“Médée” de Cherubini au TCE: Mère. Sang. Enfants.
En version de concert la “Médée” de Cherubini au Théâtre des Champs-Elysées bénéficiait de la prestation de Marina Rebetka: la soprano lettone marchant sur les traces de Callas, qui avait redécouvert l’oeuvre au rôle emblématique. Et c’est peut-être le problème: en-dehors de Médée, ou face à Médée, qui donc existe?
Julien Behr (Jason), Marina Rebetka (Médée), Julien Chauvin derrière eux © Cyprien Tollet
Existe en fait Marina Rebetka, dont on sent d’ailleurs, dans une salle remplie d’opératolâtres (et cela fait du monde), qu’elle a Callas en tête, dans les aigus fulgurants qu’elle envoie vers les derniers balcons du théâtre, dans cette incarnation habitée, superbe, d’une Médée d’abord en longue robe rouge rosé, couleur de sang, puis en robe noire et argentée, couleur de deuil. “Chef-d’oeuvre de violence lyrique” écrit Vincent Borel dans le programme. Chef-d’oeuvre surtout d’ailleurs à travers l’incarnation de Médée.
Oeuvre de transition. On le découvre déjà dans les supports qui président à cette version de concert. D’un côté le Centre de musique baroque de Versailles. De l’autre le fameux “Centre de musique romantique française” (Palazzetto Bru Zane) 1797: Cherubini fermant ainsi l’époque classique (elle-même ayant succédé au baroque) et ouvrant, si l’on veut, au romantisme. Cela se sent dès l’ouverture, où Julien Chauvin fouette les musiciens de son Concert de la Loge, sur instruments d’époque, ce qui donne aux cordes une certaine sécheresse, sans vibrato, accentuant donc la dureté (plus que la violence) des thèmes, Cherubini, et c’est évidemment sa limite, n’étant pas non plus le plus grand mélodiste du monde (on pourra le comparer à Gluck, juste antérieur, et ce n’est pas forcément à l’avantage de l’Italien).
Néris (Marie-Andrée Bouchard-Lesieur) © Cyprien Tollet
L’autre problème de cette “Médée” étant dans notre méconnaissance contemporaine de toute sa légende. Certes nous savons que cette femme, pour se venger de son ex-mari Jason (pour reprendre des expressions contemporaines), va tuer leurs deux enfants. Mais pourquoi, comment, que s’est-il passé pour en arriver à ces terribles extrémités? Pourquoi tous sont-ils horrifiés par la seule présence de Médée, presque incapables de soutenir son regard, qu’elle les touche, à peine qu’elle s’adresse à eux? Nous ne le savons pas, Cherubini n’en parle pas (il se concentre sur la fin de l’histoire) mais évidemment, à son époque où les spectateurs étaient saturés d’histoire antique (qui était d’ailleurs revenue à la mode, voir les tableaux contemporains d’un David), cela ne posait aucun problème de compréhension.
