Al’Opéra-Garnier “Eugène Onéguine”: une lettre. Et le néant.

Le néant des âmes, le néant d’une vie: beau spectacle pour enrober cette désespérance. Et qui marque les débuts à la mise en scène d’opéra du comédien britannique Ralph Fiennes. Une mise en scène assumant son classicisme mais se révélant de plus en plus subtile au fil des actes. Il est vrai qu’il est difficile de rater Eugène Onéguine à moins de faire les pieds au mur.


Grémine (Alexander Tsymbalyuk), Tatiana princesse (Ruzan Mantashyan), Onéguine (Boris Pinkhasovich) © Guergana Damianova / OnP



Ralph Fiennes: La liste de Schindler, Conclave, Le patient anglais (surtout), un peu occulté par l’abominable personnage de Voldemort dans les Harry Potter. Et bien entendu au théâtre tant de Shakespeare mais aussi un vrai intérêt pour la culture russe puisque son unique film à ce jour comme réalisateur était consacré à Noureev. Et pour Onéguine encore davantage puisque l’on découvre dans le programme qu’il fut Onéguine en 1999 (il avait 36 ans, l’âge du rôle) sous la direction de sa soeur Martha, elle-même réalisatrice. On pouvait l’ignorer, le film n’est pas sorti en France.

C’est pourquoi nous sommes d’autant plus honorés que sa première mise en scène d’opéra soit Onéguine et non pour Londres mais pour Paris.

Tatiana jeune fille, son premier bal (Ruzan Mantashyan) © Guergana Damianova / Opéra national de Paris

Pourtant le début a un peu inquiété: ces troncs de bouleaux si symboliques de la Russie profonde (mais que tous les décorateurs nous resservent dès qu’on monte Tchékhov ou Les estivants de Gorki. Bon, d’accord, les oliviers feraient désordre…), cette nounou bien trop nounou (l’éternelle Elena Zaremba qu’on a vu en 30 ans passer de la jeune Olga à madame Larina puis, désormais, à la vieille servante. Elle y est d’ailleurs très bien), ces paysans, braves mais honnêtes dont certains vont nous faire quelques pirouettes acrobatiques pour meubler, tenues anciennes (du temps de Pouchkine nous dit-on. Mais bien malin qui ferait la différence avec l’époque de l’opéra, à moins d’être spécialiste de la mode russe du XIXe siècle. Et après tout on entendait beaucoup parler russe dans les couloirs de Garnier…) oui mais d’un terne, d’un naphtalineux (ça se dit?)

Le duel: à droite Onéguine (Boris Pinkhasovich) et Lenski (Bogdan Volkov) © Guergana Damianova / Opéra national de Paris

Alors on se disait que, certes, c’était très bien de revenir à quelque chose de classique qui nous changeait des expériences hasardeuses trop souvent de mise mais quand même, du classique au poussiéreux, le glissement est rapide. Et ils arrivaient, Lenski et son camarade, Onéguine, tout de noir vêtus, corsetés dans les ennuyeuses conventions (ça, c’était bien vu), de la Russie de Pouchkine, donc de Nicolas Ier, le tsar le plus rétrograde de l’histoire de la Sainte Russie. Pendant ce temps-là la nounou et sa maîtresse épluchaient les légumes, les paysans dansaient, les paysannes chantaient, et Tatiana, la jeune soeur aînée, lisait un livre en faisant la gueule (pardonnez-moi l’expression, je n’en ai pas trouvé d’autre)

Evidemment, comme on connaissait bien son Onéguine, on savait qu’il s’agissait de scènes d’exposition, que le drame allait arriver très vite, une Tatiana figée en statue de sel du haut de ses 17 ans face à un Onéguine de 20 ans de plus (à l’heure de me-too est-ce bien raisonnable?) et qui va, dans une des scènes les plus magiques de toute l’histoire de l’opéra, jeter de manière torrentielle et désordonnée tout ce qui peut passer à l’esprit d’une gamine (disons-le) terrassée pour la première fois par l’amour et qui essaie de comprendre tout ça, d’ordonner tout ça, d’utiliser des mots (écrire une lettre, ce qui est un peu plus long qu’un tweet et permet mieux d’organiser les sentiments) qu’elle veut jeter à la figure d’Onéguine, ce qu’elle fera. Mais ce sera bien sûr comme si elle se jetait dans un lac glacé malgré la douceur ambrée de l’été russe.

La lettre. Tatiana (Ruzan Mantashyan) © Guergana Damianova / Opéra national de Paris

Et la mise en scène, elle, s’est installée tranquillement. Car la mise en scène, on l’oublie trop souvent, c’est aussi la direction d’acteurs, faire des chanteurs des personnages de chair et de sang et dans le drame intime que narre Eugène Onéguine une des réussites de ce spectacle est bien celle-là: dès cette scène de la lettre où Tatiana écrit à Eugène pour lui déclarer son amour, cette flamme qui l’embrase, elle, la jeune fille jusque là si réservée, il passe une tristesse si diffuse, une exaltation à ce point mêlée de tristesse dans le chant de Ruzan Mantashyan, superbe découverte, qu’on sait, qu’elle sait peut-être elle aussi, avant même qu’Onéguine lui ait répondu, que cet amour sera voué à l’échec.

