Lya Petrova et Alexandre Kantorow font (déjà) la fête de la musique

Comment a-t-elle pu m’échapper jusque là? Liya Petrova et Alexandre Kantorow organisent une “Musikfest” à la Philharmonie et je ne m’en suis pas rendu compte… 4 concerts brillantissimes, où l’on a entendu beaucoup d’oeuvres peu jouées, réunissant autour des deux solistes pas mal de leurs amis, la fine fleur de la jeune génération. Et encore… je n’ai pu assister au dernier concert.


Liya Petrova et Alexandre Kantorow © Matthieu Joffres



Rendons quand même à Liya Petrova ce qui lui revient: c’est elle qui lança l’idée de cette Musikfest il y a six ans, en plein Covid, édition alors virtuelle. Elle perdure aujourd’hui (pour notre bonheur) et la jeune femme d’origine bulgare s’est adjoint la complicité d’Alexandre Kantorow -mais aussi d’Adam Laloum pour la direction musicale à trois, au mois d’août, des Rencontres de Nîmes.

Et bien sûr ce furent Petrova et Kantorow qui ouvrirent les festivités l’autre soir. Reconnaissons déjà à ce dernier de ne pas avoir été économe de sa présence. Dans ce genre de festival il arrive assez souvent que les organisateurs s’économisent, se contentant d’une apparition de prestige dans une oeuvre assez longue. Kantorow, lui, dans les répertoires les plus variés, fut présent dans les trois concerts auxquels j’assistais, soient celui du vendredi soir et les deux du samedi après-midi. J’imagine qu’il était également présent dans le grand concert du samedi soir (trois heures de musique, une apothéose!), ainsi que Liya Petrova, autour de Beethoven, Poulenc, Schnittke, Fauré ou le plus rare Charles Koechlin.

Rondeau, Petrova et leurs camarades © Matthieu Joffres

Car, si l’on a compris le principe de ces Musikfest, au-delà de la présence de tous leurs amis, il s’agissait de faire entendre le maximum de compositeurs, y compris des contemporains peu connus, à raison d’une oeuvre à chaque fois, pour ne pas saturer l’espace de Mozart, Beethoven, Schubert ou Chopin si souvent entendus. Et parmi ces oeuvres, évidemment, des raretés. Et parmi les noms prestigieux un Victor Julien-Laferrière, un Edgar Moreau, un Aurélien Pascal (la fine fleur du violoncelle français), une Sarah Nemtanu (violon), un Jean Rondeau (clavecin), un Adam Laloum ou un Victor Demarquette (piano) et encore un Daniel Hope (violon) venu d’Angleterre. Plus une multitude de noms qu’on ne peut détailler, joyeuse troupe en coulisses -on l’imagine.

Il ne me servirait à rien du même coup d’égrener des remarques sur la qualité (globalement remarquable) des interprétations, d’un Adam Laloum paisiblement souverain dans cet Impromptu (opus 90 n° 4) de Schubert à la seule petite déception, ce Sextuor “Souvenir de Florence” de Tchaïkovsky -oeuvre, vue la formation, si rarement donnée, trop bousculée par Daniel Hope (qui, son un peu acide, ne m’a pas fait une grande impression malgré sa réputation outre-Manche), dans une équipe qui comprenait quand même Lise Berthaud à l’alto et, aux deux violoncelles, un Moreau superbe dans les contrechants de la partie violon et aussi Aurélien Pascal qui s’affirme, comme on pouvait le prévoir, de plus en plus.

Jean Rondeau et son beau clavecin © Matthieu Joffres

Le concert du vendredi soir était divisé en deux parties, autour à chaque fois d’un soliste: Kantorow d’abord, qui ne s’économisait pas, je l’ai dit. Dans la Sonate pour violon et piano de Ravel, mais pas celle qu’on entend d’habitude: non, la “sonate posthume” écrite au Conservatoire et que Ravel aurait créée (on n’en est pas sûr) avec son camarade (bien plus jeune mais déjà jeune prodige) Georges Enesco, 22 ans pour Ravel et 15 pour le Roumain. Petrova et Kantorow souverains dans une partition où Ravel est déjà Ravel. Kantorow jouait ensuite une partition par lui commandée au Suédois Anders Hillborg, The Kalamazoo Flow, soit une version moderne des Jeux d’eau à la Villa d’Este de Liszt.