On aura donc oublié que Médée, qui a des talents de magicienne, aura aidé Jason à conquérir la Toison d’or -un Jason dont elle est tombée amoureuse et qu’elle sauve des sortilèges de son propre père ce qui la condamne à quitter son pays, la Colchide, pour suivre Jason dont elle devient l’épouse. Elle a sauvé aussi les compagnons de Jason, les Argonautes, et parmi eux Thésée. Mais Jason, peu à peu, se lasse de Médée dont les talents l’inquiètent. Réfugiés à Corinthe, parents de deux fils: leurs destins divergent. Jason tombe amoureux de la fille du roi de Corinthe, la douce Créuse (rebaptisée Dircé chez Cherubini). Médée, ou parce que sa réputation de sorcière l’a précédée ou parce qu’elle est étrangère (ou les deux), se voit chassée ainsi que ses enfants. Qu’elle poignarde, demeurant à jamais le symbole des mères infanticides…
Le Concert de la Loge © Cyprien Tollet
L’opéra de Cherubini se concentre sur ce qui précède le double meurtre. Mais avec un acte bien long d’introduction où Dircé, la (encore) fiancée de Jason (le mariage doit avoir lieu le lendemain), se répand en états d’âme, peut-être Jason, un jour, me quittera-t-il comme il a quitté Médée -et cela, sans le soutien d’une mise en scène (même un peu ratée) comme à l’Opéra-Comique, concentre notre difficulté à entrer dans cette histoire, malgré la présence (jolie voix) un peu trop discrète de Mélissa Petit. On a tendance à appeler: “La meurtrière! La meurtrière!” puisque la star, c’est Médée. Et quand survient Marina Rebetka on se love dans son fauteuil en se disant: “ça y est. On va vibrer”
Et Rebetka de transcender une partition qui n’est pas toujours géniale. Je l’ai dit, Cherubini n’est pas Gluck. Il a du talent. Mais, c’est étrange, et malgré tous les efforts de Julien Chauvin et de ses musiciens, on a le sentiment qu’au lieu de lâcher prise pour ouvrir grand les portes du romantisme, Cherubini est toujours “à la limite de”. Une fureur bienvenue, des orages orchestraux mais d’un musicien qui, à un moment, se dit qu’il va trop loin et encadre sagement les intuitions qui lui permettraient de rendre sa Médée saisissante en nous laissant hagards face à un de ces affreux mélodrames qui font la succulence du théâtre ou de l’opéra.
© Cyprien Tollet
Il faut donc une Rebetka, une Callas, pour nous passionner. Et elles le font. C’est aussi -et c’est une qualité de l’oeuvre- que Cherubini et son librettiste ont pris en compte (est-ce sincère ou hypocrite de la part de Médée?) la dimension de rejet qui entoure Médée. Médée, toute magicienne, toute sorcière qu’elle est, est ostracisée, paria, rejetée de tous, elle fait peur, oui, mais ce sont ceux qui la rejettent qui nous semblent le plus détestable. Il est vrai que les rôles de Jason et de Créon n’échappent guère aux conventions: ténor noble (Julien Behr l’assume) pour Jason, sans grande originalité, y compris quand il découvre le crime. Et le Créon de Patrick Bolleire, hiératique et peu sympathique dans son intransigeance.
Le seul caractère, en fait, qui ressort est celui de Néris, la suivante de Médée, attachée, pour des raisons qui restent inexpliquées, à sa maîtresse et jusqu’à la mort, nous dit-elle. Une Néris qui acceptera le premier crime (tuer la douce Dircé) mais plus terrifiée par la perspective de l’infanticide dont, d’ailleurs -et c’est aussi ce qui la rend parfois humaine- Médée doute encore d’y parvenir, ses instincts maternels ressurgissant en présence des jeunes victimes. Néris bénéficie de la présence de grande qualité de Marie-Andrée Bouchard-Lesieur qui fait vraiment exister son personnage, et musicalement et émotionnellement.
Plus l’oeuvre avance plus la musique de Cherubini se veut tumultueuse, colorée et terrible. Mais cette fameuse barrière ne réussit pas à être fissurée. Elève Cherubini, brisez votre armure! Car vous n’aurez pas toujours des Rebetka pour donner à votre Médée les accents dramatiques qu’elle réclame. Ou des mises en scène de feu et de sang qui réalimentent les brasiers de la tragédie. Dommage qu’un Verdi ne se soit pas intéressé à votre héroïne! Il en aurait fait un des opéras les plus noirs de toute l’histoire de la musique…
Médée de Luigi Cherubini en version de concert: Marina Rebetka, Julien Behr, Mélissa Petit, Patrick Bolleyre, Marie-Andrée Bouchard-Lesieur. Le Concert de la Loge, direction Julien Chauvin. Théâtre des Champs-Elysées, Paris, le 11 février.