Et c’est cet échec multiple des personnages qui est le fil conducteur de Fiennes. Même d’Eugène qui est celui le plus en retrait jusqu’à l’effondrement final -l’Eugène de Boris Pinkhasovich, pourtant très bien mais d’un chant net, sans fioriture, sans charme, contrairement à celui de son ami Lenski, qu’il tuera en duel, un Lenski magnifique qu’incarne un Bogdan Volkov ovationné après son air d’une si profonde mélancolie, Où donc avez-vous fui…? comme si lui aussi avait deviné qu’il vivait ses derniers instants.

Le premier bal. Au centre Olga (Marvic Monreal) et Onéguine (Boris Pinkhasovich) © Guergana Damianova / Opéra national de Paris

Personnages marqués par l’échec, par la tragédie, même chez ce prince, Grémine, qui chante (autre air magnifique) par la voix de basse somptueuse d’Alexander Tsymbalyuk l’amour profond qu’il porte à Tatiana, cette toute jeune épouse qui a trouvé en lui protection mais dont il doute (et il a raison) qu’elle l’aime, pire, dont il ne peut croire qu’elle ne va pas un jour le quitter. Ces ombres-là, ces instants du quotidien où le bonheur est porteur du malheur des demains, c’est toute la subtilité de cette mise en scène baignant, comme le duel, dans une lumière incertaine qui est peut-être celle des limbes, d’un entre-deux. Et finalement -voilà sans doute pourquoi le public qui a vibré au destin contrarié de Tatiana, de Lenski, du prince même, reste indifférent à celui d’Onéguine- c’est Onéguine qui, malgré son désespoir de vivre, cette absence à soi-même typique du romantisme, va tenir le discours le plus raisonnable qui soit à cette jeune fille qui se consume: “Vous seriez vite déçue. Vous vous exaltez pour un homme qui ne vous mérite pas, qui est incapable d’aimer, qui refuse et la condition de mari et la condition de père. C’est pour votre bien que je vous protège de vous-même et que je ne peux répondre à l’exaltation de votre coeur. Et je le fais par les années que j’ai de plus que vous et qui m’ont appris l’expérience de la vie” La raison même, que Pinkhasovich incarne presque avec trop d’effacement.

Madame Larina (Susan Graham) et Filipievna (Elena Zaremba) © Guergana Damianova / Opéra national de Paris

Sublime musique avec ces airs que Fiennes et le chef remarquable qu’est Semion Bychkov mettent en résonance, l’air de Tatiana, l’air de Lenski, l’air de Grémine, avec ces phrases ascendantes confiées aux vents (clarinette admirable) qui jettent un peu de lumière dans la mélancolie ou le désespoir du chant. Admirable idée aussi que d’utiliser les deux bals en miroir. Le premier, chez madame Laryna (il y faut un grand nom, c’est celui de Susan Graham), où chacun s’amuse, où la joie est là et la danse toute simple, valse et cotillon, pendant qu’en avant-scène Lenski sent la jalousie monter en lui jusqu’à la folie au spectacle d’Olga (belle découverte de Marvic Monreal) dansant avec Eugène. Le second où c’est Eugène lui-même qui, dans le palais Grémine, voit, à la place où était Lenski dix ans plus tôt, ses sentiments le suffoquer, mais l’atmosphère a changé: grand cauchemar, danse d’officiers aux gestes de marionnettes qui plient leurs partenaires comme des poupées flexibles en crinolines avant de revêtir, pour la deuxième danse, une tête d’ours; et Tatiana, princesse Grémine, surgissant glaciale, absente à elle-même depuis tant d’années, au milieu d’invités qui sont des fantômes…

Le second bal © Guergana Damianova / Opéra national de Paris

L’acte, le dernier, s’est ouvert aussi, superbe idée, sur le cadavre de Lenski qu’on n’a pas emporté comme s’il empêchait, dans la conscience de chacun, le retour à une vie normale. Et soudain, même dans les costumes, le terne, cette fois, prend les couleurs du deuil. Sur fond d’un de ces palais blanc et or, comme il en existait tant du côté de Saint-Pétersbourg, reflets de soleil sur la neige. Mais la neige qui étouffe les sons n’a-t-elle rien à voir avec la mort?

Semion Bychkov monte sur scène aux saluts. On est étonné qu’il ne se penche pas vers les remarquables musiciens qu’il a remarquablement dirigés. Le rideau se ferme de nouveau. Puis se rouvre. Et tous les musiciens de l’orchestre sont là autour de lui. Magnifique image, dont on ne sait d’où elle vient, de Fiennes ou du chef. De bonne augure quand Bychkov prendra la tête à l’horizon 2028 de l’orchestre de l’Opéra.

Eugène Onéguine de Piotr Illyitch Tchaïkovsky, mise en scène de Ralph Fiennes, direction musicale de Semyon Bychkov (jusqu’au 15 février) et Case Scaglione ensuite. Opéra-Garnier, Paris, jusqu’au 27 février.

















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