Le quatuor avec piano n°1 d’Enesco avait ceci d’intéressant que c’était l’opus 16 de son auteur, en étant l’opus 15 de son professeur, Gabriel Fauré. Bon: anecdotique, je vous l’accorde. Distribution de luxe, Kantorow, Sarah Nemtanu, Lise Berthaud, Victor Julien-Laferrière, pour un quatuor qui recèle des beautés mais s’éparpille et s’est un peu essouflé au bout de ses 40 minutes…

Alexandre Kantorow © Mathias Benguigui

La seconde partie appartenait à Jean Rondeau, la star du clavecin aux allures de hobo. Petrova avait convoqué sa compatriote de Bulgarie, Dobrinka Tabakova, pour une Suite dans le style ancien pour clavecin et cordes, bien écrite et très plaisante (retour de chasse façon peinture anglaise du XVIIIe siècle avec fanfare et sens du pastiche) mais ne faisant pas vraiment progresser l’histoire musicale. Rondeau jouait ensuite quelques Rameau -et c’était selon: de manière ébouriffante pour les uns, à toute vitesse sans nous permettre de respirer pour les autres. C’est tout le charme ou l’agacement Rondeau.

En revanche on était ravi d’entendre le Concerto pour clavecin et petit orchestre de Martinu. Martinu c’est toujours superbement écrit, très agréable et très inventif, quelques cordes rejointes par quelques vents, et un piano derrière le clavecin, comme une sorte de miroir plus moderne mais Martinu faisant en sorte que cela fasse plus ancien, sous les doigts de Victor Demarquette.

Le lendemain après-midi l’excellente idée était d’avoir confié à un autre Bulgare (la connexion bulgare de Liya Petrova), Slavy Dimov, le soin de ménager de courtes pièces, violons ou violon et violoncelle, ou quatuor à cordes, et parfois cor ou basson aussi, situé dans l’espace de la salle à divers endroits, parfois en écho, pour occuper le temps durant les divers changements de plateau. Mais une excellente idée peut se transformer en ratage, comme quand Kantorow, stoïque, poireauta pour nous jouer un petit Bach (toujours ce souci, puisque le public l’attendait, de ne pas ménager sa peine), que la “respiration” fût achevée, ce qui prit dix bonnes minutes et plus personne n’écoutait, même si le public s’était retenu de crier “Alexandre! Alexandre!”)

Tous réunis le samedi soir © Mathias Benguigui

Ce deuxième concert du samedi n’était pas désagréable malgré la déception du Tchaïkovsky. Grâce à des oeuvres rares, les Deux pièces pour octuor à cordes du jeune et corrosif Chostakovitch, ou un mouvement de la Symphonie n° 3 de Philip Glass dans une transcription pour 8 violoncelles -du pur Glass avec ces lumières changeantes évoluant comme dans un ciel d’automne. Mais le premier concert avait une autre gueule. Même si l’on louait le souci systématique de Petrova et Kantorow d’aller chercher des oeuvres de compositeurs connus mais que l’on joue fort peu.

Certes, pour un Adam Laloum qui joua (évidemment impeccablement) cet Impromptu de Schubert, Petrova et Kantorow dans les Choses vues à droite et à gauche d’un Satie si doué dans le dérisoire (ah! cette Fantaisie musculaire!), puis les pièces de John Adams pour quatuor à cordes tout aussi marquées par le même dérisoire comme si John Adams venait de prendre un bain de Satie. Le Spiegel im Spiegel d’Arvo Pärt (Miroir en miroir) bénéficiait d’un casting de luxe -Kantorow et Edgar Moreau- pour faire passer ce truc très ennuyeux. Quelques Duos pour 2 violons de Bartok, si brefs qu’on eut à peine le temps de comprendre qu’on les avait entendus et voici qu’arriva le 1er Trio avec piano de César Franck.

Kantorow et Edgar Moreau © Mathias Benguigui

Un Franck de 16 ans, encore belge (à quoi ressemblait-il sans rouflaquettes?), dédiant son oeuvre au roi de Belgique et la créant, lui-même au piano (et la partie de piano, c’est quelque chose!) avec son (petit) frère Joseph au violon. Là c’était Petrova, Kantorow et l’excellent Aurélien Pascal au violoncelle; et en 1839 Franck était déjà Franck, écrivant comme il écrirait 40 ans plus tard sauf qu’en 1839 c’est déjà un style de 1880 et non l’inverse. Bien sûr c’est un peu long, il ne sait pas finir, c’est parfois boursouflé mais quelle pêche! Quel lyrisme, à l’instar des oeuvres de la fin tel le Quintette avec piano! Pourquoi ne joue-t-on jamais ces trios-là, d’autant qu’à voir la rage et l’enthousiasmant engagement qu’y mettaient nos trois musiciens, on voyait bien (et on entendait) qu’ils avaient de belles choses à défendre…?

Le petit Bach de Kantorow était charmant.




La “Musikfest” pilotée par Liya Petrova et Alexandre Kantorow. Oeuvres (pour les trois concerts auxquels j’ai assisté) de Ravel, Hillborg, Enesco, Tabakova, Rameau, Martinu, Satie, Schubert, Adams, Pärt, Bartok, Franck, Dimov, Chostakovitch, Bach, Glass, Tchaïkovsky. Divers solistes amis. Philharmonie 2 de Paris, les 23 et 24 janvier.











































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