La folle Journée 3: fleuves profonds, sombres rivières
Mais je n’aurai pas abordé aux rives du Mississipi. Non plus vers le Tigre et l’Euphrate, à peine sur le Nil. Et encore moins sur les grands fleuves chinois, le Jaune ou le Bleu. De justesse, le Mékong, côté vietnamien. Ma conscience européenne avait même du mal à parcourir notre continent. A supposer d’ailleurs que les musiciens aient eux-mêmes choisi de respecter le thème. Voici donc quelques-uns de ces rencontres, vraiment au fil de l’eau.
(Vu le nombre de concert, les photos ne correspondent pas forcément à ceux auxquels j’ai assisté)
Yoan Héreau, Raquel Camarinha © Christophe Bee
Petits fleuves, grandes rivières. Je pastiche ainsi le beau titre que j’ai donné à cette chronique, celui que Marguerite Yourcenar donna elle-même à ses traductions des negro spirituals.
Ainsi par exemple du Tibre, un des plus anciens repertoriés dans les textes, dont Emmanuel Resche-Caserta, violon solo de l’ensemble Hemiola et compagnon de route par ailleurs des Arts Florissants, nous rappelait le théâtre sanglant qu’il fut, cadavres poignardés jetés dans ses eaux durant l’époque romaine. Ainsi les musiciens baroques (et peut-être aussi, dans les bas-fonds romains du Trastevere (de l’autre côté du Tibre), les malandrins de l’époque de Caravage imitaient-ils leurs collègues de l’Empire) se plurent à illustrer ces temps barbares, du destin fatal de la belle Lucrèce violée par le roi Tarquin et qui s’enfonça dans le sein un poignard fatal (Morte, je triomphe), à la douteuse Agrippine, condamnée au suicide par son fils Néron. Du Français Montéclair à Haendel versant italien en passant par Bononcini ou Caldara, Emmanuelle De Negri, de son chant habité, nous criait les états d’âme de ces héroïnes antiques. Fleuve Tibre, 400 kilomètres quand même.
Fleuve Guadalquivir. 650 kilomètres aussi. On traversait l’Espagne, plus spécialement l’Andalousie. Ni avec le jeune guitariste Raphaël Feuillâtre ni avec l’excellent mandoliniste Julien Martineau (à Nantes le don d’ubiquité serait si utile) Mais avec un étonnant joueur de castagnettes, Imanol Iraola, qu’accompagnait Sylvain Blassel à la harpe, et il était un peu dommage que la harpe remplaçât la guitare car, en particulier dans les Souvenirs de l’Alhambra de Tarrega, la mélodie si belle n’arrivait guère jusqu’à nous. Mais Iraola se montrait aussi un excellent chanteur, pas du tout flamenco mais voix bien timbrée de baryténor, dans Garcia Lorca ou Falla car on passait en revue tous les compositeurs espagnols, mais en les nommant par les villes, donc Cordoue, Séville, Grenade ou Cadix.
Les mêmes © Christophe Bee
Le plus joli concert peut-être se concentrait sur un morceau de Rhin, le fameux rocher de la Lorelei. C’est bien au sud de Cologne, le Rhin s’y étrangle contre cet énorme rocher où la Lorelei, sirène du fleuve, charmait les marins dont les bateaux se brisaient en écoutant ses chants. Autour de trois mélodies sur le poème de Heine. Raquel Camarinha et son pianiste, Yoan Héreau, ont composé un fort beau programme. La jeune femme, à la voix un peu froide naguère, a progressé dans la souplesse, l’expression, au point d’ailleurs de nous offrir aussi un magnifique Roi des Aulnes, aussi bien joué que chanté. La Lorelei, elle, était donc en triple version: celle d’un certain Silcher, basique; celle de Clara Schumann, violente et tourmentée; celle de Liszt, plus tranquille. Et de noter, nous disaient nos deux musiciens, que Clara Schumann, la femme, prenait plutôt fait et cause pour les pauvres marins tandis que Liszt, l’homme, soutenait la froide Lorelei… Autour d’elle, de beaux lieder des Allemands, Schumann (Robert), Wolf, Liszt encore, Schubert évidemment sur le thème de l’eau (La truite, prise au piège du pêcheur, ou le sublime Auf dem Wasser zu singen, un de mes Schubert favoris avec la Marguerite au rouet), en finissant par Mendelssohn et son délirant Lied des sorcières où des dragons les accompagnent dans un joyeux sabbat, leur portant du beurre et des oeufs -pour faire des crêpes, suggéra Héreau, puisque nous sommes en Bretagne (et de plus c’est la Chandeleur aujourd’hui!)?
Cécile Onesto Bensaid, Marie-Laure Garnier © Christophe Bee
Jean-Baptiste Doulcet accompagnait Belle Ting, jeune violoniste taïwanaise d’un brûlant lyrisme, selon l’expression consacrée: très original programme où l’on remontait divers fleuves: d’abord avec Debussy à Saint-Germain-en-Laye -la Seine bien sûr (Sonate) Puis la Vistule (Szymanowski, Nocturne et Tarentelle, qui passe d’un thème arabisant à l’Italie), le Tibre encore (l’abondante Sonate de Respighi) et, deux fois, le Gudena -allons bon! C’est le plus long fleuve du Danemark (je le découvre en même temps que vous), 176 kilomètres quand même (tous ces fleuves sont bien plus importants que prévu dans la vie des pays où ils circulent), prétexte à écouter une Romance de Carl Nielsen et une autre, plus oubliable, de Fini Henriques, danois comme son nom ne l’indique absolument pas.
