La “Folle journée de Nantes” 2: du traitement d’un fleuve
Evidemment, en écrivant cela, je ne fais pas allusion à l’épuration des eaux usées pour les rendre potables (est-ce ainsi qu’on procède? Je ne suis pas ingénieur des eaux) Mais il me venait cette idée en écoutant le concert, ce matin, de l’Armée de l’Air…
L’Ensemble vocal de Lausanne © Mickaël Liblin
C’était un concert, soyons précis, de “l’Orchestre d’harmonie de la Musique de l’Air et de l’Espace” sous la direction de Didier Deschamps qui est un autre Didier Deschamps. A vrai dire le concert manquait de cordes pour les oeuvres jouées (une contrebasse égarée faisait figure) et au milieu il y avait une Symphonie de l’eau d’un certain Lancen (Serge) beaucoup trop longue et qui partait dans tous les sens, façon orientalisante.
Mais les trois autres “tubes” éclairaient bien la problématique (prenons de la hauteur!) du thème: Wagner et son Or du Rhin, Smetana et sa Moldau et Le beau Danube bleu.
L’ouverture de l’Or du Rhin. Un Rhin un peu mis à toutes les sauces vu le nombre de compositeurs allemands. Admirable étude où Wagner, en décrivant le Rhin comme un fleuve charriant de lourds secrets, une mythologie sombre où se fait entendre, en un implacable leitmotiv, la vie des Nibelungen et la forge infernale où se fourbissent les armes des dieux, crée du même coup une sorte de fleuve fantasmé qui, en s’appuyant tout de même sur le vrai, en inverse la perspective au point, comme le disait John Ford, d’en imprimer la légende.
Les Voix Bulgares © Mickaël Liblin
Smetana, au contraire, de cette Vltava (son nom d’aujourd’hui mais Smetana, quand il naquit en 1824, ne put apprendre sa propre langue interdite alors par les autorités habsbourgeoises, de sorte que, malgré le titre “Ma patrie” de ces poèmes symphoniques, on finit par adopter le nom allemand de la rivière. Car c’est une rivière mais il est vrai que nous sommes une des rares langues à faire la différence entre la rivière et le fleuve), Smetana donc, selon les principes absolus du poème symphonique, décrit exactement en de fulgurants raccourcis son trajet de 430 kms qui la voit se jeter non dans le Danube mais dans l’Elbe.
Ainsi de ces traits de flûtes géniaux du début qui marquent comment les petits ruisseaux deviennent des rivières, ainsi du grand thème en leitmotiv lui aussi, ainsi de cette danse paysanne sur les rives à laquelle nous assistons, ainsi des eaux qui gonflent et de la traversée glorieuse de la ville de Prague, la ville dorée, ainsi enfin de la triste fin où l’orchestre lyrique et somptueux se réduit puisque la Moldau a trouvé son maître, le grand fleuve Elbe, avant les deux accords finaux. Brutaux.
Alexandra Soumm et Pamela Kouider © Christophe Bee
Quant à Johann Strauss il fait comme Wagner, il imprime la légende mais sans aucune métaphysique. Le Beau Danube bleu devient un reflet du génie viennois, de son art de vivre, d’une certaine Gemütlichkeit (bien-être bienheureux) dans un empire multilangue (ce qui n’était pas faux) au point qu’une de mes connaissances me disait: “La première fois que je suis allé à Vienne en train de nuit (il y en avait encore à l’époque), je m’imaginais qu’en arrivant en gare nous serions accueillis par Sissi dansant pour nous au son d’une valse de Strauss” Ignorant que le Danube qui traverse la ville est un bras lugubre de couleur grisâtre traversant un faubourg anonyme absolument sinistre. Le vrai Danube -qui n’est de toute façon pas bleu-, il est à Budapest, traversant majestueusement la capitale hongroise dont les deux parties, Buda et Pest, ont chacune leur histoire réunies par le grand fleuve.
Bien sûr, et au-delà, un certain nombre de concerts n’avait pas du tout l’intention de se laisser réduire aux fleuves ou aux rivières. La Moldau devenait un prétexte à écouter de la musique tchèque, et quand il s’agit de Dvorak (ou même de Smetana) on ne va pas bouder. Tous les programmes de musique française prétendent être éclairés par les scintillements impressionnistes de la Seine, tout simplement parce que, dans notre vieux pays centralisé, les compositeurs écrivaient pour la plupart à Paris ou en Île-de-France. Il y eut cependant Dana Ciocarle pour, après son Danube, nous décrire la Loire (après tout notre plus grand fleuve entièrement français) des Soirées de Nazelles, village de Touraine où Poulenc se réfugiait dans la maison de sa grand-mère, à ce surprenant Au gré des ondes où l’Angevin Dutilleux rend hommage à la Loire. Ciocarle y glissait (auprès aussi de Fauré et Ravel) un Océan de Ton-That Tiet, partition vaguement sérielle, qui faisait intervenir le Vietnam dans cette aventure si française. Mais on ne peut renier notre passé colonial…
Yoann Héreau et Raquel Camarinha © Christophe Bee
Mais bien au contraire, quand l’Ensemble vocal de Lausanne nous proposait un programme autour du Schicksalslied de Brahms (Mendelssohn magnifiques, Schumann, les deux qu’on ne peut plus dissocier même si Clara pâtit toujours de la présence de Robert; et encore le méconnu et très intéressant Rheinberger) on cherchait en vain le fleuve: Brahms, né à Hambourg, n’a jamais décrit l’Elbe; et quoiquil se fût installé à Vienne, ses vacances se passaient au bord d’un lac. Mais le programme s’appelait Les confidences du Rhin sans qu’on sût où il s’était caché, d’autant que le morceau de Clara s’appelait Gondoliera.
Les si fameuses gondoles descendant le Rhin…
Je me moque. Mais sur le coup, comme le programme et les interprètes étaient très bien, on se fichait parfaitement qu’un fleuve les abreuvât ou qu’au contraire on batifolât dans les prairies loin de toute source.
Concerts cités:
1) Orchestre d’harmonie de la Musique de l’Air et de l’Espace, direction Didier Deschamps: oeuvres de Wagner, Lancen, Smetana, Johann Strauss
2) Dana Ciocarle, piano: oeuvres de Poulenc, Ravel, Fauré, Dutilleux, Ladmirault, Ton That Tiet
3) Ensemble vocal de Lausanne, direction Pierre-Fabien Roubaty: oeuvres de Rheinberger, Brahms, Schumann (Robert et Clara), Mendelssohn
A la “Folle journée” de Nantes 2026