La folle Journée 4: le bilan. Notes de bas de pages au bord de l’estuaire

Pour ceux qui auraient pu en douter il y aura bien une “Folle journée” l’an prochain. Beethoven, le tricentenaire, on s’en doutait un peu. Il y aura aussi un/ une artiste choisi pour son regard singulier et qui aura un regard aussi sur la programmation. Bilan artistique en tout cas qui n’a, semble-t-il (billetterie, organisation, qualité des concerts), nullement souffert du retrait de René Martin. En attendant on distribue les bons et les mauvais points, à ceux qui se sont creusé le crâne pour respecter la thématique des fleuves et à ceux qui ont fait comme ils voulaient. Mais parmi ces derniers il y a eu aussi de belles découvertes!


Les voix bulgares: c’est coloré mais je n’ai pas aimé © Mickaël Liblin


CEUX QUI ONT RESPECTE LE THEME

La palme à Victor Julien-Laferrière, qui aura dirigé plusieurs fois la Symphonie Rhénane de Schumann qui n’est pas si souvent jouée. Schumann de toute façon associé systématiquement au Rhin, ce qui est un peu hasardeux. Julien-Laferrière semble prendre de plus en plus de plaisir à diriger, heureux devant les musiciens de son orchestre Consuelo comme un jeune homme devant sa première voiture (du temps, je le dis vu mon âge, où conduire une voiture en faisant vroum vroum était la consécration d’un statut d’adulte) Julien-Laferrière dirige avec énergie cette symphonie charriant effectivement les eaux du Rhin , poésie quand il le faut, un peu de confusion parfois; nullement impressionné par la discothèque qui est exposée dans tout l’immense hall, discothèque tirée des archives de Radio-France et où les amateurs reconnaissent des trésors, dont, pour cette symphonie, des enregistrements de Bruno Walter, Karajan, Carl Schuricht, Hans Swarowsky, etc. Julien-Laferrière n’a cure du passé et va de l’avant.

La violoniste Alexandra Soumm et sa partenaire Pamela Kouider prennent moins de risque: on est à Paris. Le risque est davantage musical car ce bouquet de sonates pour violon et piano est rarement donné: celle de Georges Auric, ludique et souriante, celle de Germaine Tailleferre, plus grave et intime mais avec de beaux moments de lyrisme et, tout de même, des longueurs. Un troisième larron du Groupe des Six, Francis Poulenc: on se demande pourquoi sa Sonate à lui avait été mal accueillie. Enfin le très beau diptyque, Nocturne et Cortège de Lily Boulanger, si limpide et lumineux, alors que la jeune femme savait que sa fin était proche.

Fouchenneret et Chaplin © Mickaël Liblin

On n’était plus vraiment à Paris et Loïc Rio, qu’on était très heureux d’entendre en vrai violon solo, lui qui, 2e violon du Quatuor Modigliani, joue un peu dans l’ombre, avait fait par hasard, en tapant tout simplement sur Internet Le fleuve, la découverte d’un trio avec piano ainsi nommé, du Breton -mieux encore, Nantais- Paul Ladmirault, oeuvre fougueuse qui, à l’instar de la Moldau, retrace la vie d’un fleuve, peut-être la Loire, de la source à l’embouchure en passant par “la crue” (ah? Il pleut parfois en Bretagne?) Très belle pièce très “musique française” accompagné par ce chef-d’oeuvre qu’est le 1er quatuor avec piano de Fauré: quand il est joué avec cette fougue, portée par Jean-Frédéric Neuburger qui, du piano, entraîne Rio et leurs jeunes camarades Adrien Boisseau (alto) et Stéphanie Huang (violoncelle), peut-on résister? “Une oeuvre écrite à Sainte-Adresse, au-dessus du Havre”, nous explique Rio, par un Fauré jeune et heureux. Bon, Sainte-Adresse donne sur la mer mais l’embouchure de la Seine n’est pas loin.

Dans un autre programme de musique française (Debussy, Fauré encore (la 1e sonate) Ravel et Boulanger), Pierre Fouchenneret, bien soutenu par François Chaplin, son pianiste, s’absente parfois (la nuit a-t-elle été courte?) mais je lui rendrai mille grâce d’avoir ouvert son récital par une romance de Benjamin Godard qui fut pour moi une madeleine de Proust: cette romance revenait en leitmotiv dans un film que je vis à 12 ans, un des derniers de Bourvil, Les Cracks, avec Robert Hirsch: cela racontait une course cycliste à la Belle Epoque, et un coureur endormi dérivait au fil de l’eau au son de la mélodie de Godard: Ah! ne t’éveille pas encore…

Alexandra Soumm © Christophe Bee

CEUX QUI N’ONT RIEN RESPECTE DU TOUT MAIS QU’IL FAUT SUIVRE

Stanislav Vavrinek: ce chef d’orchestre quinquagénaire énergique et fougueux n’est pas connu en-dehors de son (ses) pays, la République Tchèque et la Slovaquie: il y a dirigé quasiment tous les orchestres existants dans ces contrées fort musiciennes et il vient à Nantes à la tête du Philharmonique de Hradec Kralove, orchestre dont on ignorait qu’il existât. Hradec Kralove, jolie cité de quelque 100.000 habitants à une heure de Prague (j’y passai), a donc un orchestre de bon niveau, surtout quand il officie dans son arbre généalogique -Dvorak, Smetana, et, encore une fois, oublions les fleuves. La ravissante Suite tchèque de Dvorak où il réécrit en les magnifiant quelques thèmes populaires, puis une Moldau idoine et un autre poème symphonique de Smetana, de la même série Ma Patrie: Sarka. Sarka, cette jeune guerrière qui, pour venger sa reine, Libuse, va, lors d’un banquet, assassiner tous ses assassins.

