“Le prophète” de Meyerbeer, mélod(r)ame flamboyant

Au Théâtre des Champs-Elysées l’autre soir, et dans une version un peu raccourcie (l’ouvrage, sinon, durerait quatre heures et demie), se donnait “Le prophète” de Meyerbeer avec Marina Viotti en tête d’affiche. L’occasion peut-être de réhabiliter un compositeur qui fut si célèbre et qu’on a un peu oublié.

Marina Viotti © Aurélie Raidron



Tant il est vrai que, de temps en temps, on ressort Meyerbeer de la naphtaline, mais si peu souvent et c’est sans doute injuste. Le moindre vériste a droit de cité et ce représentant du “grand opéra à la française” (même si l’homme, comme Offenbach, était juif allemand) se voit à peine mis sur la scène (on se souvient des “Huguenots” il y a quelques années à l’Opéra-Bastille) comme si, décidément, nous avions honte de ces créateurs -nos créateurs- qui furent si populaires et marquèrent leur temps.

C’est d’autant plus injuste que, disons-le d’emblée, il y a de superbes choses dans ce “Prophète”, nous rappelant que Meyerbeer n’était pas du tout un compositeur de 15e ordre. L’ambition, le souffle, le sens de ce qui fait effet, trop sans doute, au détriment de la psychologie des personnages qui est souvent un peu réduite, un peu confuse, à commencer par celle du prophète lui-même, même si Meyerbeer réussit deux beaux caractères féminins: on trouve tout cela et c’est aussi (peut-être est-ce l’autre raison d’une désaffection) un Everest musical à gravir, tant pour les chanteurs que pour l’orchestre et le chef, comme le rappelait Marc Leroy-Calatayud, venu dire quelques mots sur les contraintes de l’oeuvre en avant-propos au spectacle.

(Car c’est une initiative récente et intelligente du Théâtre des Champs-Elysées, un peu sur le même principe qu’à l’Opéra-Comique, que de nous livrer les clefs d’une oeuvre aux spectateurs curieux sous la conduite en l’occurrence d’un confrère de France-Musique)

Celui-ci (Lionel Esparza, pourquoi ne pas le nommer?) rappelait fort justement l’incroyable succès de ce “Prophète”, 1000 représentations parisiennes entra sa création en 1849 et 1914. Meyerbeer, dont le premier triomphe parisien était Robert le Diable en 1831 était un peu seul au monde à Paris, Rossini retiré, Bellini mort, Berlioz allant d’échec en échec, pour faire exister, lui l’Allemand (comme Offenbach avec l’opérette), ce “grand opéra à la française” qui cumulait airs insensés, chanteurs d’une endurance surnaturelle, orchestre pléthorique, ballets, décors grandioses (une cathédrale, un camp de soldats), costumes somptueux, une Danse des Patineurs (à roulettes!) et un Lever du jour qu’on éclaire à l’électricité, chose absolument nouvelle alors.

Emma Fekete © Tam Lan Truong

Cerise sur le (gros) gâteau, dans le beau rôle féminin de Fides, la mère du Prophète, Pauline Viardot, star absolue de l’époque, à qui Meyerbeer réserve, elle qui était une contralto, des aigus surpuissants, lui faisant monter ou dégringoler tout l’ambitus de sa voix si longue. Il fallut d’ailleurs adapter le rôle de Fides par la suite pour d’autres cantatrices, puisque Viardot n’était pas éternelle…

Reste qu’il fallait aussi une intrigue et c’est là, évidemment, que le bât a pu blesser.

Scribe, le librettiste fameux, a trouvé l’idée chez Voltaire. Il est intéressant, vu le statut de Meyerbeer (je l’ai rappelé), qu’après Les Huguenots qui mettaient en scène le massacre de la Saint-Barthélémy ce soit encore une histoire d’intolérance religieuse qui inspire le compositeur. Le Prophète a donc existé, il se nommait Jean de Leyde (originaire de cette ville des futurs Pays-Bas) à l’époque du premier protestantisme et d’une secte plus radicale encore, celle des anabaptistes, qui prit le pouvoir dans la ville allemande de Münster, selon une radicalité religieuse qui ferait passer Savonarole pour un très joyeux garçon. Mais Scribe y mêle habilement une critique de ces nobles, roitelets dans leurs comtés ou leurs principautés, qui s’arrogeaient droit de vie ou de mort sur leurs sujets. Et si le personnage de Jean n’est pas très bien écrit, c’est qu’il est tiraillé entre deux femmes, sa propre mère, Fides, et sa fiancée, Berthe, qui, évidemment, ne l’ont jamais considéré comme un prophète en quoi que ce soit, et ses âmes damnées, le trio d’anabaptistes répétant à intervalle régulier un cantique lugubre et qui pense avoir trouvé en Jean un chef religieux qu’ils sauront totalement manipuler jusqu’à soumettre la ville à la terreur de leur vision radicale.

