’agneau. La Pantomime, mélodie de jeunesse de Debussy sur un texte de Verlaine, bientôt suivra, comme, juste après, cette Sérénade à Watteau, si XVIIIe siècle, de Gustave Charpentier, toujours sur du Verlaine (“Votre âme est un paysage choisi / Que vont charmant masques et bergamasques”)
Diva Belle Epoque? © Edouard Brane
D’autres Satie partent de cette époque prolixe (de 1912 à 1916) où Satie se consacra surtout… au piano. Où sont donc les mélodies, par exemple dans les Descriptions automatiques? Dans les textes que, cette fois, lit Julie Fuchs pendant que l’excellent Alphonse Cemin, son pianiste accompagnateur favori, joue une partition créée par l’ami de Ravel, Ricardo Vines: Sur un vaisseau, Sur une lanterne, Sur un casque. Et à chaque fois l’humour de Satie, qui flirte avec le surréalisme: on y entend aussi La Carmagnole ou Maman les p’tits bateaux. Les trois mélodies de 1916, La statue de bronze (qui s’exprime; mais c’est une grenouille!), Daphénéo ou Le chapelier, réunissent les styles d’un Satie maître de ses moyens: la première est dans la veine caf’conc’, Daphénéo a la mélancolie des Gymnopédies, Le chapelier semble un air de cet opéra que Satie n’aura pas écrit. Restent ces 3 mélodies sans paroles (où Fuchs fait assaut d’élégance vocale… et vocalisante) à l’intitulé si… satiesque. Mais en fait, c’est parce que les paroles ont été perdues!
Et comme il n’y a pas que Satie dans la vie de Julie Fuchs, voici quelques airs populaires ou traditionnels, Le temps des cerises (chanté peut-être un peu trop “diva”), Le chat noir d’Aristide Bruant (si, si, vous connaissez: “Je cherche fortune”) et un autre Bruant, plus… imagé: Tu ne manieras pas mes têtons. Dont acte. Enfin en retour au milieu du XIXe siècle, le père des chanteurs populaires, Béranger, en son mélancolique Ce n’est plus Lisette (Ben si, quand même!) Pour finir, d’un certain Léon Xanrof, Le fiacre (oui, celui qui allait trottinant) -rendons à Xanrof l’oublié son bien.
Une femme et des micros © Edouard Brane
Pour finir… mais non. Il reste des bijoux: comme ce Duo de l’ouvreuse de l’Opéra-Comique et de l’employé du Bon Marché de Chabrier et c’est toute l’élégance cocasse de Chabrier que Fuchs partage avec le ténor Levy Sekgapane comme elle partageait Allons-y, Chochotte avec le baryton Florent Baffi. Comme la si belle Ma première lettre d’une Cécile Chaminade qui, parmi toutes les femmes qu’on redécouvre, elle, a un vrai style. Et cette surprenante Pastorale de Stravinsky (à l’époque lié à tout ce monde-là) avec l’accompagnement juste à l’accordéon du remarquable Félicien Brut.
Trois membres du Groupe des Six enfin (qui furent avec Cocteau parmi les plus grands admirateurs de Satie dans sa dernière période), Tailleferre (l’élégant et étrange Vocalise “pour voix élevée” -une Tailleferre dont on eût aimé entendre l’ Hommage à Satie, “Honfleur, Honfleur, toutes les vagues sont en fleurs”), Auric (Sur le pavé de Paris, délicieuse valse lente) et Poulenc (Les fameux Chemins de l’amour) , deux mélodies bien postérieures mais dans un style si années 20, comme un hommage à Paris qui est aussi le sujet du Cd.
Julie Fuchs © Edouard Brane
Une Fuchs globalement magnifique, voix ronde, souple, charnelle, exquise et triste quand il le faut. Accompagnée par quelques autres amis, violoniste (Alexis Cardenas), contrebassiste (Davide Vittone) Seule réserve: bizarrement c’est parfois quand elle est dans son registre de vraie soprano que le résultat est moins brillant: tout simplement (voir le Je te veux initial ou Le temps des cerises dont j’ai parlé) parce qu’elle privilégie la beauté du timbre à l’esprit “popu” de la mélodie. Elle est parfaite en revanche dans une tessiture plus grave, du Allons-y, Chochotte au Tu ne manieras pas mes têtons. Il faut le Béranger, magnifique comme une triste romance du Siècle des Lumières -des Lumières qui s’éteignent peu à peu- pour qu’elle réunisse, et avec quel talent, l’esprit si modeste des chansons traditionnelles françaises et la beauté vocale.
Julie Fuchs: “Je te veux”: Mélodies de Satie, Debussy, Gustave Charpentier, Bruant, Chabrier, Xanrof, Stravinsky, Béranger, Antoine Renard, Chaminade, Tailleferre, Auric, Poulenc, Fay Templeton. Avec Alphonse Cemin (piano), Félicien Brut (accordéon), Levy Sekgapane (ténor), Florent Baffi (baryton), Alexis Cardenas (violon), Davide Vittone (contrebasse) Un Cd Sony Classics