Mon détour hors d’Europe me fit aller au bord du Nil avec le fameux 5e concerto pour piano de Saint-Saëns, dont le thème initial du mouvement lent lui a fait donner le surnom d’Egyptien. Egyptien peut-être, arabisant en tout cas. Le jeune Japonais Masaya Kamei y brilla de mille feux avec une joie de jouer, un entrain, une précision qui nous emportaient avec lui (la virtuosité des concertos de Saint-Saëns semble amuser désormais toute la jeune génération des pianistes qui y trouvent un défi à relever, comme dans les battles des danseurs), bien accompagné par Julien Masmondet et le Sinfonia Varsovia. Qui nous avaient offert en prélude un poème symphonique très peu connu de Sibelius, Les Océanides. Peu importe que ce soit des nymphes des océans, après tout les fleuves ne se jettent-ils pas dans la mer?
Théo Fouchenneret © Mickaël Liblin
Il restait cependant, à diverses reprises, les fleuves mythologiques, du Styx, celui des Enfers antiques, au Léthé, le fleuve de l’oubli. Même si l’on n’était pas trop regardant dans les détails, comme pour le programme de Fanny Clamagirand -pourquoi donc cette violoniste au son si vibrant, si profond, si chaleureux, n’est-elle pas plus médiatisée?- et de son partenaire pianiste, David Bismuth: Liszt (La lugubre gondola), Fauré, Korngold (La ville morte) ou Gluck (Orphée, dans les Enfers) Comme aussi pour le jeune Antoine Préat, pianiste dont on entendra parler, qui, lui, est plus précis encore: “Autour du Styx” Donc Liszt (La lugubre gondola dans sa version originale, prémonition de la mort de Wagner mais inspirée par l’Île des morts, le tableau de Böcklin) et, pour conclure, Liszt encore, Après une lecture de Dante, où Dante passe du Paradis à l’Enfer) Au milieu la morte de Ravel: une belle Pavane pour une infante défunte, jouée très simplement; puis Vers la flamme de Scriabine, des ténèbres à la lumière avec un vrai art de la construction. Bien sûr on avait aussi fait étape chez Glück, la Danse des ombres heureuses où ce tube, là encore, était joué avec une vraie attention aux détails.
Tout était résumé dans un autre concert baroque, celui autour de Cyril Auvity et Etienne Bazola (ténor et basse), avec l’ensemble L’Assemblée dirigé du clavecin par Marie van Rhijn (et non Rhin) On passait des vrais fleuves (Marne, Seine, Loire) aux mythiques (Léthé, Styx, encore, et l’Achéron) à travers nos chers Français (Lully, Rameau, Marais, les méconnus Moyreau ou Cambert) qui, au passage, faisaient preuve d’une exquise flagornerie à l’endroit de Louis XIV (Jamais un si grand homme ne fut assis sur le trône de César) et de la beauté de sa capitale (J’admire la félicité / De ta belle cité - à se demander pourquoi il construisit Versailles)
Lully et Rameau l'emportaient bien sûr, effets de tambour fatal chez Lully dans Phaéton où le Soleil chante au Styx: C’est toi que j’en atteste / Fleuve noir et funeste et où Auvity ne s’économise pas. Mais tout finira bien dans le meilleur des royaumes possible puisqu’il existe aussi des “fleuves bienveillants” (dans Atys, de Lully encore) aux bords desquels “Que l’on chante, que l’on danse” Même à la folle Journée, tout finit par des chansons…
Bretonnes. Comme les galettes.
Les concerts cités dans cette chronique:
Ensemble Hemiola, Emmanuelle De Negri, soprano: Montéclair, Bononcini, Haendel.
Imanol Iraola, chant et castagnettes, Sylvain Blassel, harpe: Falla, Garcia Lorca, Albeniz, Turina, Tarrega.
Raquel Camarinha, soprano, Yoan Héreau, piano: Silcher, Schubert, Schumann (Clara et Robert), Liszt, Wolf, Mendelssohn
Belle Ting, violon, Jean-Baptiste Doulcet, piano: Debussy, Szymanowsky, Nielsen, Henriques, Respighi
Sinfonia Varsovia, direction Julien Masmondet, Masaya Kamei, piano: Sibelius, Saint-Saëns
Fanny Clamagirand, violon, David Bismuth, piano: Liszt, Korngold, Pärt, Massenet, Fauré, Gluck
Antoine Préat, piano: Liszt, Ravel, Scriabine, Gluck
L’Assemblée, direction Marie van Rhijn. Cyril Auvity (ténor), Etienne Bazola, basse: Cambert, Marais, Lully, Moyreau, Rameau
A la folle Journée de Nantes, du 28 janvier au 1er février