Le lendemain, du même coup, on y retournait pour un programme tout Dvorak: la 8e Symphonie, qu’on a entendu plus champêtre mais qui résonnait ici d’une glorieuse énergie, et deux Danses slaves, pas les plus connues, du 2e cahier.

On partait donc du principe que la Vltava (la Moldau) n’était jamais très loin.

Des voix de dos © Mickaël Liblin

Et le Danube non plus. Cela s’appelait Vienne 1900, par un orchestre de chambre autrichien, le Johann Strauss Ensemble, dirigé par Ingo Ingensand: des mahlériens ou post-mahlériens comme Zemlinsky ou Schreker (en forme de valses), un Notturno pour cordes et harpe de Schönberg (très “Vienne de la décadence”) mais surtout des lieder: de Korngold en ouverture et, mieux encore, les trois pour ténor du Chant de la Terre, le chef-d’oeuvre et testament de Mahler transcrit par Schönberg pour petit ensemble. Dans le Chant de la Terre, il y a trois lieder pour ténor et trois pour contralto. Mais le dernier, pour contralto, le fameux Abschied (Adieu) dure autant que les cinq autres réunis et finit le cycle. Il est donc bien de réentendre ceux pour ténor, surtout chanté par la voix aussi claironnante que profonde de Nutthaporn Thammathi. Qui est-ce? Pensez Pene Pati mais pas vers Samoa ou les îles du Pacifique. Thammathi est thaïlandais, a fait des études de chant en Autriche et semble marcher sur les pas de Pene Pati -je veux dire, sur ses rôles eux-mêmes, marquant aussi la globalisation grandissante d’une planète où viennent vers la musique classique occidentale des musiciens de pays que l’on en aurait cru absolument éloignés.

Plus français, et sans rien justifier non plus, François Salque et Claire-Marie Leguay rendant leur tribut à Schumann et Brahms, les Phantasiestücke opus 73 de l’un, la 2e sonate pour violoncelle et piano de l'autre. Quelques réflexions intéressantes de Salque sur le lyrisme immédiat de Schumann et celui de Brahms davantage compensé par la réflexion, sans qu’aucune goutte d’eau ne débordât. Beau concert, parfois trop intensément projeté pour la salle où ils jouaient.

François Chaplin © Mickaël Liblin

Le mystère des Voix bulgares pour finir, qui demeure pour moi un… mystère. A en juger cependant par le nombre de concerts qu’elles ont donnés à Nantes, et dans de grandes salles, je suis un peu seul dans mon jugement. Depuis 1952, création du groupe, rien ne semble avoir changé: avec leurs robes et leurs coiffures empesées (je préfère La blouse roumaine de Matisse; ce sont les mêmes motifs), leurx voix nasillardes qui semblent aussi figées que leurs tenues (rien à voir avec le travail réalisé par Giovanna Marini sur la musique populaire italienne ou par certaines chanteuses grecques dans les montagnes reculées d’Epire), elles confortent le public pas seulement français mais de tous ceux où elles passent dans l’idée (sans doute fausse) d’une société arrêtée, où le monde moderne n’a pas cours (ce à l’heure où la Bulgarie est entrée dans la zone euro) C’est un peu comme si la Bretagne se réduisait à des danses en sabots dans le costume de Bécassine: j’imagine la réaction des Bretons.

Mais on pourrait se dire aussi, hélas! qu’un des gros problèmes de l’Europe est l’ignorance globale qu’ils éprouvent à l’égard des traditions et coutumes de leurs 26 autres partenaires, même fort voisins -allez, chers Français, un petit quizz sur la Belgique?

Et donc, cher Beethoven, à l’année prochaine. Ne venez pas à Nantes en culotte de peau.

Les concerts chroniqués:

  • Orchestre Consuelo, direction Victor Julien-Laferrière, Marie-Laure Garnier, soprano: Schubert, Schumann, Liszt.

  • Alexandra Soumm (violon), Pamela Kouider (piano): Auric, Tailleferre, Lily Boulanger, Poulenc.

  • Jean-Frédéric Neuburger (piano), Loïc Rio (violon), Adrien Boisseau (alto), Stéphanie Huang (violoncelle): Ladmirault, Fauré

  • Pierre Fouchenneret (violon), François Chaplin (alto): Vieuxtemps, Godard, Massenet, Debussy, Ravel, Lily Boulanger, Fauré

  • Orchestre philharmonique de Hradec Kralove, direction Stanislav Vavrinek (2 programmes): Smetana, Dvorak

  • Johann Strauss Ensemble, direction Ingo Ingensand, Nutthaporn Thammathi, ténor: oeuvres de Zemlinsky, Korngold, Schönberg, Schreker, Mahler

  • François Salque (violoncelle), Claire-Marie Le Guay (piano): Schumann, Brahms

  • Le mystère des Voix bulgares

La folle journée de Nantes, du 28 janvier au 1er février











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