A Radio-France Kodaly et Bartok frères d’âme all’ungarese
Depuis quand n’avais-je pas entendu l’orchestre national de France? Voilà qui fut fait l’autre jour dans un remarquable programme hongrois des deux “frères de musique”, Kodaly et Bartok. Avec la participation (y compris dans un contexte inattendu) de notre remarquable Bertrand Chamayou.
Détendus, en répétition générale, Bertrand Chamayou et Lorenzo Viotti © Christophe Abramowitz
Etait prévu en début de saison, autour d’oeuvres de Bartok, une création de Peter Eötvös, le grand chef et compositeur mort il y a deux ans. Manque de temps de répétition? Eötvös était “remplacé” par Kodaly, ami de Bartok, pas si joué chez nous. Et avec une oeuvre facile d’accès, ces danses entraînantes sur des thèmes que les deux camarades allaient, on le sait, recueillir dans tous les coins de la Hongrie, chants traditionnels et paysans dont ils voulaient préserver la mémoire.
Ces Danses de Galanta (il y avait déjà eu, de la part de Kodaly, des Danses de Marosszek sur le même principe) étaient aussi un hommage de Kodaly à son père, chef de gare qui avait été en poste dans cette petite ville (aujourd’hui slovaque) “sur l’ancienne ligne Vienne-Budapest”. C’est endiablé, nostalgique à souhait, très influencé, bien sûr, par l’esprit tzigane, avec, et c’est aussi cela qui n’est que du bonheur pour un orchestre français où les individualités aiment à se faire entendre, avec de beaux solos du hautbois, du cor ou de la flûte, de la clarinette encore davantage mais aussi avec une introduction confiée aux violoncelles, instrument que Kodaly aimait particulièrement (il est un des rares à avoir écrit une Sonate pour violoncelle seul ainsi qu’un Duo pour violon et violoncelle qui précédait la Sonate de Ravel pour les mêmes instruments).
On aurait pu imaginer pour un tel programme la présence à la baguette du chef titulaire, Cristian Macelaru, lui-même roumain et donc proche de ces musiques, mais non: ce fut le jeune Lorenzo Viotti qui officiait, originaire de Suisse italienne, fils de chef d’orchestre lui-même, dans un frac qui aurait pu être celui de Julien Sorel allant au bal chez madame de Rénal. Laissant la bride à ses solistes d’orchestre mais tenant ferme les rythmes très particuliers de cette musique où les contretemps sont nombreux.
C’était une mise en jambes -heureuse. Mais je venais aussi pour entendre Bertrand Chamayou dont j’ai déjà goûté l’immense talent (je ne suis pas le seul) dans un éclectisme qui le conduit à des univers semble-t-il très divers. Mais en y réfléchissant… ainsi ce 3e concerto de Bartok qu’il allait jouer était dans la lignée hongroise des deux de Liszt donnés il y a quelques semaines (chronique du 14 janvier) mais aussi des deux Ravel (même époque) que j’avais entendus à La Roque-d’Anthéron (chronique du 5 août dernier)
Répétition générale: l’orchestre et Lorenzo Viotti sans son habit de Julien Sorel © Christophe Abramowitz
Concerto apaisé, dédié à son épouse et qu’il ne finira pas tout à fait (17 mesures à orchestrer encore) Sans doute le plus “accessible” à ceux qui ont encore du mal avec Bartok -je le répète mais il y en a encore parmi les mélomanes, je l’ai entendu ce soir-là. Elégant, mélodieux, mélange aussi très hongrois, à l’intérieur par exemple du premier mouvement, de passages rapides et de passages lents qui se succèdent dans un flux continu. Et il est évidemment passionnant d’y voir et entendre un Chamayou clair, incisif et poète. Sachant où il va mais toujours attentif (cela se lit dans ses attitudes, dans sa concentration) à l’intuition des doigts qui peut lui conseiller à la seconde même telle inflexion, telle manière de phrasé. Le merveilleux mouvement lent (un de ces nocturnes où Bartok excelle, dans la lignée du mouvement lent du 4e concerto de Beethoven) est parfaitement conduit et il y a une belle osmose entre orchestre et pianiste dans le final, difficile avec ses rythmes dansants souvent à contrepied.
Beau travail du National, cohérent, heureux de jouer, confiant en son jeune chef invité. Et voici que va résonner cet autre chef-d’oeuvre de Bartok, la Musique pour cordes, percussion et célesta. A lui réclamée par Paul Sacher, cet héritier des laboratoires Hoffmann-Laroche qui, musicien dans l’âme et richissime, mit cette fortune dans la commande d’un certain nombre de chefs-d’oeuvre qui irriguèrent la création musicale du XXe siècle: Bartok, Martinu, Stravinsky, Honegger et jusqu’à Boulez ou Berio.
Je ne saurais plus dire (ce n’est pas bien de ma part) si cette étrange formation, pour une oeuvre qui frise la demi-heure, est une demande de Sacher ou un choix de Bartok (sans doute de ce dernier) Mais il y a là un chef-d’oeuvre d’orchestration où ce ne sont pas tant les cordes qui fascinent (encore que…) que l’utilisation de la percussion (avec un célesta, ce soir-là, un peu trop discret) où brille aussi, dans ce registre, le piano, comme d’ailleurs la harpe qui se joint aux cordes.
La version du National et de Lorenzo Viotti n’insiste pas trop sur les réminiscences hongroises (Bartok ne s’est pas encore exilé) mais sur les rumeurs de grande ville qui seront les influences new-yorkaises quand même sensibles dans l’autre chef-d’oeuvre de 1943, le Concerto pour orchestre. Ainsi, à certains moments, on pense au Gershwin d’ Un Américain à Paris, évidemment en mode plus sombre.
Et au milieu des musiciens du National, un Bertrand Chamayou discret qui tient la partie de piano! Bizarrement, elle se fait magnifiquement entendre.
Orchestre national de France, direction Lorenzo Viotti, Bertrand Chamayou, piano: Kodaly (Danses de Galanta), Bartok (Concerto pour piano n° 3. Musique pour cordes, percussion et célesta) AUditorium de Radio-France le 13 février.