Jean-Claude Casadesus, 90 ans, en route en dansant vers son centenaire
Une démarche de jeune homme malgré ses 90 ans révolus. Jean-Claude Casadesus dirigeait son concert-anniversaire ce dimanche de janvier en fin d’après-midi au Théâtre des Champs-Elysées. Salle très pleine et programme très classique (Verdi-Ravel-Berlioz) mais, plus encore qu’entendre, c’était voir le chef qui se révélait peut-être le plus remarquable: une leçon de style et d’élégance.
Jean-Claude Casadesus, 90 ans © Sébastien Bovy
On sut que l’orchestre, celui des Concerts Colonne, réputé plus modeste que d’autres, était un de ceux qui l’accueillit quand il fit ses débuts. Mais avec un Casadesus, de toute façon, les musiciens, de quelque niveau qu’ils soient, se hissent dans les premiers rangs, n’étaient des cuivres un peu bruyants. Il est vrai que Casadesus -j’utilise cette expression qui, dans d’autres circonstances, est plus de l’ordre de l’espoir que du réel- “ne lâchait rien”. Un ballet dansé: petit geste pour soutenir les violons, un autre un peu plus nerveux pour les pousser encore, quelque entrée que ce soit donnée, redonnée, surdonnée, et ce pied qui se lève comme pour danser la valse dans “Un bal” de la Symphonie Fantastique. De grands gestes des bras, parfois, oui, mais pour encourager à l’ampleur sonore, à l’éclat orchestral qui est, aussi bien chez Berlioz que chez Verdi, la résolution (la force aussi évidemment) du destin. Chez Verdi dans l’ouverture du même nom, chez Berlioz dans les grinçantes grimaces de ce chef-d’oeuvre noir qui ouvrit la musique française aux bouillonnements du romantisme.
Thomas Enhco © Sébastien Bovy
Ouverture-concerto-symphonie: c’était presque une caricature du grand programme musical “à l’ancienne” du dimanche après-midi. Mais cela n’avait aucune importance. Non pas en raison de l’âge du chef mais parce que, finalement, l’important est parfois de (ré)entendre des chefs-d’oeuvre. Et, déjà, de Verdi, c’est exactement cela, ce geste mélodique implacable, irrépressible, cette mélodie parfaite dans sa couleur d’orage qui revient ou sous-tend le second thème, celui de l’amour, qui ne lui résistera pas. Casadesus mène cela sans effet, sans déchaîner les grandes orgues, comme si l’opéra allait suivre et qu’il fallût en ménager la terrible évolution. Et ces gestes à lui, je l’ai dit, qu’on regarde, avant, pour retourner en coulisses, ce petit saut de sportif.
Il y a toutes les formes dans les familles de musiciens: les frères (Capuçon), les soeurs (Labèque), père et fils (les Oistrakh), mari et femme (Alagna-Kurzak et Gheorgiu auparavant), fils et mère (Dehaene et Queffélec) Y a-t-il petit-fils et grand-père? Oui, désormais. Thomas Enhco jouait le Concerto en sol de Ravel.
Grand-père et petit-fils © Sébastien Bovy
Je l’avais déjà entendu le jouer, car il va bien à ce jeune homme d’abord musicien de jazz. Et grand-père était là alors, fier de son petit-fils. Grand-père est là, toujours, pour suivre ceux à qui il a -donné la vie, certes, mais donné sans doute la vie musicale, y compris quand ils sont spectateurs: je me souviens de sa présence régulière à Lille, même quand ce n’était pas l’orchestre qu’il a fondé et dirigé plus de 40 ans qui était sur scène.
Et là Ravel: place au petit-fils. Un petit-fils d’ailleurs peut-être un peu intimidé par l’enjeu (jouer avec son grand-père devant tant de monde, c’est quelque chose!) qui nous livrait une version très juste mais très sage, parfaitement en place, sans rien qui dépassait, de ce Concerto espiègle au début et à la fin et si jazzeux mais dont Enhco résiste à le tirer vers lui, vers son propre univers: on croyait entendre le jeune homme: “Bon. Si je tire trop Ravel vers Duke Ellington grand-père va me gronder” Mais la mélodie paisible et sublime du second mouvement passait comme un souffle sous les doigts d’Enhco qui nous a montré il y a quelque temps combien il aimait Mozart.
Pleine action © Sébastien Bovy
Vint la Symphonie fantastique. Mélancolie pure, joie de la danse, intermède bucolique, cauchemars à la Füssli, damnation sous l’empire de la drogue. Cinquante minutes de folie qui résume la condition possible des hommes. Et Casadesus en démiurge, veillant au moindre musicien de cet imposant orchestre, dosant les timbres pour rendre à Berlioz l’équilibre des voix tel qu’il l’a imaginé, sautillant, retrouvant sa jeunesse, incroyablement mobile, oubliant évidemment (mais on devinait, dès son entrée, qu’il l’oubliait aussi dans la vie quotidienne) ses 90 années -les lui rappeler, le fallait-il? Célébration à double tranchant! A-t-on écouté cette Symphonie fantastique? Ou a t-on “écouté” la gestuelle de Casadesus?
L’émotion des musiciens © Sébastien Bovy
Ensuite il prenait la parole pour remercier. Sans micro et on l’entendait parfaitement. On lui jouait Bon anniversaire. Gautier Capuçon venait faire Le Cygne; Nicolas Dautricourt jouait le Salut d’amour d’Elgar avec Thomas Enhco qui, à son tour, jazzifiait le Bon anniversaire. Il était rejoint par son frère David, trompettiste de jazz fameux; et par maman, enfin, la fille -je m’y perds- Caroline Casadesus, accompagnée donc par ses fils dans un standard américain. Arrivait enfin Pierre Arditi, dont on craignit -la soirée se prolongeait- qu’il ne fût trop volubile. Il le fut, mais avec énormément d’esprit. Casadesus écoutait cet hommage avec émotion, sûrement, mais en donnant l’impression qu’il regardait déjà, et encore, devant lui.
A l’instar de sa mère, la délicieuse actrice Gisèle Casadesus, décédée à 103 ans et qui (nous raconta-t-il), à 102, se plaignait que “c’était calme”. Ce à quoi il répondit: “Oui mais ça va repartir”
Une philosophie de vie.
Orchestre des Concerts Colonne, direction Jean-Claude Casadesus: Verdi (La force du destin, ouverture) Ravel (Concerto en sol avec Thomas Enhco, piano) Berlioz (Symphonie fantastique) Théâtre des Champs-Elysées, Paris, le 25 janvier.