John Osborn © Greg Figge

(Dans la vraie histoire c’est Jean de Leyde lui-même qui était abominablement fanatique, décapitant à tour de bras les moindres résistants à son pouvoir, réinstaurant la polygamie sous prétexte que le roi Salomon était polygame, imposant aux filles et aux veuves de ceux qu’il condamnait à mort un mariage forcé après confiscation des biens desdits suppliciés. Tout cela finira évidemment très mal quand l’évêque renversé reconquerra sa cité, Jean de Leyde et ses amis condamnés à mourir dans d’affreuses tortures et leurs cadavres exhibés de nombreux jours dans des cages suspendues)

Puisque c’était une version de concert nous échappâmes à ces atrocités.

Et l’avantage d’une version de concert, c’est qu’on est d’autant plus attentif à la musique que les mouvements scéniques ne nous distraient pas. Or on n’avait pas souvenir que Meyerbeer eût tant de couleurs dans sa palette, une telle profusion de styles (au point de se l’être souvent reproché), capable d’écrire une cavatine alla Bellini, un galop à la Rossini et, un quart d’heure plus tard, de proposer une marche aux accents wagnériens -Rossini vs Wagner, cherchez le lien! La solennité de certains passages, la virtuosité incroyable de certains airs (tous abondent en vocalises), la place donnée aux cuivres comme rarement, l’énergie d’une musique qui ne s’abandonne à l’intime que dans les regrets et les déplorations de Fides -et encore, jamais complètement-, tout cela, dans cet univers solitaire où il se trouvait à l’époque comme homme de théâtre (pendant que se marchaient presque les uns sur les autres les compositeurs de l’intime, Schumann, Chopin, Liszt ou Mendelssohn), éblouit dans l’instant, avant que, les trois heures et demie refermées sur un tonnerre d’applaudissements qui marque aussi l’épuisement des auditeurs devant une telle débauche de moyens, on cherche (c’est évidemment le problème de Meyerbeer en sa postérité altérée) à se remémorer ce qu’on a exactement entendu.

Marc Leroy-Calatayud © Cyril Cosson

Il subsiste bien sûr les voix. Une Marina Viotti, exemplaire dans le rôle de Fides, la mère aimante et la femme digne aussi que les errements de son fils “prophète” rendent furieuse, met beaucoup d’humanité blessée dans son personnage, même si les aigus qu’elle doit déployer rendent périlleux (pour elle, la mezzo!) certains graves car on ne peut toujours descendre si bas quand on est monté si haut. La vraie découverte, retenez ce nom, est Emma Fekete en Berthe: la jeune soprano va faire parler d’elle, aigus stratosphériques, incarnation de colère et de douleur, les duos et la complicité des deux femmes sont les plus grands bonheurs de la soirée. Interventions exactes du “méchant”, l’inusable Jean-Sébastien Bou; quant au trio d’anabaptistes, Samy Camps, Marc Scoffoni, Christian Zaremba (les deux derniers plus présents que le ténor), il glace de plus en plus au fil des actes.

La faille est un peu John Osborn. Certes le ténor a les notes, il s’envole dans ce rôle impossible et ne rate rien des contre-ut, contre-ré, contre-quelque chose. Mais justement: il n’y a pas grand-chose sinon la note elle-même qui est nourri par peu de sentiment. Son Jean de Leyde apparaît pâlichon à côté des deux femmes, sans aucune ambiguïté qui ferait exister le personnage, à la fois flatté du rôle qu’on lui donne et peu sûr d’être capable de le tenir. Osborn chante et c’est tout. Ce n’est pas suffisant, même au concert.

Superbe travail de l’orchestre de chambre de Genève qu’on croirait démultiplié. Evidemment, et c’est l’option réussie du chef Marc Leroy-Calatayud, on fait résonner les grandes orgues au détriment de la poésie, qui d’ailleurs n’intéresse guère Meyerbeer. La poésie, il suffit d’entourer comme d’un écrin Marina Viotti pour la rencontrer. Pour le reste, et puisque ce “Prophète” fut l’apothéose du “grand opéra à la française” (qui, peu après, entamera son déclin), le jeune chef s’en donne à coeur joie, les musiciens le suivent, l’Ensemble vocal de Lausanne également (ah! cet air de valse improbable chez des anabaptistes rigoristes du XVIe siècle), sonnez trompettes et résonnez musettes…

… et l’esprit de Meyerbeer va verser une larme sur ce “Prophète” retrouvé (je sais, l’image est osée)






Le prophète de Giacomo Meyerbeer. Marina Viotti, John Osborn, Emma Fekete, etc. Dircetion musicale Marc Leroy-Calatayud. Théâtre des Champs-Elysées, Paris, le 28 mars.














































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